11 février 2008
Chapitre 2 - La jeunesse d'Hautefort
"Voici leurs crânes sans peau, crânes de jeunes, crânes de vieux; ils sont là pêle-mêle, sourds et muets, jour et nuit."
Chant populaire
La première fois que j'ai entendu cette chanson, j'avais 8 ans et elle m'a terrifié. Ma mère était morte et mon père, en tant que hunter, chassait des monstres. Son rôle n'était pas de combattre ceux d'une chanson.
Un enfant avait été tué et démembré à quelques kilomètres de chez nous. Si nous avions abordé le sujet au déjeuner en famille, les faits se répercutaient beaucoup plus loin...
La jeunesse plus où moins fleurie de Hautefort y voyait là un moyen de s'élever et de combattre le mal invisible qui rongeait cette époque...
Marie était assise sur un tonneau que les marins avaient déchargé un peu plus tôt dans la matinée.
Deux
navires avaient accosté ce qui créait une activité plus intense qu'à
l'accoutumée pour la petite ville portuaire d'Hautefort.
Le mois de février était plutôt frisquet en cette année 1909 mais le plus éprouvant restait cette humidité permanente.
Elle
glissa une mèche de ses cheveux noirs derrière son oreille, ses yeux
glissant du visage d'Henry à celui de Jaques pour finir sur celui qui
retenait son coeur : Aaron.
C'était une jeune fille des rues. Quand on voyait sa robe raccourcie aux nombreux accrocs, ses jambes noircis, ses bottines trouées, on ne pouvait en douter. Mais elle prenait soin de ses cheveux noirs et lissent, retombant sur ses épaules. Son visage était marqué par un peu de poussière mais ses traits demeuraient gracieux.
Maintenant qu'elle avait emmené un peu de suspens, elle reprit le cours de son récit :
- Ils l'ont retrouvé flottant aux abords de la rivière, du côté du bois de La Boiteuse. Il lui manquait tous ses membres...Ils avaient été comme arrachés, dévorés par une bête sauvage, dit elle en mimant des griffes avec ses mains sales.
Elle se doutait qu'ils avaient dû avoir vent de cette histoire mais prenait un morbide plaisir à la raconter à sa sauce.
Le
petit garçon qu'on avait retrouvé mort à quelques pas de leur communes
n'était pas un enfant de Hautefort. Aucune disparition n'avait été
signalé dans les villages allants tours.
De toutes manières, elle avait entendu dire par les commères sur le marché, qu'il était presque impossible de l'identifier...
Elle eut un frisson en imaginant quel genre de démon avait pu s'offrir une telle orgie de chaire...
- Moi je pense que c'est le diable qui a commencé sa récolte, dit elle en battant doucement des jambes contre le tonneau de bois, créant un rythme lancinant.
- Le diable? dit Aaron. Le diable ne mange pas les gens. Il emporte leurs âmes en Enfer...
Cette
histoire le laissait perplexe, mais surtout, comme tout le monde, un
peu effrayé.
Il était facile de s'imaginer plein de choses à propos du
monstre qui avait pu faire une chose pareille. Et quand on avait une
imagination bien développée, c'était encore pire... d'autant que sa
part rationnelle, dans ces cas-là, était bien insuffisante pour faire
la part des choses et lui dire que les bêtes féroces genre bête du
Gévaudan n'existaient pas. Au contraire, il y croyait dur comme fer...
Et
il ne pouvait s'empêcher de se mettre à la place de ce pauvre enfant.
Etait-il mort avant, pou après qu'on lui ait arraché les deux bras et
les deux jambes? Quels autres sévices avait-il subi? Et si le monstre
ne s'intéressait pas qu'aux enfants, mais aussi aux adolescents, voire
aux très jeunes adultes?
Il en eut un frisson... Aaron était fils de contremaitre. Pas bien épais, il avait la beauté pure d'un enfant de chœur mais ses yeux brillaient parfois d'une lueurs qui trahissait bien qu'il était loin d'être le dernier à s'encanailler.
Il avait un peu
honte de se liquéfier ainsi à cause d'un fait divers un peu sanglant,
mais c'était ainsi, il avait toujours eu l'imagination un peu trop
débordante et pas forcément le courage qui allait avec...
- Ah ! Le diable ! voila une idée intéressante, lança un jeune homme habillé à la manière d'un dandy.
Jaques s'arrêta quelques instants puis repris le cours de sa pensée :
- Rien n'empêche que cela puisse être le résultat d'une attaque d'animaux sauvages, après tout cela s'est déjà produit dans le passé...Cependant j'admets que cette histoire est une chose bien etrange... Cela mériterait que l'on creuse plus a fond, peut etre en allant voir ce corps...qu'en dites vous?
Jaques, caressant sa barbiche, observa d'un regard intéressé
ses compagnons, ces événements avaient bel et bien bouleversé l'équilibre de la ville.
Mais une bonne dose d'agitation ne faisait pas
de mal. De plus ils n'avaient rien prévu pour la journée...
Inévitablement ses pensées se tournèrent vers les derniers mots de Marie...Le
diable... Et pourquoi pas?
De nombreuses histoires parlaient du
diable, d'un démon et il le savait bien, toutes les légendes avaient un
fond de vérité!
De plus si Aaron avait raison et que le diable emportait les âmes en enfer cela voulait dire que jaques devrait payer le prix aussi pour sa vie...Si la religion avait aussi raison à ce propos...Cette derniere pensée fit courir un frisson glacé le long de son dos...
Henry, le dernier membre du groupe, ouvrit grand les yeux et donna un coup de coude léger à son ami Jaques.
- Un peu de sérieux, Jacquot. On ne propose pas ce genre d'escapade à une jeune fille, même accompagné des copains.
Il marqua une pause avant de hausser les épaules.
- Et puis... A moins que tu n'aies envie de gerber un bon coup, je doute que ça te serve à quelque chose...
Henry était un homme du port. Le travail sur les bateaux lui avait donné une belle musculature et il prenait soin de son apparence.
Il avait écouté le récit de Marie avec une grande attention. Il ne
pouvait dire grand-chose sinon exprimer son dégout. Evidement, il ne
croyait pas à l'idée d'un animal. Quel genre de bestiole aurait pu
faire autant. Il n'y avait plus ni ours ni loup et il voyait mal un
campagnol ou une mouette s'adonner à ce genre d'activités. Ce ne
pouvait etre qu'un homme, le genre tordu. Le criminel n'était surement
pas le diable mais aurait bien mérité de le rejoindre. Douloureusement,
si possible...
Frapper un homme de son âge, très bien, tous le
font avec un verre dans le nez. Une femme... Cela arrivait dans nombre
de couples malgré qu'Henry ne déteste le concept. Ainsi allait le monde
même si on pouvait raisonner et faire se repentir les coupables.
Démembrer et tuer... Si on excluait la barbarie de la chose, les
militaires le faisaient bien. Si on le faisait en dehors de ce cadre,
c'était un crime et il faisait confiance à la bureaucratie française de
s'en occuper. Robespierre, un siècle et demi plus tôt, avait d'ailleurs
instauré une excellente solution à la chose malgré qu'il ne fut un peu
trop enclin à l'employer...
Mais un enfant... Non, au grand jamais
non! Même la guillotine était trop douce pour de pareils individus et
ce n'était pas le russe de la mairie qui allait comprendre ça. Il
n'espérait qu'une chose, que le gaillard tombe sur plus méchant quand
lui avant de se retrouver au Grand Barbecue...
Marie quitta Aaron des yeux pour pousser doucement du bout du pied Henry.
Elle le regarda goguenarde :
- Une jeune fille...Je ne pensais pas que tu avouais en être une devant tes copains, se moqua-t-elle. En tout cas, c'est pas moi qui aurait peur d'un bout de chaire sanguinolente.
Elle rejeta ses cheveux en arrière et précisa :
- Même si y avait le diable là bas, j'aurai pas peur. Je vis dans la rue, moi ! Fanfaronna-t-elle.
Henry ne put s'empêcher de sourire.
L'assurance de celle qu'il considérait comme sa «petite soeur» ne
décroisserait jamais. Cela l'amusait toujours mais il s'inquiétait
d'autant plus pour elle. Cela l'eut moins dérangé chez Jacques ou
Aaron, voire chez lui-même. Ils avaient l'habitude des problèmes ou des
moments glauques. Marie restait une femme, et séduisante, il en avait
pleinement conscience. Une femme trempant dans une histoire glauque,
cela pouvait donner des histoires qui se finiraient héroïquement dans
un bouquin à deux sous mais qui risquait d'avoir une autre tournure
dans la réalité. Même lui qui ne faisait plus que rêver à un fantôme
savait qu'il fallait rester réaliste.
Enfin, tant qu'il y avait un
membre du trio avec elle, cela devait se passer au moins passablement.
Tous avaient appris à se sortir de mauvais pas d'une manière ou d'une
autre. Jacques était peut-être moins apte à s'en sortir physiquement
quand on y pensait mais il avait l'avantage social de ne pas être qu'un
simple docker...
- Moi aussi, ma petite Marie... Ça ne me donne pas forcément envie d'aller me rincer l'œil dans les hôpitaux ou les cimetières.
Il le dit de façon plus sèche qu'il ne l'aurait voulu mais les cadavres de personnes sans défense lui restaient toujours sur l'estomac...
Jaques se laissa échapper un petit rire, un peu
pour détendre l'atmosphère. Un peu pour se donner du courage.
C'était vrai en effet que Marie était une femme, mais depuis qu'il la
connaissait il lui arrivait parfois d'en douter...
Marie était habile et elle n'était pas née de la dernière pluie, sans doute saurait-elle se défendre beaucoup mieux que lui même.
- Il
est vrai que cela ne serait pas recommandable d'aller fouiller dans des
affaires potentiellement dangereuses...mais il faut admettre
que nous n'avons rien de prévu pour aujourd'hui et de plus....je ne peux
nier que je trouve cela excitant de mener une petite enquête....
L'idée d'une enquête plaisait bien aussi à Aaron. Il n'était pas
particulièrement porté sur les histoires sanguinolentes, mais tout cela
pourrait lui donner matière pour un récit passionnant.
Cela dit, ils
avaient beau avoir le chic pour se mettre dans de drôles de situations,
il avait du mal à imaginer comment ils pourraient accéder aux restes de
ce pauvre enfant. De nombreux représentants de la justice avaient dû
se ruer dessus, et ce serait au premier qui trouverait le coupable que
reviendraient les honneurs pour avoir démasqué ce monstre... C'était
toujours, ainsi, dans les livres.
Il fit donc part de ses doutes à ses amis :
-
Et comment allons-nous faire? Vous savez, vous, où ils l'ont caché?
S'ils l'ont déjà enterré ou ont décidé de le découper en plus petits
morceaux encore dans l'espoir de trouver des indices?
Les pensées
de Jaques se perdirent un instant.
Il y avait quelques jours il était en train de parler a un éminent médecin. Il lui avait expliqué que l'excitation
venait d'un certain agent chimique découvert très récemment...l'aden...l'aren...l'adrénaline ! c'était ça !
De toutes façons cela ne changeait rien, que ce soit l'adrénaline ou quoi que ce soit d'autre
il avait envie d'un peu de mouvement dans la journée qui s'annonçait monotone...
Et puis, si personne ne s'en préoccupait, il était
probable qu'on classe rapidement cette histoire.
La police était
completement incompetente dans ces cas....
- Et puis, il serait
juste envers cette pauvre âme de porter de la lumière sur ce meurtre ! Et nous le savons bien, la police n'est que rarement efficace....
Marie sauta sur ses pieds. Elle regarda avec une grimace son orteil qu'on discernait au bout de sa bottine.
- Il repose dans l'Église de St Eustache à Biel. Ils attendent des gens de Paname, je crois.
Elle s'étira et soupira :
- C'est trop loin à pieds.
- Et tu comptes y aller comment? soupira Aaron. En bateau?
Si
seulement ils avaient eu un engin rutilant tel que la voiture des
Fairchild... Ils y auraient été en un rien de temps. Mais ils n'étaient
pas assez riches. Et même s'ils la leur volaient, d'une ça se verrait
tout de suite, puisqu'ils étaient les seuls à avoir une machine de ce
genre, et de deux, sauraient-ils la faire fonctionner? Peu probable...
- Pourquoi ne pas appeler une calèche?
Les temps modernes avaient apporter le progrès automobile mais la calèche restait encore un bon
moyen de transport au sein des villes....
Et puis, pour ce qui était
du coût, une course en caleche devait être dans
ses moyens...
Marie éclata de rire en le regardant avec malice et se tourna vers Jaque :
- Tu les payerais les voyages en voiture à cheval ? T'as pas tout dépensé en opium, toi ? le charria-t-elle.
Elle se tourna vers Aaron :
- Je pensais que tu serai assez galant pour me porter, dit elle en lui coulant un regard charmeur.
- Moi en tout cas j'ai plus un sou, soupira Aaron. Quant à te porter, Marie, je
ne me crois pas assez résistant... ajouta-t-il avec un sourire en coin.
Jaques sourit..
- Ma chère Marie, tu
sembles m'attribuer une dépendance a l'opium....Ce qui pourrait être possible. Cependant s'il est vrai que j'ai dépensé une somme considérable pour cette drogue..Il est vrai aussi que je ne me déplace que rarement sans avoir de quoi
payer quelques petits plaisirs...que ce soit pour des
voyages ou n'importe quelle autre plaisir la vie peut m'emmener....
Le bruit de talon féminin tout près d'eux les coupèrent dans leur discussion. Une ombre au tableau venait de se dessiner dans le quotidien de la petite bande. Le loup était entré dans la bergerie...
12 mars 2008
Chapitre 3 - Le drame des Rosemet
"Quiconque est fiancé trois fois sans se marier va brûler en enfer"
Chanson bretonne
Manara Ita était une femme étrange. Si ma sœur pouvait voir en elle un pâle substitut maternel ou du moins la figure d'une femme à prendre en modèle, j'avais pour ma part gardé cette réserve que mon père avait toujours montré envers cette voisine pourtant si dévouée envers ses deux filles.
Lorsque Roselyne Rosemet l'une de ses élèves se retrouva prise au cœur d'une sombre histoire de magie noire, je ne vis qu'une coïncidence à la présence première de Manara.
Mais comment aurais-je pu savoir ?
Le maire de la ville avait été appelé tôt dans la matinée auprès de la famille Rosemet. Une journée de février assez fraîche mais surtout humide. La brume était encore présente alors que le clocher allait bientôt marqué les neuf heures.
On lui avait demandé de venir avec le nouvel exorciste Frère Nonyme mais la servante qui s'était rendue jusqu'à chez lui avait été bien en peine de lui en expliquer la raison.
Georges Rosemet avait été maire durant de longues
années avant de mourir des suites d'une pneumonie. Il avait laissé en
dehors d'un siège vacant, une femme et deux filles.
C'est devant
leur petite maison assez cossue au cœur même de la ville qu'Yvan et
Adam se retrouvèrent, ignorant chacun le motif de leur venue.
Mais Germaine Rosemet n'était pas du genre à plaisanter et après la découverte quelques jours plus tôt d'un enfant atrocement mutilé aux abords de Hautefort, l'inquiétude était de mise.
Adam Nonyme avec sa tignasse rousse, son visage taillé à la serpe et sa silhouette efflanquée, vêtu de sa soutane ne semblait pas à sa place devant la grande bâtisse des Rosemet. Mais la singularité de son physique laissait à penser qu'il n'y avait pas vraiment de lieux où il n'aurait pas dépareillé...
Pourquoi lui, se demandait il en attendant le maire. N'importe quel prêtre aurait sans doute fait l'affaire. Après tout, tous se voient enseigner l'exorcisme au séminaire. Lui ne faisait que ça, justement parce qu'il voulait être tranquille... Incroyable le nombre de vaches à exorciser, parce qu'un rebouteux mal payé leur avait jeté le mauvais œil, et qu'elles ne donnaient plus de lait... Jamais de problème avec les cochons en revanche.
Rassurer les gens, leur faire un peu peur lorsqu'il y avait besoin, les convaincre que c'était mieux d'observer les principes chrétiens, c'était ça son boulot.
Menfin, vu la baraque, il y avait des chances pour qu'on le paie autrement qu'en poules. Ou alors, au moins avec des bonnes pondeuses. Ça ne le rendrait sans doute pas moins maigre, mais qu'est-ce qu'il pouvait aimer les omelettes !
Ivan Denissov était le maire de la ville d'Hautefort et malgré sa personnalité excentrique, il prenait son métier très au sérieux. La cinquantaine bien tassée, son teint rougeaud, sa barbe hirsute et ses longs cheveux grisonnant le vieillissait plus encore. Bon vivant, il se dégageait de sa personne la bonne humeur à l'état pure.
Ivan fut prêt peu après qu'on l'eut appelé. On
ne lui avait pas donné le poste de maire pour qu'il s'engraisse au
frais du contribuable. Et si cela lui permettait de faire oublier
quelques petits préjugés sur ses origines, il ne cracherait pas dessus. De toute façon, il s'était trop entiché de ses concitoyens pour ne pas voler à leur secours.
Il
enfila sa veste, passa son mosin nagant en bandoulière et sortit. Il
espérait que le nouveau prêtre ne serait pas effrayé par cette vieille
habitude. Après tout, il n'avait pas encore rencontré le lascar et ne
pouvait se fier qu'à ses idées. Il repensait au précédent. Le père
Antoine n'aurait pas tenu un instant devant le vieux Stanislas, le pope
qu'il avait rencontré à St-Petersbourg. Etait-ce un fait général que
les catholiques soient aussi rarement de bonne constitution?
Il
arriva près de la maison de son prédécesseur et vit le prêtre. Il ne
pouvait pas s'y tromper. Combien de Français se promenaient en bure? Il
le salua avec force gestes.
- Dobreuil dien, engagea-t-il en Russe, mon père! Comment vous portez-vous?
Un chasseur, se demanda frère Adam en voyant débouler le maire avec son arme. En tous cas, encore un qui pensait qu'on ne pouvait pas être
religieux sans être prêtre. Pourvu qu'il ne lui demande pas de célébrer
la messe !
-Si dobreuh... veut dire bonjour, alors je me porte bien, répondit il finalement.
L'expression était sans doute mal choisie, pour quelqu'un qui semblait toujours à la limite de perdre l'équilibre...
-Nous
ne nous sommes jamais rencontrés, je crois ? Je suis le Frère Adam, et
je souhaite que vous vous portiez bien également, qui que vous soyez,
dit-il en s'inclinant.
Ivan était un peu surpris de le voit s'incliner mais qu'à cela ne
tienne. Il lui donna une tape amicale dans le dos et lui tendit l'autre
main.
- Merci de ta prévenance, mon garçon.
Cette
appellation était, certes, douteuse s'adressant à un prêtre mais l'âge
donnait d'étranges habitudes. Le jeunot découvrirait vite qu'il n'était
pas bien méchant, juste assez peu conventionnel pour un maire.
- Ivan Denissov, maire de la ville, annonça-t-il.
Le jeune moine prit la main tendue :
-Frère Adam ... Ah, ça je
l'ai déjà dit... Et bien, enchanté monsieur le maire. Je ne sais pas
pourquoi nous sommes là, mais ce serait sans doute une bonne idée de
rentrer ?
- C'est une idée, en effet.
Ivan avança vers la porte avec le
prêtre à sa suite. Il était aussi intrigué par cette soudaine demande.
Il frappa à la porte et attendit.
e n'est pas un domestique qui ouvrit mais Germaine Rosemet, elle même.
Si elle avait de beaux restes, c'était une femme bien en chaire, aux joues roses et à la chevelure poivre et sel.
Mais ce matin là, l'inquiétude cernait ses yeux sombres.
- Oh je désespérai de votre venue, se lamenta-t-elle. Quelle disgrâce ! Le diable se frayait un chemin pour me voler mon enfant.
Elle éclata en lourds sanglots et mais s'effaça pour les laisser entrer dans le vestibule.
L'intérieur était plutôt cossue, de nombreux bibelots et tapis attestant d'un certain train de vie.
Adam espérait sincèrement qu'ils seraient généreux en donations...
-Bonjour
à vous aussi. Rassurez-vous, le diable ne vient à de telles extrémités
que pour les plus purs d'entre nous. Et comment se manifeste-t-il
aujourd'hui ? Sécrétions gluantes, incendies, télékinésie ? Je suis
tout ouïe.
Toutes ces questions furent posées sur un ton des
plus enjoués. Il connaissait son boulot, et il devait le faire savoir :
la compassion est trop souvent confondue avec la pitié, et le moine
voulait faire comprendre rapidement à la maîtresse de maison qu'il
sauverait l'enfant.
Que ce soit le cas ou non.
Ivan lâcha un soupir. Il s'agissait encore de ces sornettes d'exorcisme
et de possession. Les Français pouvaient être si peureux par moment. Il
se souvenait encore d'une histoire dans son pays natal. Un enfant se
conduisait si étrangement qu'un de ces évangélistes frileux parlait de
possession. Son père lui avait mis deux gifles et il s'était calmé. Le
prêtre avait tellement sermonné sur le sujet que sa tête manqua de
faire un tour sur elle-même quand on lui raconta l'issue de l'anecdote.
Mais
quelque soit son opinion sur le sujet, il ne devait pas oublier
l'aspect humain de l'évènement. Cette pauvre femme voyait son fils
devenir fou et n'avait même plus son mari pour la soutenir. Il
s'approcha de la veuve et la prit amicalement par l'épaule.
- Ne t'inquiètes pas, Germaine. Tout va rentrer dans l'ordre avec l'aide de notre nouveau prêtre.
Il
lui fit un large sourire. On oubliait trop souvent de se montrer
chaleureux dans ces circonstances et ce n' était pas l'attitude
analyste d'Adam qui allait l'aider. On aurait cru entendre un libraire
demander les préférences de son client...
Manara Ita sortit d'une chambre et referma la porte derrière elle. C'était une femme assez séduisante même si la sobriété de sa tenue et de son visage emêchait la majeur partie des hommes d'en arriver à cette conclusion. Ses épais cheveux noirs retombaient sur ses épaules en lourdes boucles sans qu'elle ne chercha à la retenir dans un chignon serré. Elle portait toujours le deuil en ne mettant que des robes noirs.
Elle regarda les deux hommes tour a tour.
Elle s'approcha d'eux et prit délicatement la main de madame Rosemet qu'elle serra doucement.
- Retournez auprès de Roselyne, nous vous rejoignons.
La mère éplorée approuva d'un vagissement et retourna dans la chambre.
Manara n'avait encore jamais rencontré le frère Adam, aussi se présenta-t-elle :
- Je suis Madame Ita. Roselyne Rosemet est une de mes élèves.
Elle regarda le maire :
- Yvan...Je crois qu'il faut mander monsieur Austen. C'est...grave, dit elle d'un ton posé mais son regard insistait.
ourquoi fallait-il rencontrer tous ces gens un par un, et se
re-présenter sans cesse ? Adam n'était pas vraiment un homme du monde,
et aurait préféré faire un "bonjour" groupé. Enfin, la nouvelle
rencontre cumulait les avantages des deux précédentes : la femme était
calme, et elle savait ce qui se passait.
-Enchanté Madame Ita,
dit-il en s'inclinant de nouveau, frère Adam, pour vous servir, et
servir Dieu à travers vous. Quel mal frappe donc la jeune Roselyne ?
Le
ton cette fois-ci était plus posé : non seulement il avait toujours
beaucoup de respect pour ceux qui gardent leur sang froid dans les
situations difficiles - et aux yeux de ces deux femmes, la situation
l'était - mais surtout, il n'avait pas la moindre idée de ce qui
l'attendait, et espérait avoir des soutiens auprès de lui si les choses
tournaient mal. Et pour éviter que ça ne tourne mal, le mieux était
encore de savoir ce qui se passait.
Bigre... Si Manara veut qu'on appelle Austen, ce doit être vraiment grave... pensa le maire.
Ivan
ne savait que croire dans ces histoires de possession. D'un coté, son
éducation orthodoxe et bien ancrée dans la ruralité russe le persuadait
qu'il ne s'agissait que d'histoires mais ici...
Ivan soupira.
- Bien. Je vous le ramène. Ca ne devrait pas prendre plus de quelques minutes.
Il s'arrêta au niveau d'Adam et lui passa sa main sur l'épaule.
- Fais de ton mieux, mon garçon.
Sans
attendre de réponse, il sortit et se dirigea d'un pas leste vers la
maison des Austen. Une fois arrivés, il se contenta de frapper et
d'attendre.
Manara aurait bien présenté d'abord la situation au maire, se doutant
que le hunter ne manquerait pas de lui poser des questions, mais il
avait déjà filé.
Elle se tourna vers le moine.
- Roselyne a tout juste seize ans. C'est une jeune fille de bonne famille et...Une âme très pieuse.
Elle lui fit signe de la suivre jusqu'à la chambre.
Pourquoi, mais pourquoi ne répondait-on jamais à ses questions, se demanda le frère Adam en lui emboitant le pas.
Est-ce
que ses paroles contournaient les gens, ou est-ce qu'ils ont tous les
portugaises ensablées ? Après tout, il ne pouvait pas parler dans sa
barbe, il n'en avait pas...
-J'en suis convaincu. Les plus pieux d'entre nous sont malheureusement ceux qui attirent le plus le Malin, dans sa lutte contre le Très-Haut, dit il finalement.
Il espérait que derrière cette porte se trouverait enfin la raison de sa venue ici.
La chambre était lumineuse, dans des dominantes de blanc et d'écru.
Une
chambre de jeune fille dont la foi s'attestait sous forme d'un beau crucifix de bois sur le mur face au lit et quelques images pieuses.
La jeune fille était assise dans son lit, sa couverture sur elle.
Elle était calme mais ses yeux rougies de larmes et son teint pâle.
Ses longs cheveux châtains encadraient un visage ravissant.
Des larmes roulèrent sur ses joues lorsqu'elle vit Adam.
- Frère Adam est là pour t'aider, Roselyne. Pas pour te juger, dit doucement Manara en s'approchant d'elle.
Ni bave, ni incendie, ni objets volants. Juste une fille qui pleure. Il
savait pas vraiment y faire avec ça, mais au moins ça ne tâchait pas :
depuis la loi de 1905, l'État français ne payait plus le savon...
-Tout
à fait ! Dieu est amour, et j'en serais un bien mauvais représentant
pour te juger, dit-il doucement, en s'agenouillant près du lit. Je suis
là pour t'aider, Roselyne, et tu peux tout me confier.
Qu'est-ce
que c'était niais ! Il croyait à ce qu'il disait, mais savait qu'en ces
temps de technologies, en ces temps de charbon crasseux, la pureté de
l'amour chrétien n'était malheureusement pas ce qu'il y avait de mieux
compris. Enfin, l'adolescente avait l'air croyante, ça devrait aider à
sa crédibilité...
Roselyne baissa la couverture dévoilant une chemise de nuit blanche plutôt sage et de bonne qualité.
Et un ventre rond comme si elle était enceinte de six mois.
Des larmes roulèrent de plus belle de ses yeux.
- J'ai peur, balbutia-t-elle.
Manara déglutit difficilement et dit :
- Hier...Elle était normale. Et elle est vierge.
Bon Dieu de bordel de merde ! Voilà ce qu'Adam se serait écrié s'il ne
s'était pas retenu. À la place, voici ce qu'il dit à la jeune fille :
-Oh.
Voilà qui est pour le moins inhabituel. Je vous fais confiance pour ce
qui de la virginité... Mais à part ce beau ventre rond, comment vous
sentez-vous ? Après tout, rien encore ne nous indique qu'il s'agisse
d'une chose maléfique... Je veux savoir tout ce qui s'est passé depuis
hier, toutes les sensations que vous avez ressenties, tous vos rêves...
Il se tourna vers son enseignante :
-Je
pense qu'il serait bon d'appeler également un médecin : si c'est un
malheur, et je prie pour que ça ne le soit pas, il n'est pas forcément
dit que cela vienne du Diable.
Ça, il allait le vérifier
bientôt : il avait bien fait d'emmener ses oeufs du jour. Mais d'abord,
il lui fallait plus de détails.
- Je ne fréquente aucun homme...Mais il y en a un qui m'importune souvent, dit elle avec hésitation.
Elle essuya ses yeux et jeta un coup d'oeil gêné vers sa mère.
Manara comprit aussitôt et prit le coude de cette dernière pour qu'elles aillent préparer du thè pour tout le monde.
Une fois seuls, Roselyne murmura :
- C'est de lui que j'ai rêvé cette nuit et...Je me suis réveillée ainsi.
Elle ajouta en le regardant :
- Ce n'était pas Dieu...Rien de ce que j'ai pu ressentir n'était...son oeuvre.
Adam ignora cette dernière remarque : les voies du Seigneur sont
réputées impénétrables, et il savait que Celui qui avait sacrifié Son
Fils pour l'humanité était aussi Celui qui avait envoyé le déluge sur
la terre.
-Cet homme qui t'importune... Qui est-il ? Que t'a-t-il fait dans ce rêve ?
Pour toutes réponses, elle baissa les yeux et ses joues devinrent écarlates.
- Il...Il a...Et j'ai... Si ça n'avait pas été un rêve je n'aurai...Je...je ne suis pas...bafouilla-t-elle lamentablement.
Comme cette situation était gênante. Elle posa les mains sur son ventre et s'écria :
- Je n'ai que 16 ans...Il m'a déshonoré ! Plus personne ne voudra m'épouser...
Elle éclata en sanglots.
C'était assez évident... Dans le rêve, elle avait donc été consentante.. Comme si on était maître de ce qu'on vivait en rêve !
-Quel
déshonneur ? Tu n'es pas ce que tu rêves ! Et même si c'était le cas,
tu serais pardonnée par le Seigneur, car tu regrettes ce qui s'est
passé. Le déshonneur, c'est pour ceux qui sont satisfaits du mal qu'ils
font subir aux autres.
Regretter ce que tu n'as pas fait, faire
pénitence pour un acte auquel tu as assisté dans le monde du sommeil,
c'est ce que j'appelle une attitude digne d'admiration. Tu as mon
pardon, tu as le pardon du Seigneur.
Il fit une pause très brève
: la société pardonnera-t-elle ? Pour ça, il fallait qu'elle connaisse
le crime. Il passa son doigt sur sa joue pour essuyer ses larmes
-Quant
à te marier, je suis persuadé qu'il n'y aura pas de souci : même si les
gens sont trop bêtes pour voir à quel point tu es admirable, pour te
haïr il faudrait qu'ils sachent ce qu'il t'arrive. Je sais garder un
secret, ta mère sait sûrement le faire, tout comme Madame Ita. Tout va
s'arranger, une fois que tu auras... perdu un petit peu de ventre.
Elle prit sa main avec désespoir et se redressa pour le regarder dans les yeux :
- Mais si je mettais au monde l'antéchrist ? En une nuit mon ventre a grossi...Et si la nuit prochaine...
Elle se mit à trembler d'effroi.
- Je vous en prie...Faite-le partir !
Chapitre 4 - Greyson Ita
Manara me disait souvent qu'il était possible de se marier et de rester libre. Il suffisait de trouver un homme qui nous respecte. Avec le recul, je ne sais vraiment pas si elle disait ça avec l'idée de faire de son neveux un membre de notre famille. Je n'arrive pas à croire qu'elle ait pu être si calculatrice.
Si Enora ne pouvait pas se marier, je ne voyais vraiment pas de quel droit j'aurai pu le faire...Cela m'aurait semblé si injuste.
Le temps en bretagne n'était pas sans rappeler à Greyson l'humidité terrible qu'il avait connu en grandissant à Londres.
Cependant
sa jeune cousine Olivia ne semblait pas en souffrir. Sa nature qu'elle
avait de commune avec lui y était probablement pour quelque chose...sa
jeunesse et sa fougue faisait le reste.
Il était arrivé dans la
soirée d'hier mais n'avait guère eu le temps de s'entretenir avec sa
tante sur les détails qui rendait son implantation à Hautefort
nécessaire.
Elle était partie tôt dans la matinée pour une urgence.
Il
se retrouvait donc seul pour l'instant à regarder sa cousine de douze
ans s'ébrouer dans le jardin comme si elle en avait cinq.
Elle sauta
dans une flaque qui marque le bas de sa robe grise de traces de boue et
partit d'un grand éclat de rire avant de tourbillonner sur elle même.
Finalement, elle se laissa tomber à côté de lui sur le banc, ses joues rosies par le froid et son regard brillant d'excitation.
- Tu sais qu'ils ont trouvé un cadavre d'enfant pas loin d'ici ? dit elle brusquement soucieuse.
Greyson la regardait en essayant de savoir si les mots prononcés étaient réel ou pure invention.
Sa longue chevelure libre sur son dos attirait le regard sur sa personne, trahissant sa singularité.
- Ta robe est sale maintenant tu aurais pu faire attention...
Son visage était fouetté par le vent frais et ses long cheveux noir voltigeaient un peu. Il avait entre ses doigts une mèche qu’il frottait doucement en réfléchissant. Greyson se leva en continuant son geste de la main gauche, il pris une longue inspiration et frotta de la main droite sa longue veste ainsi que son pantalon noir qui avait reçu quelque gouttes d’eau. Pourquoi fallait il qu'il la garde, lui qui n'était pas a l'aise avec les enfants.
Il s’arrêta et inspira longuement comme pour se faire a l’air ambiant.
- L’air est chargé d’un je ne sais quoi, pourrais tu me dire ce que tu sais sur cet évènement ?
Lorsqu’il eu finit sa phrase il s’aperçut de ce qu’il demandait. Il s’agissait de sa cousine de douze ans a qui il demandait de lui parlait d’un cadavre d’enfant, à lui un homme de 34 ans.
- Non laisse ça ne fait rien, je demanderais a d’autres mais par contre si tu connais l’endroit je veux bien que tu me le montres.
Il replaça ses cheveux et regarda dans la direction de l’enfant.
Olivia le regarda avec curiosité et finalement se mit à glousser :
- Oncle Grey, tu es un peu bizarre...C'est parce que tu es anglais ? demanda-t-elle avec une insolence spontanée.
Sa mère l'avait bien prévenu que Greyson n'était pas habitué aux enfants...Mais elle ne lui avait pas dit qu'il n'était pas habitué aux bretons non plus...Elle rigola de plus belle.
Greyson regarda Olivia en souriant, puis en prenant un air sérieux...
- Que veux tu insinuer ? Parce que je suis anglais je suis étrange donc tout les anglais sont étrange donc que l'étrange est forcement anglais et que tout ce que tu vois comme étrange a un rapport avec les anglais et donc moi ? ça veut donc dire que quelque part toute chose étrange est partiellement ma faute sans l'être véritablement mais parce que je suis anglais ... ????
Greyson éclata de rire et termina par :
- En fait si je comprends bien je ne vais plus dire étrange mais anglais... intéressant comme code.
Olivia le regarda bouche bée et finalement éclata de rire.
Elle se laissa tomber dans l'herbe humide, s'y roulant en riant aux éclats.
Si sa robe avait été tâchée, elle était maintenant probablement trempée.
Elle se redressa finalement et s'essuya les yeux en le regardant.
- Tu ne pourras jamais épouser la voisine. Monsieur Austen va te trouver vraiment... trop anglais, dit elle en pouffant à nouveau.
Elle se rappela un peu tard qu'elle ne devait pas parler des projets de la famille et surtout pas du rôle que Greyson aurait à jouer dans les semaines à venir. Elle regarda autours d'elle avec hantise, se mordant la lèvre inférieure.
Il vit le regard d'Olivia et compris ce qui la tracassait. Il posa sa main sur la tête de l'enfant et vu l'état de la robe.
- Il serait dommage que tu attrapes froid tu ne crois pas ?
Il retira sa veste et la posa sur les épaules d'Olivia.
- Ne t'inquiète pas, tant que cela reste entre nous tout se passera bien ne soit pas si tendu.... Pour Mr Austen, ne t'en fait pas, je suis sur que même s'il me trouve anglais tout ira bien j'essaierais de me faire un peu plus breton grâce a tes remarques ! fit il en souriant a Olivia.
Greyson s'étira le haut du corps en levant les mains au ciel et pensa qu'il aimerait que tout se fasse simplement et sans problèmes.
- Mais tu sais...Ces filles... commença Olivia.
Elle se redressa et se tortilla, vérifiant que sa mère n'était pas dans les parages.
- Même la normale...Elle a un truc...
Elle dit ça avec une pointe de dégoût. Elle ôta sa veste et dit :
- Si nous allions prendre du thé et des crêpes en attendant maman ?
Il reprit sa veste et l'enfila.
- Peut être as tu raison, mais pour le moment il est question de prendre le thé et rien d'autre n'est ce pas ?
Il l'a regardait en souriant et se baissa légèrement afin de passer la main sur la robe pour enlever des marques de poussières.
- D'ailleurs tu seras gentille de te laver les mains et de te changer sinon tu vas tout salir. J'aimerais éviter d'entendre des cris en rentrant, mes oreilles ne le supporteraient pas.
il se releva et fit un courbette afin de montrer à la demoiselle qui la laissait passer devant.
Olivia haussa les épaules :
- Comme si les autres ne faisaient pas pire lorsqu'ils rentrent la nuit... grommela-t-elle.
Elle entra cependant à l'intérieur et alla dans la cuisine pour s'y laver les mains.
Greyson s'arrêta et se demanda s'il ne s'agissait pas de lui.
Il se
souvenait être sorti peu de temps après don arrivé, l'air frais, le
besoin d'être parfois seul lui donnaient ce besoin quand il n'y avait
plus personne. Mais il était certain de n'avoir laissé aucune traces.
Il entra a son tour et lança en direction de la cuisine ou le bruit de
l'eau se fit entendre.
- Dites donc jeune demoiselle, cette remarque est elle a mon attention a cause de mon escapade ? ou y aurait il une vie caché dans cette maison ? Une activité secrète que je ne connais pas ?
Il passa la porte de la cuisine, et se rappela qu'il ne savait ou se trouvait les ustensiles dans les placards.
- Si tu pouvais me dire ou se trouve le nécessaire pour le thé que je le sorte pendant que tu te laves les mains...
- Le nécessaire pour le thé, répéta-t-elle d'un ton guindé censé caricaturé son accent anglais.
Elle s'essuya les mains sur un torchon et lui désigna un placard du menton.
- Bientôt moi aussi je pourrai me promener la nuit. Seule. Je vais bientôt avoir treize ans ! Maman dit que dès la puber thé je saurai me contrôler, se vanta-t-elle bien qu'au vu de sa diction elle n'eut probablement pas grande idée de ce que devait être la puberté.
- Thank's a lot my dear Olivia, répondit il en ouvrant le placard puis en mettant de l'eau a chauffer.
- Il ne t'est donc jamais arrivée pour le moment de sortir seule ? Ça m'étonne car au vu de ton caractère je ne pensais pas que tu écouterais ta mère.
Un petit sourire se dessinait sur le visage de Greyson.
- Plus sérieusement, tu n'arrives pas a te contrôler, c'est a dire ? il y a eu des problèmes ?
En laissant ses mots sortir, les souvenirs lui revint. Il se revoyait plus jeune, il avait été malade un bon moment mais une fois guéri il s'était sentait lui même, et il sortait souvent avec ce besoin de solitude récemment acquit...
Olivia s'assit sur une chaise la mine boudeuse. Elle enroula une mèche blonde qui s'était échappée de son chignon autours de son doigt.
- Non...Ou seulement lorsque monsieur Austen est loin.
Elle soupira et le regarda de ses yeux bleu pâle :
- Pour le moment c'est notre ami...Mais c'est un hunter, dit elle à voix basse.
Elle savait que son oncle pouvait saisir le danger que cela pourrait représenter si elle tombait nez à nez avec lui au détour d'une ballade nocturne.
- Tu vas pouvoir être libre sous peu a mon avis.
Il regarda la fillette dans les yeux avec un petit sourire.
- Je pense, chère Olivia, que notre "ami" Mr Austen va être tellement occupé avec moi que tu n'auras plus à te soucier de cela. Je vais surement occuper ses pensées a cause de mon anglaise attitude - Lui dit il en lui faisant un clin d'œil.
Il se déplaça derrière elle, se baissa a hauteur de son oreille pour lui murmurer :
- Et quand bien même il lui prendrai l'envie de chasser, je pense qu'il aura fort a faire car même si quelque chose est en préparation, je ne le laisserais toucher qui que ce soit.
Il se releva et ébouriffa les cheveux de sa cousine.
Olivia lui sourit.
- maman dit qu'on ne doit pas le sous estimer, dit elle en sortant un plat contenant des crêpes que Manara avait préparé la veille.
Tandis qu'il la regardait faire, il se rappela qu'il avait mit l'eau a chauffer.
Etant a ébullition, il versa le thé dans l'eau chaude.
- Le sous estimer ? Loin de moi cette idée ! Par contre, proche de moi celle de prendre un thé en si charmante compagnie.
Le temps que cela infuse, Greyson prit les tasses et s'arrêta net.
- Comment se fait il qu'il reste autant de crêpes ? Curieusement j'aurais cru que tu leur aurais déjà jeté un sort ! - fil il en souriant.
Il remplit doucement les tasses, l'odeur du thé lui fit reculer la tête.
Il se rappela qu'il n'était pas bon d'avoir un odorat trop développé dans une cuisine.
Olivia étala de la confiture sur sa crêpe et dit :
- Je ne suis pas très gourmande et puis maman en fait souvent.
Grey mit une tasse a coté d'Olivia.
- Ne te brûle pas, attend un peu avant de boire ...
Il la regardait s'occuper de sa crêpe tout en tenant sa tasse.
- Au fait Olivia, que peux tu me dire sur ce qui se passe ici, ça se passe bien avec ta mère ? Outre le fait que tu ne puisses pas sortir comme tu le veux.
Il approcha la tasse de ses lèvres et but une courte gorgée qui n'a pas manqué de lui rappelé qu'il aurait du suivre l'avertissement donné a Olivia mais le sentiment de chaleur se rependant dans son corps lui fit oublier le léger désagrément.
- Je suis une jeune fille, dit elle en se tenant bien droite pour souffler sur son breuvage. Pas un bébé. Je sais boire une tasse de thé !
Il la regardait faire.
- Si tu le dis ...
Pendant
qu'Olivia se lançait dans son rituel pour le thé, Grey se dirigea vers
une fenêtre et laissa son esprit vagabonder quelques instants. le vent
faisait voltiger les feuilles.
Il fut pris d'une envie de se retrouver dans la nature et se mordit la lèvre inférieur.
- Des que possible - fit il en murmurant
Il fixait la feuille jusqu'à ce qu'elle disparaisse de son champ de vision et senti le calme gagner son corps, comme une marque d'approbation à ses mots.
La fillette reposa sa tasse :
- C'est comment l'Angleterre ? Tu vas vraiment te marier avec une des voisines ? Tu n'aimais personne à Londres ? demanda-t-elle avec curiosité.
Entendre les questions d'Olivia le rappela à la réalité, il se tourna vers elle.
- Aimer ... non pas que je sache. Aimer est une chose qui m'est difficile, je ne m'attache que très rarement et il ne m'est jamais arrivé de l'être pour une personne la bas. Je me vois pas m'attacher a une personne qui ne comprendrais pas notre famille.
il regarda dans le vide et pensa aux jours passées a Londres, son comportement solitaire a l'adolescence a cause de certains changement qui lui avait valut divers soucis, a sa mère décédée, les rencontres qu'il avait pu faire mais qui étaient sans grand intérêts et l'avait très vite lassé.
- Londres était une étape nécessaire pour moi, cela m'a permis d'apprendre certaines choses... Pour les voisines, c'est fort probable mais encore faut il que je ne paraisse pas trop anglais pour que Mr Austen soit d'accord. Pourquoi tu trouves ça étrange ?
Il entendit un bruit vers l'entrée
- Nous attendions du monde ?
- Pourquoi je trouverais ça étrange ? demanda-t-elle en haussant les épaules.
Son cousin, bien qu'elle l'appela toujours oncle Grey, était visiblement aussi torturé que son véritable oncle. Elle se redressa sur sa chaise à l'écoute un peu avant les deux coups portés sur le heurtoir.
- Les filles Austen.
Elle se leva essuyant ses mains pleines de sucre sur sa robe. Elle partit son sourire pour afficher une mine grognon.
- Elles n'ont cours que dans une heure mais parfois elles viennent en avance pour prendre le thé avec maman.
Il déposa sa tasse vide et se dirigea vers l'entrée puis il s'arrêta et dit doucement.
- Ta mère n'étant pas la, elles ne peuvent prendre le thé avec elle donc si leurs présence te dérange nous pouvons éviter de répondre, après tout nous pourrions bien être sortis afin que tu me fasses visiter les alentours.
fit il en lançant un clin d'œil a Olivia.
- Cela dit, je me demande comment réagira ta mère si elle apprend ... a toi de choisir !
Il posa la main sur la poignet de la porte et regarda la jeune fille en attendant sa réponse.
Olivia ouvrit de grands yeux et chuchota, choquée :
- Mais voyons oncle Grey, cela ne se fait pas...Ce ne serait vraiment pas convenable de laisser des dames dehors. Quand bien même, aussi horribles qu'elles !
Elle ajouta en haussant les épaules :
- De plus, c'est votre mission. Moi j'aurai bien d'autres choses à faire...
Il sourit en regardant le visage d'Olivia
- Allons il s'agissait d'une boutade voyons, par contre je vous prierais de bien vouloir me laisser me présenter et donc de ne pas m'annoncer.
Il prit un longue inspiration, se tourna vers la porte et l'ouvrit en grand déblayant le passage.
Chapitre 5 - Jean-Désiré Saint Clair
L'arrivée de plusieurs étrangers changea aussi le cours des événements. L'océan semblait avoir porté jusqu'à nos côtes des individus dont le destin était étroitement lié à celui des Fairchild. Il faut croire que Dieu envoyait pour chaque démon, un ange prêt à le combattre. Et celui-ci pouvait tout à fait ne pas en avoir le visage...
L'hiver qui avait pris possession de la bretagne prenait des allures de signe funeste pour Jean-Désiré Saint Clair.
Le
climat n'avait rien avoir avec celui qu'il connaissait. Il s'éveillait
chaque matin dans des draps humides et froids. La brume encerclait sa
maison et ne se dissipait que lorsque le soleil voulait bien percer
l'épaisseur des nuages.
Il n'avait pas été réellement bien accueilli
par les gens du voisinage. La couleur de sa peau, celle de ses yeux,
son origine mystérieuse et ses connaissances médicinale attirant la
méfiance.
Puis il fallait bien avoue que dans le coin, les gens qui
n'étaient pas des natifs des lieux n'étaient jamais vraiment acceptés...
On
lui avait souvent demandé s'il était de la famille Lafaye. Mais
lorsqu'il répondait qu'il avait hérité sa terre de ses ancêtres, nommés
apparemment "de Beaulieu" s'il se fiait aux documents qu'on lui avait
remis, les gens s'écartaient encore plus méfiant.
Une vieille bigote
avait eu le cran de lui répondre que dans cette famille là, ils étaient
tous couleur de blé alors que c'était drôlement étrange son histoire.
Si
certains hasardaient à lui poser quelques questions...Il ne trouvait
de son côté personne qui voulait répondre aux siennes...
Depuis quelques jours, il n'était cependant plus au cœur des cancans, la découverte du corps d'un enfant démembré à quelques kilomètres alimentant toutes les discussions. Mais cette situation pouvait rapidement être mauvaise pour lui, lorsque les gens se mettraient à chercher un coupable...
Le rideau de fer se releva dans un crissement aigu de métal, sur une vitrine et sa porte de bois. Elle résista un coup, puis deux, et le troisième s’ouvrit brusquement sur une silhouette dans la pénombre : Deux yeux bleus, au-dessus d’une blouse blanche.
Le frimas de
cet hiver breton s’engouffra dans la maison. Les vapeurs de l’aube
roulaient encore sur les pavés de la rue. Quand l’homme sortit de sa
boutique, des fumerolles joueuses s’accrochèrent à ses pas.
Le crachin matinal fouettait le visage. Dans son cas, un visage moins gaélique que le climat du pays.
A l’école, les sœurs lui disaient qu’il avait une peau de café crème ; un plaisir dont elles devaient aussi être privées… Alors, lui caresser les joues, c’était toucher du doigt le fruit défendu ! Si les mêmes religieuses l’avaient vu aujourd’hui, avec sa longue tignasse tressée ramenée en arrière, elles n’auraient pas pensé avoir à faire à un gentilhomme. Une telle coiffure était fort peu convenable dans la bonne société… et suspecte pour un homme - dans la moins bonne.
Pour quelqu’un de son origine, c’était courir le risque d’être plutôt pris pour un artiste de revue que pour un savant herboriste. Les français l’appelaient « le mulâtre » ; c’était le terme consacré en ce temps là. Ceux faisant moins preuve de discernement préféraient l’appeler simplement « le nègre ». Une belle preuve d’ignorance, puisque c’était négliger toute une moitié de son ascendance !
Les travaux de
rénovation venaient juste de s’achever. La vieille bâtisse taillée dans
le granit local était une ancienne ferme transformée. Elle avait été
rattrapée par l’urbanisation galopante, fléau trop gourmand du monde
des blancs. « On raconte qu’aux Amériques, ils ont construit des
édifices sur des charpentes de métal, aussi grands qu’une montagne ! »
Derrière
la maison, des terres remontaient vers les hauteurs qui bordent la
ville. Ultime lien ténu avec la nature, avec le pays.
Qu’il paraissait loin, son monde de fromagers et de cannes à sucre, les champs de coton et la saveur juteuse d’une grenade écarlate. Seul dans une rue déserte et glacée, la Bretagne avait la grisaille pesante des coins inhospitaliers.
Il se retourna pour contempler sa
devanture. Une enseigne en équerre indiquait de quel type de magasin il
s’agissait ; c’était une grande ampoule oscillant au bout de sa chaîne.
Elle contenait un liquide bien vert, visible de loin.
Au-dessus de la porte, un carrelage de céramique inscrivait en bleu sur fond blanc : Pharmacie Saint-Clair.
Sur la vitrine il avait peint en belles lettres : Herboristerie.
Et en plus petit : Remèdes, Drogues et Onguents.
L’étranger
frissonna une fois de trop ; puis enveloppé dans sa blouse de
laborantin, il retourna à son comptoir, derrière la balance, les
bouteilles et les pots.
Pour ses nouveaux concitoyens, il se devait d’être Monsieur Saint-Clair, l’apothicaire.
Si certaines journées s'étaient passées sans qu'il eut une visite...Du
moins pour un achat, ce matin du 11 février 1909 semblait être
différent.
Il avait à peine eu le temps de regagner son comptoir que la porte s'ouvrit.
Une femme était entrée et regardait autours d'elle avec curiosité.
Vêtue
d'un pantalon et d'une veste d'homme marron, la chemise entrouverte qui
laissait apercevoir la naissance de sa poitrine attestait qu'il ne
s'agissait pas d'un représentant masculin aux traits délicats.
La couleur noisette de sa peau contrastait avec le blanc de ses longs cheveux laissées libres sur son dos.
Ses yeux gris quittèrent les étagères pour se poser sur lui :
- Monsieur Saint Clair, dit elle avec un très léger accent anglais.
Brigitte Lafaye.
Il
ne pouvait douter de son identité tant les gens avaient pensé dans un
premier temps qu'ils étaient de la même famille. Mais il ne l'avait
encore jamais rencontré, la femme vivant plutôt de nuit en tenant une
maison close nommée "Le délice des Fées" sur le port. Un établissement
qui n'avait rien de sordide au vu de la richesse de la devanture mais
dont la réputation était des plus sulfureuses pour une petite ville de
province.
L’entrée d’une charmante jeune femme acheva de réchauffer ses joues
transies. Elle avait cet exotisme discret qui plaisait tant aux hommes
des Caraïbes. Preuve que la pâleur des anciens maîtres restait un signe
de supériorité, tant sociale qu’esthétique.
Mais jamais il n’avait
vu une telle couleur de cheveux. On aurait dit une femme des neiges. Et
ses yeux avaient la profondeur d’un fjord de Norvège. Même sa langue
avait le goût frais des pays d’Outre-Manche.
- Oui, c’est moi-même. Enchanté Madame Lafaye. Je ne crois pas avoir encore eu l’honneur...
Comme tout homme bien élevé, il attendit de voir si la jeune femme lui tendait la main avant de faire de même.
Madame Lafaye… Lafaille, ce n’était plus un nom mais une invitation, pour une tenancière de bordel !
Mais
tout à la joie d’avoir enfin un client, il ne laissa rien paraître de
sa pensée polissonne. Enfin il l’espérait. Les femmes avaient l’étrange
talent de déceler dans l’œil du mâle l’étincelle d’intérêt.
Il faut dire que Brigitte Lafaye avait le don d’attirer les hommes – à un jet près. Sur le port.
«
Y’a plus d’un petit gars du village qui a dû rechercher fébrilement les
photographies qu’on lui prête. » Enfin… c’est ce qu’on disait au café.
- Que puis-je faire pour vous ?
Brigitte fit quelques pas pour regarder les lieux mais ne s'approcha pas au point de lui tendre sa main.
- Mademoiselle Lafaye, rectifia-t-elle seulement.
Ne
pas être mariée était une provocation de plus dont elle s'enorgueillit
et elle n'aurait pus souffrir de ne pas en faire la remarque auprès
d'un nouvel habitant.
Elle posa finalement ses yeux gris sur lui et dit avec un sourire poli :
- Certaines filles souffrent de brûlure au cœur de leur intimité. Auriez-vous un remède afin qu'elles puissent rester chaleureuses sans en souffrir ?
A son erreur, il inclina la tête avec un sourire, reconnaissant avoir
tiré des conclusions trop hâtives. Mais son erreur était
compréhensible. Après tout… n’était-ce pas ainsi qu’on appelait les
tenancières ?
Il reprit aussitôt bonne figure, pour ne pas esquisser
le moindre sourire, ni le plus petit soupçon de surprise face à sa
question. Surtout pas. Rester professionnel en toutes circonstances.
- Bien sûr. J’ai ce qu’il vous faut ; mais ça va prendre quelques minutes de préparation. Si vous voulez bien patienter, je suis à vous tout de suite.
Il se retourna pour saisir différents pots,
portant chacun le dessin d’une plante. Et c’est les bras chargés de
cinq herbes différentes qu’il revint au comptoir. De sous le plan de
travail, il sortit un flacon frappé de l’image d’un saint. Puis il alla
mettre de l’eau à chauffer.
Ce mal nécessitait un onguent qu’il
n’avait pas préparé. Il se dit que la prochaine fois, il serait plus
prévoyant sur les besoins d’Hautefort…
Sa cliente observait avec circonspection les rayonnages de bouteilles colorées, et les herbes séchées... Il faudrait bien lui parler ; mais seul un nouveau sourire poli réussit à franchir la barrière de la bienséance !
Saint-Clair s’empara d’un pilon, d’un mortier, et de deux écorces d’arbre distinctes. L’une d’un brun sombre, l’autre verte et claire. Il gratta vigoureusement l’intérieur des écorces vers le petit récipient.
- Voilà. De l’orme rouge surtout, pour calmer l’inflammation des muqueuses ; et un peu de tilleul, contre les brûlures et les enflures douloureuses. Je vais en faire un baume que vos pensionnaires pourront utiliser en application locale. Ensuite, je vous donnerai de quoi procéder au traitement interne.
Il sortit d’un des pots une plante encore fraîche, pour en trancher les têtes et les verser dans un petit pressoir en bois. Un jus sirupeux s’en extirpa péniblement, jusqu’à la coupelle placée pour l’accueillir. L’échinacée était un remède éprouvé pour aider le corps à lutter, et là encore, calmer les inflammations. Ce petit cocktail devrait faire merveille. Il ne restait plus qu’à assembler les ingrédients.
Le sifflement d’une bouilloire se fit entendre. L’eau était prête.
Il
en versa sur la poudre d’écorce et mélangea le tout avec force, jusqu’à
obtenir une matière visqueuse et épaisse. L’orme faisait son office.
Puis Saint-Clair ajouta la pleine coupelle de jus à la pâte chaude. Pour parfaire le tout, il ne manquait plus qu’une chose :
- L’huile de Saint Jean. Ce n’est que du mille-pertuis, mais cela fait des miracles. Tant pour les blessures que pour les soucis féminins. Avec ma bénédiction.
Il déposa une rasade sur le mélange et entreprit de nouveau de battre l’émulsion à la force du poignet. Cela devint une belle crème brune au parfum apaisant. L’onguent était en train de prendre.
- Bien. Il ne reste plus qu’à laisser reposer, le temps que ça refroidisse… Oh mais je manque à tous mes devoirs ! Peut-être aimeriez-vous un thé en attendant ? Ou une infusion ; j’ai un large choix.
Brigitte avait observé chacun de ses gestes avec intérêt.
Il avait
une connaissance des plantes très poussées...Elle se demanda s'il ne
s'en servait réellement qu'à des fins médicinales...
A sa proposition, elle quitta ses mains des yeux pour gagner les siens.
- Je préférerai du rhum, dit elle avec un sourire.
- « Ah ! Une connaisseuse ! Ca tombe bien ; j’en ai aussi une bonne réserve. Ne bougez pas. »
Il
rapporta une bouteille de la cuisine, provenant directement d’une
plantation des Gonaïves, avec un citron, du sucre de canne et deux
petits verres. Il n’avait pas osé lui en proposer, parce qu’il ne
s’attendait pas à voir une femme boire à cette heure matinale ; et
lui-même aurait préféré ne pas céder aux sirènes du breuvage aussi tôt.
Mais ne pas l’accompagner eût été un vrai manque de savoir-vivre.
Quoique… il se demandait si elle s’en serait formalisée. La dame
n’avait pas l’air d’un grand conservatisme. Sûrement encore une de ces
suffragettes !
Il lui tendit son rhum, accommodé à la manière de là-bas. Il avait une saveur vanillée.
- Voici pour vous. Un véritable ti’punch. Cé rom aranzé… A Lèr, cé mèm rom Lèvtèt ! – comme on dit chez nous.
Il était passé spontanément au créole, par atavisme, et pour voir si elle le comprenait…
« C’est du rhum arrangé… A cette heure, c’est même du rhum Lève-tête ! »
On appelait lève-tête le premier verre de rhum de la journée.
Après
quelques gorgées, l’apothicaire se remit au travail. Il déposa six
grammes de cuivre sur sa balance Roberval. Il pensa que si les affaires
marchaient bien, il s’offrirait un jour l’une de ces nouvelles balances
automatiques, qui indiquaient directement le poids des objets posés.
Sur
le second plateau, une masse équivalente de racines et rhizomes séchés.
C’était de l’hydraste du Canada, un arbre aux propriétés antiseptiques
et astringentes. Il y ajouta quelques feuilles de framboisier. Les deux
produits étaient tout indiqués dans le traitement du plus intime de la
féminité.
La portion de plantes fut placée sur un épais papier rose, soigneusement replié en pochette individuelle.
- Au fait, combien de personnes sont concernées ? C’est pour le nombre de doses…
Brigitte affichait clairement un visage amusé, le coin de ses lèvres marquant son espièglerie.
Elle porta le verre à ses lèvres, les trempant simplement avant de passer le bout de sa langue dessus.
Elle
le fit tourner entre les doigts de sa mains droites avec dextérité sans
le renverser, ses yeux ayant repris leur observation.
Si elle avait compris le créole, elle n'en dit rien.
En revanche, elle répondit à sa question, s'appuyant contre le comptoir.
- Six filles sont concernées. Mais...Une dose supplémentaire pourrait m'être utile. Mieux vaut prévenir que guérir, dit elle encore avec ce très léger accent anglais.
Elle reprit la dégustation de son verre sans quitter le travail de ses mains de ses yeux gris.
- Il faut faire infuser chaque dose dans 150 millilitres d’eau bouillante, pendant cinq à dix minutes. Et avec ce liquide, procéder à un lavement, trois fois par jour, trois jours de suite. » Il effectua un rapide calcul. « Pour sept personnes… Cela nous fait soixante-trois doses ! … Et si vous n’avez pas le matériel adéquat, j’ai également des récipients gradués et des poires à lavement… Ca vous intéresse ? Bon nafèr…
Il calculait aussi que Le Délice des Fées pourrait s’avérer son meilleur client !
Mais
peut-être ne comprenait-elle pas « le langage » ? Si elle était
originaire des colonies britanniques - ou pire, si elle avait grandi
ici, en Europe ! « C’est toujours grand dommage de quitter racines. »
Il en savait quelque chose.
Il fallait se lancer à l’eau.
Puisqu’on les comparait parfois, il se pourrait qu’ils aient une forme
d’affinité. Ou était-ce juste la couleur de leur peau ?
Elle observait ses gestes presque avec avidité.
« Pourvu qu’elle ne demande pas d’apprendre le métier… Merlin a regretté d’avoir transmis son art à Morgan Lefay… comme disent les britanniques ! »
- Vous savez que les gens de la ville nous prêtent une parenté ? Alors, entre parents, je pourrais vous faire un prix…, avança-t-il sur un ton ironique.
Brigitte joua encore avec le verre et le remplit à nouveau avec un sourire :
- C'est qu'ici les yeux bleus sont rares, dit elle sarcastique.
Elle avait entendu ce qui se disait en ville. Sans quoi elle ne serait pas venue.
- Plutôt qu'un bon prix, je préférerai que vous veniez vous divertir chez moi. Nous avons un dîner-spectacle, ce soir.
- Euh… Oui, pourquoi pas ? Enfin, je veux dire… volontiers, merci. J’avais effectivement appris qu’un spectacle avait lieu tous les jeudis, mais je n’ai pas encore eu l’opportunité de pousser votre porte. Dites moi… ce n’est pas le genre de spectacle qui pourrait porter atteinte à ma crédibilité de commerçant ? Ou dois-je venir incognito, masqué derrière un loup ? Comme tout bon notable qui se respecte…
D’abord troublé par la proposition, il s’était vite
ressaisi, repassant au ton de la plaisanterie. Puisqu’elle avait l’air
de s’amuser de la situation, autant rentrer dans son jeu.
En plus, elle avait une bonne descente. A ce rythme là, pas sûr qu’elle tienne jusqu’à ce soir.
A moins qu’elle fasse une sieste dans la journée.
Ah, comme il regrettait déjà de ne plus pouvoir somnoler après le repas, à l’ombre d’un grand palmier. Ici, les chênes dégouttaient de toute l’humidité du pays. On s’y retrouverait trempé.
Brigitte regarda son verre faisant tourner et retourner le liquide ambré.
Finalement, elle le reposa et lui demanda en le regardant dans les yeux :
- Insinuez vous que la compagnie qu'on peut trouver dans mon établissement n'est acceptable que pour un marin ou un paysan ?
Elle eut une moue légèrement boudeuse :
- Les filles risquent de trouver vos insinuations grossières, monsieur Saint Clair.
- Mais pas du tout. Vous m'aurez mal compris. Je voulais bien au contraire dire que les notables fréquentaient votre établissement, mais sans vouloir l'avouer publiquement. Je crains que l'hypocrisie soit beaucoup plus répandue dans la haute société que chez les paysans. Vous ne croyez pas ?
Tout en parlant, il poursuivait de peser et empaqueter. C’est qu’il restait soixante-deux doses à préparer !
- Si je puis me permettre, votre réaction me rappelle combien les femmes de nos contrées ont le sang chaud et la langue vivace. Les bretonnes d’ici ont ce mutisme renfermé qui n’invite guère à la discussion. Ni à dévoiler la vérité… Vous n’auriez pas par hasard une parenté dans les îles ? Une île autre qu’Albion, je veux dire.
- Mais quel bavard vous faites, monsieur Saint Clair, dit elle en éclatant de rire.
Elle se décolla du comptoir pour reprendre l'étude des lieux, lui tournant le dos.
- Je suis née en Angleterre. Mais en effet ma mère était antillaise...Elle a quitté son pays très jeune pour suivre mon père.
- Bavard ? …Eeeeeh !
Il haussa les épaules et les sourcils, en ouvrant grand les mains, d’un geste fataliste. C’est le mal du pays !
- Tèrla, sé Péyi-fwèt.
Cette
fois, il avait utilisé l’ambiguïté à dessein. On ne pouvait savoir s’il
parlait de sa propre nostalgie de la terre natale ; ou si le pays était
la France, et le mal sa froideur. Aux deux sens de cette froideur.
Mais sans parler créole, il y avait peu de chances qu’elle saisisse cette nuance. Il verrait bien si elle réagissait.
Il
hésita à poursuivre, puisqu’elle s’était détournée. Elle ne donnait pas
l’impression de vouloir s’appesantir sur le sujet. Mais la curiosité
était trop forte ; et puis il fallait bien meubler pendant qu’il
faisait ses petits paquets.
- Ah oui ? Des Antilles ? Si nous ne sommes pas parents, nous sommes quand même un peu cousins, alors… Nous avons peut-être des rasines en commun… Votre mère était de quelle île ?
Brigitte se tourna vers lui.
- Je ne sais pas. Elle n'en parlait jamais...Puis elle est morte. De toutes manières je suis née anglaise et je suis devenue française par la force des choses. Et non...Je ne parle et ne comprends pas le créole. Ou quelques mots...
La gaffe ! Il n’insista pas, replongeant le nez dans ses dosettes à douche intime.
Mais de quoi parler, pour éviter les longs silences gênés ?
- Vous avez entendu ? Il paraît qu’un meurtre affreux a été commis... Vous connaissez la famille de la victime ?
- Ce n'est pas un enfant d'ici. Mais ce n'est pas le premier meurtre sanglant. ces contrées en sont assoiffées, dit elle pensive.
- Vraiment ? Je n’aurais pas cru, s'étonna-t-il.
Bizarrement, il s’était
imaginé que la France devait être à l’abri de ce genre de turpitudes.
Sans doute parce que les voyageurs européens racontaient souvent avec
horreur avoir été témoins, dans son île, de cérémonies dignes des plus
noirs sabbats.
Par sottise, ou par excès de zèle narratif, ils
prêtaient même à ses compatriotes des sacrifices d’enfants, tels que le
Livre saint en rapporte dans le culte de Baal. Alors, on aurait pu
croire que ces choses n’existaient pas au pays de Descartes… Et
pourtant !
- Cela fait longtemps que ces crimes se produisent, ou c’est un phénomène relativement récent ? La police n’a jamais arrêté personne ?
Brigitte sourit et s'approcha de lui.
Elle se pencha sur le comptoir
face à lui, laissant une vue appréciable de sa poitrine que révélait la
chemise d'homme. Plusieurs boutons avaient en effet étaient oubliés
alors qu'ici la majorité des femmes avaient des corsages montant
jusqu'à la gorge.
Sa peau était couleur noisette, d'un satiné qu'on devinait sans même y toucher.
- Le sang est source de pouvoir mais...Vous n'avez réellement pas besoin de ce genre d'ennuis. Mais si vous voulez un conseil amical...évitez la famille Fairchild.
Elle se recula en lui souriant.
Il interrompit ses gestes quand elle se pencha vers lui, donnant à la
jeune femme toute son attention. Il tenta de résister, de ne pas
plonger dans le décolleté qui s’ouvrait à lui… Peine perdue ! Son
regard fut irrésistiblement attiré vers la vallée ombreuse des plaisirs
exotiques.
Sans trop s’attarder bien sûr ; cela ne se faisait pas
entre gens de bonne société. Mais là… même un chef d’état n’aurait pas
pu résister !
En plus, sa chemise d’homme donnait une ambiguïté
toute émoustillante à la situation. C’est que les européennes évitaient
autant ce type de vêtement que de dévoiler le moindre carré de chair.
Alors là, c’était une double provocation !
Lorsqu’elle dit « le sang est source de pouvoir », il leva un sourcil intrigué, revenant prestement à son doux visage. Il savait bien à quoi elle faisait allusion.
- De la sorcellerie ?! Que Mawu nous en protège !
C’était, dans les îles et pour ses ancêtres « de Guinée », le Bon Dieu en personne – quoique un peu endormi sur ses lauriers.
- Vos conseils me seront précieux. Mais… pourrais-je savoir ce qu’il y a tant à redouter chez ces gens ? Que font les Fairchild ?
- Des choses que les Petro redouteraient, dit elle en reprenant le verre qu'elle avait laissé pour le finir. Avez-vous bientôt fini ?
Les Petro ! Ils s’intéressaient donc aux aspects les plus sombres du monde spirituel… Et Mademoiselle Lafaye n’était pas aussi ignorante de ces choses qu’elle avait d’abord laissé paraître.
Il avait fallu que l’art noir le poursuive jusqu’ici, jusqu’en ces contrées humides et glacées. Voilà qui n’était pas de bon augure pour l’avenir.
- Oui, bien sûr, je me dépêche… Une dernière question si vous le permettez : quel endroit devrais-je éviter pour m’écarter de la famille Fairchild ?, demanda-t-il le plus innocemment du monde.
Elle passa une mèche de ses longs cheveux blanc derrière son oreille et avec un léger sourire, lui dit :
- Ils aiment le luxe, assurément. Vous êtes un homme et cela devrait vous protéger...
Elle hésita et finalement, ajouta :
- N'allez jamais au restaurant nommé "Le carnassier". Il est tenu par deux marassa : Louis et Adrien Fairchild.
Saint-Clair voulut demander à quel usage ils réservaient les femmes. Mais était-ce bien nécessaire ? En plus, il n’était plus vierge depuis belle lurette.
- Vraiment ? … Au moins, ça explique la source de leur pouvoir. Je vous remercie de cet avertissement.
Ils n’en étaient que doublement dangereux !
Il avait presque fini. L’onguent était tiède ; et les doses de plantes en sachets roses faisaient tas sur le comptoir. Il prit un sac de papier brun pour y fourrer le tout.
- Et bien j’espère qu’ils ne fréquentent pas votre établissement, puisque vous m’y invitez si obligeamment ? … Pourtant… une chose m’inquiète encore… Cette fratrie n’aurait-elle pas un plus jeune cadet ? … Dossou, ou dossa, par le plus grand des hasards ?
Si c’était le cas, ce ne serait plus le hasard, mais le plus grand des malheurs ! Un tel trio, mal intentionné, pouvait faire des ravages sans nom.
Brigitte réfléchit attentivement à ce que Vincent avait pu lui dire. A
savoir peu de chose, ce n'était pas une branche de sa famille qu'il
avait envie de connaitre.
Elle regarda l'homme :
- Ma mise en garde vaut pour moi...Nous évitons habilement de nous fréquenter. Ils n'aiment pas les guédés de toutes manières. Et je ne doute pas un seul instant à mon nom que vous ayez une idée de qui je porte en moi...
Cette fois, son visage s’illumina d’un large sourire entendu. Ils n’étaient plus dans l’échange poli entre cousins de culture, mais dans les vraies confidences.
- Voyons bien sûr, Mademoiselle Brigitte… ou devrais-je vous appeler Madame la Baronne dorénavant ? , dit-il en plaisantant. A vrai dire, j’avais d’abord cru que vous portiez ce nom en l'honneur d’une déesse celte. Mais je constate avec plaisir mon erreur.
Cela ouvrait de nouvelles perspectives sur la région. Finalement, il ne serait peut-être pas si dépaysé que ça !
- Je crois deviner que nous danserons ensemble prochainement. Sera-ce dans une salle de bal ou autour du poteau-mitan… aux Loas de décider.
Il faisait le petit compte de sa cliente.
- Et pour les poires à lavement, je vous les mets aussi ?
Il ne réalisa qu’après coup ce qu’il venait de dire.
Brigitte s'en amusa et se contenta de répondre :
- Seulement si c'est un présent sans arrière pensée.
Elle
sortit de l'intérieur de sa bourse un portefeuille en cuir finement
travaillé du vévé de la Grande Brigitte et s'entremêlant à celui de
Baron Samedi.
Elle le caressa du bout des doigts et se dit que
malgré le temps qui avait passé...Malgré leurs divergences d'opinion,
elle ne se voyait vraiment pas partager une cérémonie avec une autre
personne que Vincent.
- Combien vous dois-je pour vos services ? demanda-t-elle.
- Euh… pensée mercantile peut-être, dit-il pour se tirer de ce mauvais pas.
A la vue du vévé, du coeur et de la croix reconnaissables entre mille, il hocha la tête, les yeux pétillants de souvenirs.
- Ce n’est pas mon maître-tête, mais… vous devriez me voir en fin de cérémonie, quand Brave-Guédé tient à faire son apparition ! Avec lui… les jeunes filles craignent pour leurs jupons !
Il rit de bon
cœur, de ce large rire chaleureux qui dévoile la gorge et toute une
rangée de dents, ce rire éclatant que les européens jugeaient malséant.
C’était à cause du rhum trop matinal, et de cette évocation inattendue
de son île natale.
Il se reprit rapidement en en prenant conscience.
- Hum. Alors… un onguent à 7 francs, plus 63 infusions à 45 centimes, et 7 poires à 50 centimes que je compte à moitié prix, cela nous fait… 37,1 francs qu’on arrondit à 37 !
C’était une belle somme,
l’équivalent de sept jours de travail pour un simple employé. Mais il y
avait de quoi soigner sept personnes.
A Port-au-Prince il en aurait exigé quelques gourdes. Dans le sud, un peu moins.
Les français avaient bien de quoi payer le même prix que les bourgeois d’Haïti.
Saint-Clair tendit une petite note, détaillant les frais et lui rappelant la posologie des traitements.
- Ah, une précision : si jamais les symptômes persistent, n’hésitez pas à repasser me voir. Parce que cela voudra dire que les inflammations sont dues à une infection contagieuse... transmissible aux clients… J’ai un remède pour cela aussi.
Brigitte prit la note qu'elle rangea et lui régla la somme demandée.
Elle prit le sac contenant les drogues et le regarda :
- Le dîner devrait vous plaire. Il commence à 19 heure, précisa-t-elle.
Elle lui sourit et s'achemina vers la sortie.
L’apothicaire sourit en retour à sa charmante cliente, et répondit avec toute son amabilité :
- J’y serai. Dix-neuf heures, sans faute. C’était un plaisir de vous rencontrer. A ce soir, mademoiselle.
C’était une bonne matinée. Lucrative en tout cas.
Saint-Clair
allait attendre jusqu’à la pause de midi, voir si un nouveau client se
présentait. Puis il avait une petite idée sur la manière d’en apprendre
plus.
Contre toute attente, Hautefort se révélait une ville aux
sombres manigances. Il était impatient de savoir ce qu’en pensaient les
saints…
Brigitte repartit l'esprit un peu plus serein.
Elle savait un peu
près à quoi s'en tenir avec le nouvel arrivant et elle était convaincue
qu'il ne leur chercherait pas de tord. C'était en soi une excellente
nouvelle.
Et puis si sa présence ce soir pouvait sortir un peu Vincent de son apathie, c'était plutôt une arrivée salutaire.
Elle pourrait peut être même apprendre des choses que ses parents n'avaient pas eu le temps de lui enseigner...
Saint Clair n'eut pas d'autres visites dans la matinée qui suivit.
Dès douze heures sonnantes, il ferma la boutique, remportant la
bouteille de rhum avec lui jusqu’à la cuisine. Et s’en servit un bon
verre !
Par la fenêtre, il pouvait apercevoir la cour intérieure de
sa nouvelle propriété. Un potager y offrait ses premières pousses.
Quelques poules étaient sorties du poulailler, sous l’œil attentif des
chiens de garde dressés. Trois beaux chiens de berger, qui accoururent
en sentant la présence de leur maître. Ils grattèrent à la porte de la
cuisine, jusqu’à ce qu’il les rejoigne, sautant tout autour de lui, et
jappant de joie en remuant la queue. Chacun d’eux fut largement flatté
et caressé. Un échange d’amour et de fidélité réciproque.
Puis il leur donna à manger. Les chiens-loups avaient un féroce appétit.
Lui-même
fit maigre ce midi. Une salade de légumes de pays, avec une conserve de
sardines marinées. Pour ce qu’il s’apprêtait à faire, inutile de se
gâter l’esprit avec des viandes rouges…
Ses anges, et ses saints, s’en seraient offusqués ; il avait encore besoin de leur clairvoyance.
Laissant
sa blouse blanche sur le dos d’une chaise, Saint-Clair monta à l’étage,
où il avait ses appartements. De la plus grande pièce, rustique et
solennelle, il avait fait un salon décoré à son goût.
Un grand
fauteuil en rotin garni de coussins multicolores tranchait d’avec
l’antique parquet de bois sombre, qui avait dû porter des générations
de métayers. Il trônait entre une cheminée de pierre et la croisée
donnant sur la rue. Aux pieds du fauteuil, une petite table basse, et
face à lui, contre le mur opposé, une bibliothèque en bel acajou.
Les
murs étaient couverts d’images pieuses encadrées. Il y avait la Vierge
et saint Georges, il y avait saint Pierre et saint Antoine, il y avait
saint Joseph et saint Raphaël, il y avait enfin les deux jumeaux, saint
Côme et saint Damien.
Au-dessus de la cheminée, la place d’honneur
était faite à un moins charitable fusil de chasse. Et dans un coin de
la pièce, un aquarium offrait abri à deux curieux poissons globes,
prompts à se gonfler dès qu’on approchait d’eux.
D’un rayon, Saint-Clair préleva parmi plusieurs hagiographies un
ouvrage épais relié de cuir. Il s’installa tout à son aise dans le
fauteuil et marmonna quelques mots inaudibles. Devant lui, celui sur
lequel le Christ avait bâti son Eglise brandissait les clés du paradis.
Et les deux frères côte à côte semblaient l’observer, l’œil en coin.
Il les salua tour à tour. Avec leur concours, il allait se livrer à une petite mancie, le « passer-pages ».
Il ouvrit le Livre. Aux pages des Nombres.
Et
sous ses yeux : Les Nombres, 20. Apparaît le chapitre où Moïse fait
jaillir les eaux, pour calmer les Hébreux courroucés. C’était un
excellent signe ! Le dieu serpent se manifestait en premier !
L’ordre
était respecté. - Sa bienveillance en soit louée. - Mais c’était aussi
le chapitre qui voit la mort du frère de Moïse, Aaron. Pour toute
chose, il y a un prix à payer.
Saint-Clair retint en mémoire le nombre vingt.
Puis
il se mit à feuilleter le Livre Saint, laissant ses mains suivre leur
voie, en gardant les yeux bien fermés, guidé par le souffle qui
l’animait.
Dix, cinquante, et cent pages encore, d’épais feuillets sautés, en avant et en arrière, des périodes entières passées.
Et la tension grandissante qui paralyse une main tremblotante… Papa Legba disait là !
Le moment était venu. Il rouvrit les yeux. C’était le Lévitique.
Il se reporta donc au chapitre 20, qui commence ainsi :
1. L’Éternel parla à Moïse, et dit :
2.
Tu diras aux enfants d’Israël : Si un homme des enfants d’Israël ou des
étrangers qui séjournent en Israël livre à Moloch l’un de ses enfants,
il sera puni de mort : le peuple du pays le lapidera.
(…) et qui finit par ces mots :
27.
Si un homme ou une femme ont en eux l’esprit d’un mort ou un esprit de
divination, ils seront punis de mort ; on les lapidera : leur sang
retombera sur eux.
C’était un avertissement clair. Pour tout le monde. Lui y compris.
Pour le Bon Dieu, c’était déjà Petro tout ça !
Saint-Clair devait-il vraiment continuer ? Le jeu en valait-il les chandelles éternelles ?
Ou le Seigneur voulait-Il que quelqu’un mette fin à ces exactions ?
« En Marche de Bretagne, Dieu montre Sa volonté. Saint Pierre, Maître Carrefour, montre-moi le chemin. »
Il répéta l’opération, pour savoir quel rôle le Seigneur voulait le
voir jouer. Pour cela, il faisait confiance aux Ecritures. Il n’y avait
nul tour, nulle magie ; juste une confiance aveugle dans le message des
saints.
D’abord les Nombres. Chapitre 2, verset 1 : « L’Éternel parla à Moïse et à Aaron, et dit : (…) ».
Dans lequel le patriarche énumérait ceux qui le suivraient.
Il
prit note du chiffre deux. Puis il passa de nouveau les pages de sa
Bible, sans regarder, sans se laisser tenter par la petite voix qui lui
criait de choisir lui-même, de se détourner des problèmes des autres –
en plus, c’étaient des étrangers – ni par la voix pernicieuse qui
poussait souvent les croyants à s’ériger eux-mêmes en juge et bourreau.
Cette
fois, le prenant par la main, saint Pierre l’amena jusqu’aux Prophètes,
au Livre d’Ezéchiel. Alors, il lut à haute voix le chapitre 2 :
1. Il me dit : Fils de l’homme, tiens-toi sur tes pieds, et je te parlerai.
2. Dès qu’il m’eut adressé ces mots, l’esprit entra en moi et me fit tenir sur mes pieds ; et j’entendis celui qui me parlait.
3.
Il me dit : Fils de l’homme, je t’envoie vers les enfants d’Israël,
vers ces peuples rebelles, qui se sont révoltés contre moi ; eux et
leurs pères ont péché contre moi, jusqu’au jour même où nous sommes.
4.
Ce sont des enfants à la face impudente et au cœur endurci ; je
t’envoie vers eux, et tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur,
l’Éternel.
5. Qu’ils écoutent, ou qu’ils n’écoutent pas, car c’est
une famille de rebelles, ils sauront qu’un prophète est au milieu
d’eux.
6. Et toi, fils de l’homme, ne les crains pas et ne crains
pas leurs discours, quoique tu aies auprès de toi des ronces et des
épines, et que tu habites avec des scorpions ; ne crains pas leurs
discours et ne t’effraie pas de leurs visages, quoiqu’ils soient une
famille de rebelles.
7. Tu leur diras mes paroles, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas, car ce sont des rebelles.
8.
Et toi, fils de l’homme, écoute ce que je vais te dire ! Ne sois pas
rebelle, comme cette famille de rebelles ! Ouvre ta bouche, et mange ce
que je te donnerai !
9. Je regardai, et voici, une main était étendue vers moi, et elle tenait un livre en rouleau.
10. Il le déploya devant moi, et il était écrit en dedans et en dehors.
Des lamentations, des plaintes et des gémissements y étaient écrits.
Le Bon Dieu avait parlé.
– « Abobo ! », s’exclama-t-il. Ce qui signifiait à peu près "Amen".
Soudain, Saint-Clair eut du mal à respirer. D’abord frissons, ce furent des tremblements, puis d’incontrôlables tressautements qui le clouèrent à son siège. La tête renversée en arrière, un bras tétanisé et l’autre qui agrippait désespérément sa Bible, il sembla suffoquer, ouvrant et fermant la bouche, comme s’il cherchait un air inexistant.
Collant leur visage lunaire à la paroi du bocal, les deux poissons l’observaient intrigués.
Le ciel s'assombrit sinistrement et une pluie battante frappa les carreaux.
Le
pouvoir semblait se dissiper avec la journée qui s'avançait mais il y
avait dans ce brusque changement de climat, une prophétie lugubre.
Puis
roulant des yeux fous dans son spasme, Saint Clair vit la pièce et ses saints
danser tout autour, de plus en plus vite... L’Esprit entrait en lui.
Il
bondit tout à coup sur ses pieds, comme propulsé par un unique coup de
rein ! Il scruta le plafond, les yeux rivés vers un invisible au-delà.
Les genoux fléchis, il s’apprêtait à plonger…
Et il ne fut plus là !
A la place, il était assis à une longue table nappée. On l’avait dressée de porcelaines, et de couverts d’argent. Tout le long, à sa droite et à sa gauche, des chandeliers faisaient briller de leurs feux d’insolites lambris.
Les murs montraient les dieux, qui portent des noms de
saints. Et ceux aussi, dont l’ambivalente puissance inspire le respect.
Il y avait même ceux qui mériteraient en fait des noms démoni-aques !
Sous
ces terribles icônes, un antique buffet. Noir comme les offices qui
durent y être servis. Sur le meuble séculaire, on avait disposé des
ossements, une collection de crânes, fixant tous Saint-Clair de leurs
creuses orbites.
Fatigué sur son siège, il se demanda quels sacrifices impies cet autel avait accueilli, quelles sombres cérémonies y étaient célébrées. Il aurait voulu se lever, mais devait reprendre des forces. Il se passa la main sur le visage ; il était si faible, si las… oppressé.
Il porta cette fois la main à sa poitrine, par
la chemise blanche ouverte. Un liquide chaud et poisseux vint
humidifier ses doigts. Seulement alors, Saint-Clair détourna les yeux
du décor… Une large tâche écarlate souillait son flanc blessé.
Et sur l’assiette face à lui, on avait servi un cœur entier, encore chaud et fumant !
Pris
de vertiges, pris par la peur du vide… Pour échapper à ce plat de
damné, il eut un mouvement de recul et jeta un oeil inquiet derrière
lui.
Il n’était pas seul ! Une femme lui tournait le dos. Elle
portait une robe lacée, s’évasant en jupe bouffante. Sa coiffe étrange
évoquait les dames poudrées du passé.
Mais lorsqu’elle se
retourna, ni mouche, ni poudre, ni ce teint de pêche des aristocrates
renversées. Sur son visage, elle avait, gravé au couteau, les signes
encore sanglants de noires divinités. Avec, en lieu et place de son nez
tranché, un horrible trou béant. Cet être portait l’effroi, jetant sa
malice à la face du monde. Pour tout salut, elle offrait de terrifiants
vévés !
Plus terrible qu’un maori maléfique, elle glissa vers
Saint-Clair, figé. Ses yeux jaunes et brûlants plongèrent aux tréfonds
de son âme, tremblante.
Et c’est en créole qu’elle vint murmurer
ses douces paroles, des paroles de peine prononcées sur un ton
innocent. Elle avait la chaleur de la femme, et la puérilité de
l’enfant.
Dès lors, il sut ! Saint-Clair ne put réprimer un sanglot.
De chaudes larmes débordèrent de ses yeux horrifiés. Pourquoi ?
Pourquoi elle ? Elle ne méritait pas ça !… Marie était morte ; et il ne
pouvait rien y changer !
Alors l’être hideux laissa éclater sa haine, dans un rire dément - arrachant brutalement la chemise du pauvre pharmacien.
- Vous n'auriez pas dû prendre parti dans cette guerre.
Les mots qui suivirent étaient plus glaçants encore. Elle connaissait son nom-point, elle avait prise sur les âmes ; Saint-Clair était à sa merci…
Et les entrailles de l’homme se répandirent au sol, dans un bruit répugnant de glissement flasque !
Engourdi, égaré, Saint-Clair reprit connaissance allongé sur le
parquet. Il avait rampé au sol, jusqu’au pied de l’aquarium. Il était
trempé de sueur, et des effluves néfastes flottaient encore dans la
pièce assombrie.
Quelle personne, trois fois maudite, avait pu
développer un tel pouvoir ? Quel humain diabolique avait pu se hisser
au rang de puissance infernale ? C’était la force des dieux eux-mêmes
qui coulait dans ses veines…
Une sorcière ? Un loup-garou ? « Sanpoil » ou « koukougnan » ? Pire que tout ça réuni !
A son humble avis, une louve à la terrible engeance…
Il ne voulait pas voir la cité perdue que fonderaient ceux qu’elle avait allaités.
Pourvu qu’Hautefort ne fût pas cette cité perdue ! La Babylone de saint Jean !
Saint-Clair se leva péniblement. Il ramassa sa Bible, qui était tombée au sol, au plus fort de la crise. En voulant la ranger dans la bibliothèque, il aperçut ce roman qu’il avait tant aimé… Vingt mille lieux sous les mers.
Simbi
s’était encore manifesté ! Comme à chaque moment clé. Il lui offrait
ses visions depuis l’adolescence, depuis que le jeune Jean-Désiré avait
disparu sept jours entiers. On disait le loa des eaux friand de jeunes
métisses aux yeux verts… Apparemment, de beaux yeux bleus faisaient
aussi bien l’affaire !
Mais peut-être n’était-ce qu’une légende ?
Il n’avait aucun souvenir de ces jours là. Juste que c’est après cet
épisode que son père l’avait accueilli chez lui, qu’il avait
définitivement quitté le séminaire…
Puis tandis qu’il caressait
la tranche du Jules Verne, Saint-Clair repensa au Livre saint, qu’il
s’apprêtait à poser, et au tout premier texte que le sort lui avait
désigné… Les Nombres, 20.
Feuilletant fébrilement les pages, il alla au premier verset de ce chapitre. Voilà. C’était bien ça :
Toute
l’assemblée des enfants d’Israël arriva dans le désert de Tsin le
premier mois, et le peuple s’arrêta à Kadès. C’est là que mourut Marie,
et qu’elle fut enterrée.
Une Marie était en danger… Mais qui était Marie ? Et y aurait-il aussi un Aaron ?
Chapitre 6 - Joël Bihan face à son passé
"Hag hunvréal e hra er peurkeh martelod
D'é voéz en-des lesket é ouélein ar en aod
D'é vugalé vihan, leùiné é galon,
D'é di liùet é gwenn e gousk ér stankenn don...
Et il rêve, le pauvre matelot,
A sa femme qu'il a laissée sur la côte, pleurante,
A ses petits enfants, allégresse de son coeur,
A sa blanche maisonnette qui dort au creux du vallon "
Chanson bretonne
Le
bateau avait accosté dans la nuit et Joël n'avait pu le quitter pour
mettre pieds sur la terre ferme qu'aux premières lueurs de l'aube. Il
avait vu la petite ville d'Hautefort s'éveiller et se mettre en branle
sous ses yeux.
Le quartier du port était assez grand au vu du
reste de la ville et il accueillait son lot de tavernes, de restaurants
et d'auberges.
En revanche, là où il détonait c'était par la
présence d'une maison close qui se vantait de proposer également chaque
jeudi soir un véritable spectacle de cabaret.
La façade
étaient en bois, les vitres ne dévoilaient rien de l'intérieur faites
de vitraux aux couleurs chatoyantes. Ils représentaient de magnifiques
femmes entourées de fleurs où portées par des vagues furieuses.
Un panneau se balançait doucement sous le souffle du vent et dans un grincement laissé lire "Le délice des fées".
Un des compagnons de voyage de l'homme s'arrêta à côté de lui et lui donna un coup de coude.
Son haleine sentait déjà le vin et ses yeux brillaient. Si l'établissement avait été ouvert, il y avait fort à parier que Gaël y aurait entraîné Joël. Non pas qu'ils furent amis, mais pour boire et prendre du bon temps le marin se montrait amicale avec n'importe qui. Ce qui n'était pas le cas, une fois en poste sur le pont du bateau...
Douze ans. Douze longues années que Joël n'avait pas mis les pieds sur la terre qui l'avait vu naître. Une autre vie quasiment dont les souvenirs le hantaient encore parfois. Il avait tout fait pour ne pas revenir en Bretagne, changeant de bateau lorsque le capitaine faisait mine de vouloir rejoindre ce coin de terre qu'il avait laissé derrière lui avec regrets et remords, préférant naviguer dans les eaux lointaines du Pacifique ou de l'Océan Indien. Joël avait perdu le compte des navires sur lesquels il avait embarqué, avait vu toutes les mers du globe et, pourtant, seules ces côtes qu'il avait voulu oublier lui serraient ainsi le coeur. En embarquant la première fois, il avait tout abandonné et sentir l'air iodé si familier lui renvoyait tout à la figure. Qu'étaient devenus les siens ? Qu'était devenue Anna ? Et ses neveux ? Tant de questions sans réponse qu'il avait évité de se poser ces dernières années, parce qu'elles faisaient mal, parce qu'elles renvoyaient à sa lâcheté.
- Il parait que les filles y sont aussi belles qu'à Paname ! Et pas si cher avec ça...Ajouta Gaël d'un ton graveleux.
Joël sortit de ses pensées au coup de coude de Gaël. Il ne sourit pas à son compagnon. Le marin était du genre taciturne et peu bavard et son mauvais caractère s'était accentué au fur et à mesure qu'ils approchaient d'Hautefort. Personne n'avait cherché à comprendre, à l'interroger. Les marins cachaient souvent un passé douloureux qu'ils s'efforçaient d'oublier en trimant comme des enragés.
- J'ai besoin que d'un lit, s'efforça de répondre Joël en évitant de regarder la façade de la maison close.
Il n'était pas contre un peu de bon temps. Une bière dans une main, l'autre pelotant la fille de joie sur ses genoux, la tête aux plaisirs de la chair, oublier que personne ne l'attend... Mais pas aujourd'hui. Trop de souvenirs revenaient et il était épuisé par les manœuvres d'accostage. S'écrouler dans un lit était sa seule ambition, peut-être aidé par une bonne bouteille pour éviter de penser.
- Ah mais c'est que le climat il est rude par ici ! ricana Gaël. Faut bien l'chauffer ton pieu, mon gars !
Il
le poussa encore un peu et ajouta une tirade en gaélique sur
l'importance des femmes quand on revient au pays mais il s'interrompit
pour lui montrer une femme qui sortait de l'établissement.
Elle
portait une robe aux couleurs chatoyantes pour une provinciale et
achever de boutonner son manteau. Ses cheveux blonds étaient retenus
sur sa tête mais un foulard au dessus de son front dégagé son visage.
Les créoles à ses oreilles apportaient encore une touche d'exotisme
alors qu'il était clair que ses traits étaient locaux.
Un visage qui ne lui était pas étrangé même s'il avait gagné en maturité et en finesse.
Un panier à la main, elle rangea une lé dans sa poche sans leur prêter attention.
Solenne
était épuisée par la nuit mais elle souhaitait faire le marché avant de
se laisser gagner par le sommeil. Solange n'allait pas tarder à se
réveiller et elle devait faire vite.
Joël avait grommelé quelque chose à l'intention de Gaël, signifiant
qu'il n'était pas d'accord sur l'idée qu'on lui chauffe son lit, du moins pour ce matin, quand
son regard accrocha la silhouette qui sortait de l'établissement.
Son cœur manqua un battement et il crut un instant qu'il avait arrêté de
respirer. Il lâcha son sac de marin à terre et son regard se voila
d'une tristesse insondable. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il avait
devant lui.
Solenne...
Sa gorge se fit sèche et il eut du mal à déglutir.
Solenne...
Il
sentit un énorme poids sur ses épaules et sur son estomac. Ils étaient
loin d'Ouessant et de Brest. Elle n'aurait pas dû se trouver là.
Il
ne put détacher ses yeux de la jeune femme. Il n'y avait pas d'erreur
possible : ce visage, il le reconnaîtrait entre mille. Parce qu'il le
hantait encore parfois dans ces cauchemars. Parce que le remords de ce
qu'il lui avait fait lui serrait encore le cœur. Parce que, lorsqu'il
repensait à elle, il se dégoutait. Et ce qu'il voyait, là, maintenant,
le rendait encore plus misérable. Comme toujours, il se dit qu'elle
n'aurait jamais du croiser sa route, qu'elle aurait été heureuse sans
lui pour lui briser le cœur, lui mentir, la tromper. Qu'avait-il cru
toutes ces années ? Qu'elle avait fini par l'oublier, qu'elle s'était
trouvée un mari aimant, un homme bon comme elle le méritait ? Oui.
Hypocritement, égoïstement, Joël avait imaginé qu'il n'avait pas brisé
la vie de celle qu'il avait aimée et trahie. Il n'aurait pas supporté
de savoir qu'elle avait sombré à cause de lui. Lâche, comme d'habitude.
Solenne tourna la tête au son du sac qui chuta au sol.
Elle regarda
une première fois Joël sans le reconnaitre. Le temps, la mer, le soleil
avait fait son œuvre et elle avait encore en tête le visage du passé.
Mais l'expression de ses traits, la lueur dans ses yeux...Elle se figea.
Ça ne pouvait pas être lui. Pas ici. pas après tout ce temps....
- Hé ma jolie, c'est ouvert chez toi ? demanda Gaël avec un rire gras.
Joël était incapable de bouger ou de dire quoi que ce soit. Son regard
noir venait de rencontrer celui de Solenne. Elle l'avait reconnu. Ses
yeux le prouvaient et c'en était un déchirement. Tout en lui lui criait
de reprendre son sac et de quitter cette rue, d'oublier qu'il l'avait
vue, faire comme s'il s'était trompé, lui laisser le doute.
La
revoir ici ravivait des blessures qui étaient restées à vif malgré les
années, que la présence et l'amour d'Eugénie avaient commencé à guérir
avant que sa mort ne les rouvre. Mais il était incapable de lui tourner
le dos une nouvelle fois.
Solenne se ressaisit en entendant le lourdeau à côté de Joël.
Elle serra le panier d'osier contre elle et redressa le menton.
Brigitte lui avait appris à être fière d'elle, à cesser de se traiter comme une...une misérable...
- Notre établissement ouvre ses portes à 18 heures. Ce soir, il y aura également un dîner-spectacle mais en attendant, je vous invite à prendre une chambre à l'auberge du loup gris. Les prix sont raisonnables, dit elle en quittant Joël des yeux.
Lorsque les yeux de Solenne quittèrent les siens, il eut l'impression
de pouvoir respirer à nouveau. Il avait froid maintenant. Il était
glacé de l'intérieur et la voix de la jeune femme le transperça,
achevant de le mettre face à son passé.
Que devait-il faire ? Saluer
Solenne ? Lui faire savoir qu'il l'avait reconnue, bien que son regard
n'ait pu mentir à ce sujet ? Repartir avec Gaël et faire comme si de
rien n'était ? Tout à coup, la photo jaunie de Loïc et Isabelle qu'il
gardait toujours près de son cœur sembla le brûler et le visage
d'Eugénie s'imposa à lui. Eugénie qui avait accepté son passé torturé,
ses manquements et sa lâcheté, qui l'avait aidé à ressortir la tête
hors de l'eau. Eugénie qui lui avait dit un jour qu'il devrait cesser
de fuir les conséquences de ses actes pour les affronter s'il voulait
être vraiment libre. Elle avait eu raison, comme toujours : comment ses
enfants pourraient-ils accepter leur père si celui-ci se comportait
toujours comme un lâche ?
- Gaël... dit-il d'une voix rauque serrée par l'émotion. Va donc retenir deux chambres là où la demoiselle a dit et commande toi une bonne bouteille. J'te l'offre.
Il regardait Solenne fixement, les mains moites et une sueur froide perlant dans son dos. Allait-elle accepter de lui parler seul à seule ?
Gaël fronça les sourcils. Comment l'autre, il essayait de lui voler la greluche !
Il grommela et lui dit à voix basse, mais pas assez bas pour que Solenne n'entendit pas :
- Pourquoi j'te la laisserai celle-là ?
- C'est pas c'que tu crois, Gaël, dit Joël en tournant la tête vers le marin. J'veux juste lui parler.
Le marin avait son regard des mauvais jours, celui où il ne fallait pas le chercher sous peine de se retrouver avec son poing dans la figure. Il ne pouvait se résoudre à dire à Gaël qu'il connaissait la jeune femme. Ce serait laisser une porte ouverte sur son passé à quelqu'un d'autre que les concernés et il ne voulait pas blesser Solenne plus qu'elle ne l'avait déjà été.
- J'te paye une tournée et la prochaine fille qui chauffera ton pieu, t'en dis quoi ?
Gaël réfléchit et cela lui prit bien une bonne minute à comprendre qu'il n'y avait pas d'arnaque.
Il hocha la tête et lui donna une grande claque dans le dos :
- J'vous laisse, dit il avec un clin d'œil bien lourdaud.
Il prit son sac et celui de Joël et se dirigea vers l'auberge.
Solenne
regardait ailleurs. Elle n'était pas certaine d'avoir envie de cette
conversation. Pourtant elle était toujours là. Et elle se traita
d'idiote. Avoir fait tout ce chemin pour rester tétaniser devant...lui.
Le silence était pesant, comme les battements de son coeur. En vérité, il ne savait pas par quoi commencer, ni s'il avait bien fait de rester là. Elle avait l'air d'avoir autant envie que lui de cette conversation. Il ne pouvait lui en vouloir. Il était le seul fautif dans toute cette histoire.
- Je...
Les mots restaient coincés dans sa gorge et il était incapable de faire un geste. Il y avait bien longtemps qu'il avait perdu le droit de l'approcher.
- Solenne.
Dire son prénom lui laissait un gout amer dans la bouche. Le gout de ses fautes. De ses inconséquences. De sa trahison.
- Quelle surprise...Tu t'en souviens ? railla-t-elle en le regardant enfin dans les yeux.
Les siens étaient toujours aussi bleu, couleur océan d'ici.
Le regard de Solenne le transperça tel une lame, tout comme son reproche. Il méritait pire de toute façon.
- Comme si j'avais pu... lâcha-t-il presque sans le vouloir.
Il avait envie de lui demander pardon de l'avoir trahie, de l'avoir abandonnée, d'être parti sans une explication mais rien n'arrivait à franchir ses lèvres. Tout ce qu'il pourrait dire sonnerait creux après toutes ces années, après ce qu'elle avait du endurer. Il méritait tout ce qu'elle dirait, les insultes comme les reproches. Il méritait même les coups si elle voulait le frapper. Il n'arrêterait rien.
Elle fit mine de réfléchir.
- je l'ignore...peut être bien que tu l'aurais oublié en partant pour ne jamais revenir, lança-t-elle finalement.
Elle le dépassa pour se diriger vers le marché. Quel toupet il avait...Lui laisser croire qu'il avait pu se faire du mouron pour elle après son attitude...
Il la laissa passer, n'esquissa pas un geste. Il était tétanisé sur place.
- Je regrette... commença-t-il à dire dans un murmure.
Elle s'arrêta et se tourna pour le regarder.
- Je suis allée trouver ta famille après ta disparition. Je sais ce que tu as fait, dit elle glaciale.
Il hésita un instant puis se retourna à son tour. Il s'efforçait de la
regarder dans les yeux mais il n'y arrivait pas. Ce qu'il y lisait
était trop dur.
Que pouvait-il répondre à cela ? C'était évident
qu'elle avait vu son père, qu'elle avait appris les raisons de son
départ, sa trahison, ses mensonges.
- J'ai agi comme le pire des salauds, dit-il en plantant son regard dans le sien.
Ses yeux n'exprimaient que le regret de l'avoir fait souffrir et le dégout que sa lâcheté lui inspirait. Il aurait dû réagir autrement la concernant, éviter de lui mentir, lui dire qu'il ne l'aimait plus au lieu de... Mais il savait que, concernant Anna, les choses n'auraient pu se passer autrement. Dieu savait qu'il avait lutté contre ses sentiments, qu'il s'était éloigné d'elle pour ne plus être soumis à la tentation, mais rien n'y avait fait. Pas même ce que Solenne lui avait offert, ce qu'elle avait sacrifié pour le salaud qu'il était.
- Je ne voulais pas ça, Solenne. Crois-moi.
Solenne le regarda longuement et finalement soupira :
- Oh c'est bon, va...De l'eau a coulé sous les ponts depuis. Mais ne va pas me faire croire que tu avais la moindre considération pour moi, Joël. ça parcontre ça risque de me mettre suffisamment en colère pour te mettre un soufflet, menaça-t-elle en agitant le doigt.
Elle eut un pauvre sourire et dit :
- Et puis si tu te voyais...On voit bien que tu n'as pas eu une existence facile non plus.
Mais elle ajouta avec un regain de sévérité :
- Et c'est mérité !
Comment pouvait-il lui expliquer que, justement, il avait toujours eu de la considération pour elle ? Que, même alors qu'il aimait Anna comme un fou, il avait eu de l'affection pour elle ? Et que c'était pour cela qu'il s'en voudrait toujours de ce qu'il lui avait fait. S'il ne l'avait pas aimée, il n'aurait pas eu autant de remords toutes ces années. Mais il était inutile de lui dire ça maintenant. S'il en avait l'occasion, un jour, il lui expliquerait, il s'amenderait.
- Et puis si tu te voyais...On voit bien que tu n'as pas eu une existence facile non plus. Et c'est mérité !
Il hocha la tête. Sa vie n'avait pas été facile, certes, mais il l'avait choisie.
- Solenne... Est-ce que... Est-ce que tu travailles ici ? dit-il peu sûr de lui.
Il ne voulait pas la braquer et voulait autant qu'elle réponde à cette question qu'elle se taise. Depuis qu'il l'avait vue sortir du bordel, il ne pouvait s'empêcher de penser que, si elle en était venue à cette extrémité, c'était uniquement de sa faute à lui.
- P't'être bien, dit elle méfiante. Mais je ne crois pas que tu en sois en droit de te montrer indiscret.
- En effet, dit-il avec amertume.
Elle montra les bateaux.
- T'es devenu marin, alors, dit elle.
- Oui. Je viens de débarquer.
Il soupira.
- Ecoute... Je...
Il se sentait aussi idiot que la première fois qu'il l'avait vue à Brest. Sauf que cette fois, il n'était pas intimidé.
- Tu as besoin d'un coup de main ? dit-il en désignant le panier qu'elle tenait entre les mains.
L'idée la fit sourire. Et elle lui colla le panier dans les bras sans délicatesse.
- C'est une bonne idée. Pour une fois. Mais j'te préviens, je traine pas de la patte.
Elle se garda bien cependant de donner la raison de sa hâte.
Renouer des liens avec Joël, c'était une chose. Mais lui révéler son passé, s'en était une autre, autrement plus douloureuse.
Et puis, parler de Solange...Ce serait parler de Raël et ça, elle n'était pas prête. Avec personne.
Elle se dirigea d'un pas sûr et alerte vers le marché.
Elle
semblait avoir pris en assurance et en tempérament, même si à bien des
égards il pouvait encore voir en elle la jeune fille qu'il avait connu
à Brest. Ses manières cependant semblait...moins délicates, moins
soignées.
Il la suivit sans un mot. Il ne savait pas pourquoi il faisait cela, pourquoi il restait avec elle alors qu'il était épuisé, qu'il ne rêvait que d'un lit et d'oublier. Revoir Solenne signifiait se confronter à son passé et il craignait presque de se retrouver nez à nez avec Anna ou son père. Il n'y avait aucun doute que son prochain sommeil serait perturbé par d'amers souvenirs. Devan reviendrait-il le hanter une nouvelle fois ?
Elle s'arrêta devant un vendeur de fruits et légumes.
Le panier se remplit peu à peu de vivres, devenant de plus en plus lourds.
La plupart des commerçant semblait servir Solenne à contrecœur.
Il n'y a qu'une vieille vendeuse de jouet en bois qui lui offrit un sourire édenté :
- Bonjour la jolie blonde. Un p'tit jouet pour vo't fille ? demanda-t-elle en lui montrant plusieurs petits animaux taillés dans du bois pâle.
Elle tressaillit à cet énoncé et lui sourit aussitôt pour cacher sa gêne :
- Vous avez un lapin ? Il parait que ça porte malheur sur les bateaux...
Joël la regardait faire toujours en silence. Il n'appréciait guère les regards en coin et les réticences des marchands envers Solenne. Elle ne méritait pas cela.
- Bonjour la jolie blonde. Un p'tit jouet pour vo't fille ?
Le jeune homme tiqua.
- Vous avez un lapin ? Il parait que ça porte malheur sur les bateaux...
- Tu as une fille ? dit-il en la prenant par le bras un peu brusquement.
Les visages d'Isabelle et Loïc s'imposèrent à lui, douloureux.
- Bas les pattes, Joël Bihan, dit elle les dent serrées en lui donnant une tape sur la main qui retenait son bras.
Ses yeux avaient pris une teinte orageuse et le défiait de continuer dans cette voix.
- Oui... Pardon...
Il la lâcha comme à regret mais ne quitta pas son regard pendant quelques instants avant de le quitter. Ses yeux tombèrent sur l'étalage des jouets en bois. Le petit canard peint en jaune aurait plu à Loïc, sans aucun doute. En revanche, il n'avait aucune idée de ce qui pourrait plaire à Isabelle. Il ne connaissait pratiquement pas sa fille. Il avait repris la mer trop tôt pour cela. Et avant... avant il noyait son chagrin au fond d'une bouteille.
- Tu as une fille alors ? se reprit-il, chassant tout cela de son esprit.
Elle choisit un petite cheval qui n'était pas peint et l'acheta avec les quelques pièces qui lui restaient. Elle remercia la vieille femme poliment et reprit le chemin vers le port en lançant quelques coups d'oeil à Joël.
- Oui. J'ai une fille, admit elle finalement un fond de méfiance dans sa voix.
Elle se méfiait. Il ne pouvait lui en vouloir.
- J'ai deux gamins aussi, lâcha-t-il, regrettant aussitôt ses paroles.
Qu'allait-elle croire ? Qu'il se vantait ? Qu'il essayait de l'amadouer ? Ce n'était rien de tout cela pourtant.
- Mais tu t'en fiches probablement...
- Tu es marin maintenant. Tu avais déjà deux femmes avant de l'être, alors deux enfants ça ne m'étonne pas, dit elle en soupirant. Enfin d'une troisième puisqu'Anna...
Elle n'acheva pas sa phrase et se
mordit la lèvre. Elle n'avait pas envie d'aborder ce sujet. Elle
n'avait pas envie de voir sur son visage combien il avait aimé une autre
femme...Surtout celle-là.
Le nom d'Anna claqua comme une sentence. Il ne voulait pas en parler,
pas sentir combien l'amour qu'il avait eu pour une autre avait blessé
Solenne.
- J'ai été marié. Eugénie est morte... il y a presque 4 ans, dit-il en soupirant.
Il changea le panier de main pour s'occuper l'esprit à autre chose.
- Il y en aura au moins une qui a eu cette chance. Et tu lui as été fidèle à celle-là ? demanda-t-elle avec une fausse légèreté heureuse qu'il ne saisisse pas au vol le nom de sa rivale pour demander de ses nouvelles.
Il hocha la tête pour acquiécer, incapable d'en dire plus. Il ne voulait pas plus parler d'Eugénie que d'Anna. Il les avait perdues toutes les deux et en souffrait encore. Déjà qu'il n'était pas du genre à s'épancher sur ses sentiments, Solenne était bien la dernière personne qu'il aurait choisie comme confidente.
- Et toi ? Je veux dire... Ta fille...
Il s'embrouillait. Elle allait l'envoyer balader, c'était certain, il n'avait aucun droit de poser ces questions. Et pourtant, il avait besoin de savoir ce qu'elle était devenue, si elle était heureuse ou pas.
- Tu es mariée ? Le père de ta fille... il te traite bien ?
Il ne pouvait s'empêcher de repenser au lieu duquel il l'avait vue sortir, aux regards en biais des vendeurs du marché. Elle n'avait pas répondu à sa question tout à l'heure et il avait peur que son pressentiment soit le bon.
Solenne s'arrêta devant Le délice des Fées.
Elle eut un léger sourire en coin.
- Il était plutôt gentil. Mais il n'est jamais revenu. Probablement parce qu'il était marié ailleurs.
Elle haussa les épaules :
- Il faut croire que j'aime les mensonges.
- Ah.
Ils étaient revenus à leur point de départ.
- Solenne... Si tu as besoin de quelque chose...
Il la regarda, ses yeux noirs voilés de remords.
Elle le regarda et finalement détourna les yeux vers le sol.
- J'ai longtemps cru que ce que je voulais c'est un homme. Un homme qui prendrait soin de moi, de ma fille. Il ne se sentirait pas honteux de m'avoir pour femme. Il ne me rejetterait pas comme les autres.
Elle lui prit le panier.
- Puis j'ai rencontré Brigitte et j'ai compris qu'une femme pouvait s'émanciper et vivre heureuse. Le bonheur de ma fille est tout ce qui m'importe dorénavant et je gagnerai bientôt suffisamment d'argent pour qu'elle soit libre d'avoir une vie meilleure.
Il lui adressa une parodie de sourire. Il n'était pas doué pour cela non plus. Son regard était très sérieux.
- Je te demande pardon, même si je crois que rien ne rachètera mes fautes envers toi. Je ne sais pas combien de temps je vais rester à quai mais... si tu as vraiment besoin de quelque chose... si je peux faire quelque chose pour toi...
Solenne lui sourit plus franchement.
- Je saurai où te trouver va.
Elle passa le panier à son bras et sortit sa clé.
- Si tu veux te faire un peu d'argent facile, en fin d'après-midi un navire de commerce arrive. Ils payent bien pour porter la cargaison aux marchands de centre ville. Ils n'ont jamais assez d'hommes. C'est le Chabellan.
- Merci.
Il était difficile de savoir s'il la remerciait pour l'information ou pour son sourire qui, bien qu'il était certain qu'elle ne lui pardonnerait jamais, était plutôt encourageant.
- Je vais y aller.
Il se sentait gauche et emprunté. Il était difficile de la voir repartir dans ce bordel et d'imaginer qu'elle y travaillait. Il la salua d'un hochement de tête et entreprit de la quitter. Il était plus qu'épuisé et la fatigue n'était pas seulement physique. Il avait envie de se trouver une bouteille pour éviter de penser et, il l'espérait, de rêver.
Solenne entra la clé dans la serrure et la tourna.
Elle poussa la porte et finalement se tourna vers Joël qui s'éloignait déjà.
Elle
l'interpella et avec un sourire qu'il avait connu bien des années plus
tôt, elle lui demanda en gaélique de ne pas trop vider la bouteille.
Elle lui sourit malicieusement et finalement entra dans la belle bâtisse de bois.
Voir ce sourire sur le visage de la jeune femme lui serra le coeur.
Pour un peu, il se serait cru transporté plus de 15 ans arrière,
lorsqu'il l'avait rencontrée la première fois et qu'il en était tombé
amoureux. Il lui répondit qu'il lui promettait de faire attention et,
cette fois, son sourire à lui fut un peu plus détendu.
Il la regarda fermer la porte et s'en retourna à la recherche de l'auberge du Loup Gris et d'un bon lit.
Chapitre 7 - Le départ de St Nazaire
"- Ma mamm, ma mamm, petra servij din
Be' brav, peogwir na zime'an ket, oh!
- Ma mère, ma mère, à quoi me sert-il d'être jolie
Puisque je ne me marierai pas !"
Chanson populaire bretonne
Mona s'était levée tôt comme chaque matin. A
présent, elle était assise devant sa coiffeuse et brossait
distraitement son imposante chevelure blanche. La brosse de vermeille
glissait avec régularité et ses poils crème paraissaient presque jaune
à côté des cheveux de Mona. La jeune femme était perdue dans ses pensées.
Elle
avait reçu, plusieurs semaines auparavant, un courrier d'Ella
l'avertissant de sa venue pour aujourd'hui. Cette nouvelle la laissait
encore perplexe.
Ella. . . Ella de Beaulieu. . . cela la
ramenait plusieurs années en arrière quand elle étudiait à Paris à
l'Ecole du Louvre. Au début elle avait pris Ella pour une autre de ces
écervelées qui semblaient malheureusement constituer l'essentiel du
public féminin de l'Ecole du Louvre. Elle en avait le profil et parfois
même le comportement. Mais finalement elle s'était révélée différente,
vraiment intéressée. Elles étaient sans doute les deux seules filles
dans ce cas. C'est peut-être ça qui les avait rapprochées.
Elles
ne s'étaient pas vues depuis. . . depuis qu'elles avaient été
diplômées, cela faisait quatre ans. Chacune avait choisi un chemin
différent sans doute avec le même but, l'indépendance. Mona comprenait
parfaitement ce qui avait motivé les choix d'Ella. Elle aurait pu faire
pareil. . . mais elle avait encore une trop haute opinion d'elle-même
pour ça. Cet immense orgueil mêlé d'une pointe de veulerie était
quelque chose qui ne lassait pas de la surprendre chez les membres de
la noblesse. Ella n'était pas différente des autres pour ça. Prête à se
vendre pour arriver à ses fins. Enfin. . . c'était sans doute elle qui
avait raison en fin de compte. Mona se dit qu'elle était encore trop
indisciplinée.
Elles s'étaient plus ou moins perdues de vu. Pas
parce qu'elles s'étaient brouillées ou quoi que ce soit d'autre de ce
genre, non. La vie, simplement la vie. Les liens s'étaient distendus et
seule la courtoisie les avait poussées à garder des relations. Ce qui
rendait cette visite d'autant plus troublante. Il fallait qu'Ella ait
vraiment besoin d'elle pour venir jusqu'ici. Ella était une fleur
précieuse qui ne pouvait avoir de terreau que les plus beaux salons
dans les plus belles et grandes villes. Elle dépaillerait sans doute
terriblement à Saint Nazaire. Une chance pour elle que Mona habita et
teint boutique dans un bel hôtel particulier.
Mona essayait de
s'imaginer à quoi Ella pouvait ressembler aujourd'hui. Quatre ans ce
n'était pas tant de temps que ça. Elle jeta instinctivement un regard
au miroir et détailla son reflet. Ses grands yeux d'un bleu trop clair,
elle ne les aimaient pas, ils étaient beaucoup trop pâles. Avec ses
cheveux blanc, sa peau blanche, ses yeux bleu glacier, elle avait
l'impression que les couleurs avaient disparu de son corps. Sa tenue
actuelle n'arrangeait rien à la situation. Elle n'avait pas encore
passé sa robe et ses dessous étaient blancs eux aussi. La dentelle
blanche de sa chemise paraissait presque ton sur ton avec sa peau. Elle
se détailla sans complaisance. Un peu de couleur aurait sans doute
arrangé un peu les choses. Ses soeurs étaient belles, elle n'aurait pas
été vilaine, sans doute, d'autant qu'elle avait la taille d'une finesse
rare qui ne devait rien au corset. Si elle n'avait pas été monochrome.
. . enfin presque monochrome. Il y avait bien sa bouche qui n'était pas
blanche, bien au contraire. Elle était d'un rouge presque sang,
tellement colorées que la plupart des gens les imaginaient fardées.
Non, décidément, tout cela n'était pas très harmonieux.
Mais cela
n'avait pas changé depuis l'époque où Ella et elle se fréquentaient.
Ella était pleine de couleurs à l'époque. Mona, elle, n'avait pas
changé. Mais en serait il de même d'Ella. Les changements de sa vie
avaient été bien plus bouleversants que ceux de la vie de Mona. Elle
était marié, avait deux enfants. Cela avait il eu un impact sur elle ?
D'après les échos qu'elle en avait eu Ella devait toujours être aussi
belle, mais cela ne voulait pas forcément dire qu'elle n'avait pas
changé. Elle pouvait être d'une beauté différente.
Mona arrêta
le va et vient monotone de la brosse en soupirant. Il y avait beau
temps que ses cheveux étaient brossés et ce malgré leur épaisseur. Elle
allait devoir les attachés. C'était la partie éprouvante. Elle allait
devoir échafauder sa coiffure à l'aide des épingles alignées devant
elle. Elle soupira de nouveau et se lança dans la pénible opération.
Une
fois qu'elle eut fini, elle revêtit sa robe. Elle choquait le petit
monde de Saint Nazaire en ne portant jamais de col haut. Si la chose
était fréquente dans les soirées mondaines, cela ne se faisait pas dans
la journée. Toutes les femmes bien portaient des corsages à col haut.
Mona non. Elle n'allait tout de même pas leur dire qu'elle ne
supportait tout simplement pas de porter un corsage fermé sur le cou.
Elle préférait nettement les voir s'agiter, mal à l'aise et choqués par
ses impertinences. La robe était à col carré, d'un beau bleu saphir qui
s'harmonisait parfaitement avec le pendentif qu'elle avait choisi :
deux paons en émails face à face perchés sur un triangle de nacre orné
de diamants et de saphirs, serti d'or, le tout terminé par une perle en
forme de poire. C'était un chef d'oeuvre de l'Art Nouveau, signé par le
joaillier Lalique. Sa robe était délibérément discrète pour mettre en
valeur le pendentif, mais d'une coupe parfaite et de la dernière mode
parisienne. Mona, passa un boléro d'un bleu plus sombre pour compléter
sa toilette. Elle ne faisait pas un effort particulier pour Ella. Mona
prêtait toujours une attention particulière à sa tenue.
Elle
descendit au rez-de-chaussée et alla déverrouiller la porte arrière qui
était aussi la porte de ce qui était devenu sa boutique, la porte qui
donnait sur la rue. Son grand-oncle avait aménagé le rez-de-chaussé
pour accueillir sa collection. Pour protéger les ouvrages précieux, la
lumière ne rentrait pas ou presque. Un balcon courait tout autour de la
vaste pièce unique pour atteindre les rayons les plus élevés. C'est à
ce niveau que se trouvait également le bureau de Mona. C'est là aussi
où elle avait fait installer le téléphone magnétique dernier modèle. De
là elle pouvait facilement voir si quelqu'un pénétrait dans le
sanctuaire. Il y faisait d'autant plus sombre que les étagères étaient
très rapprochées et d'un bois sombre. Cela sentait un peu le renfermé.
Mona
se plongea dans la traduction qu'elle avait en cours mais elle
n'arrivait pas à se concentrer correctement. Elle se demandait ce qui
pouvait bien pousser Ella à venir jusque dans son repaire et l'arrivée
imminente de son amie ne faisait qu'empirer les choses. Elle aurait été
tellement moins nerveuse si elle avait pu mettre une heure précise pour
encadrer son attente. . . ou peut être pas.
Elle se rendait
compte qu'elle était finalement très excitée et très heureuse d'avoir
une visite. Pour la première fois, elle se rendit compte combien elle
était seule.
Le bruit d'une voiture à cheval dans la rue et elle
s'arrêtait devant chez elle. Elle ne voulait pas avoir de faux espoirs
aussi retint elle ses pensées d'avoir la certitude qu'il s'agissait
d'Ella, mais les chances étaient plus que grandes que ce soit bien
elle. Mona se dit que c'était une chance qu'elle ait été à Saint
Nazaire. Elle revenait de Syrie et avait trouvé le courrier d'Ella.
Elle aurait aussi bien pu ne pas être là avant plusieurs mois. Elle se
leva et descendit l'escalier de bois raide. Il n'avait pas été fait
pour une femme et le descendre dans sa tenue était un exercice
d'agilité toujours renouvelé. Elle pesta intérieurement contre les
vêtements féminins. Comme chaque fois, elle arriva sans encombre au
niveau du sol, sans s'être pris les pieds dans sa robe ou que son talon
ait glissé sur les marches étroites. Heureusement, elle avait les pieds
petits.
Elle se dirigea d'un pas sûr vers la porte malgré la
pénombre. Son client allait entrer d'une minute à l'autre si son
oreille ne l'avait pas trompée.
Ella de Beaulieu avait annoncé sa venue à son amie depuis plusieurs semaines.
Après
un passage de quelques semaines à Paris où elle avait pu remplir ses
malles des dernières tenues à la mode et ses oreilles des derniers
cancans, elle avait lancé sa voiture en direction de Saint Nazaire.
Ella estimait être une femme accomplie. Elle avait fait un beau mariage, avait donné à son époux un héritier et une fille dont il était fou. Elle avait sur le plan personnel bâti une réputation des plus saines, fait des voyages dont l'exotisme lui attirait foule à ses salons. Elle était riche. Elle était belle. Et elle avait la tête sur les épaules. Il ne lui manquait qu'une chose...L'assurance de conserver tout ceci pour l'éternité.
Elle descendit du fiacre, regrettant de ne pas
pouvoir être véhiculée dans une automobile. cela aurait eu un peu plus
de classe...
Mais elle ne cherchait pas à épater Mona. Elles ne
s'étaient pas vues depuis plusieurs années pourtant elle savait que ce
n'était pas le genre de détails qui auraient réellement eu un impact
sur son amie. Elle avait bien mieux à l'abri dans ses malles...
Elle ferma son manteau et prenant soin à ne pas plonger ses bottines dans les flaques, s'avançant jusqu'à la boutique de livres anciens que tenait la jeune femme. Ella poussa la porte pour entrer, se composant un visage avenant et digne.
Ella entra dans la boutique et son premier réflexe fut d'inspirer à
plein poumon l'odeur des livres anciens. Cela faisait longtemps qu'elle
ne s'était retrouvée dans ce genre d'environnement. Depuis son dernier
séjour au Caire, en faite...
Ses grands yeux bleus mirent quelques secondes à se faire à la pénombre et achevèrent leur course sur la personne de Mona.
Un
sourire plus franc, plus chaleureux se glissa sur ses lèvres roses et
elle franchit la distance qui les séparer pour s'emparer de ses deux
mains.
Elle chercha un mot qui serait juste mais également gentil. Son amie avait toujours cette chevelure étonnante d'un blanc plus clair que le sable d'Afrique. Et ce teint si pâle, si délicat qui pourtant ne lui conférait pas une aura de poupée comme il était en vogue....
Mona regardait la silhouette d'Ella en contre-jour alors que le tintement à peine audible de la sonnette accompagnait son entrée. Elle n'avait pas changé, elle non plus, elle était toujours aussi lumineuse. Mona restait immobile, ne sachant trop comment se comporter. Elle n'avait jamais été très douée pour ce genre de situation. Quelle attitude adopte-t-on quand on retrouve une ancienne amie ? surtout quand on en éprouve un réel plaisir.
Mais Ella par la spontanéité de ses manières résolvait déjà le dilemme de Mona.
- Mona...Tu es si...Toi ! dit elle avec un éclat de rire candide.
Ella avait gardé des tics dans ses manières, se parant toujours de minauderies, de rires agréables mais crées de toutes pièces. Elle savait qu'elle pouvait s'en défaire ici, mais il lui fallait toujours un temps d'adaptation.
Si elle ? A l'époque, on l'avait surnommée le Reine des Neiges. Etait-ce à
cela que faisait allusion Ella ? Être elle ? N'était-ce pas le lot de chacun
d'être soi.
Mona n'avait put s'empêcher de tiquer légèrement sur le tutoiement, la
fréquentation des Américains sans doute.
L'usage du vouvoiement était
tombé en désuétude en anglais et on disait les Américains un peuple
très direct et s'embarrassant fort peu des manières. Elle était peu à
même de juger. Les Américains qu'elle avait eu l'occasion de rencontrer
avaient tous besoin de ses services, ils devaient faire très attention
d'appliquer la stricte étiquette française de peur de se la mettre à
dos.
Ella relâcha les mains de Mona pour regarder
autours d'elle, déboutonnant son manteau pour dévoiler une robe au col
montant. D'une couleur crème, des broderies noires sur le corsage
mettait en valeur la qualité de sa tenue. Le cambrure de son dos
provoqué par son corset mettait en valeurs le drapé arrière de la jupe
dont les plis finaux étaient enjolivé de dentelles anciennes noires.
Ses
longs cheveux blonds étaient retenus en chignon mais de nombreuses
boucles tentaient de faire faillir la coiffure. L'humidité semblant
vouloir faire rebiquer les mèches plus que de nécessaire.
Mona finit par se rendre compte qu'elle n'avait pas encore ouvert la bouche depuis que son amie avait pénétrée dans la boutique.
- Vos enfants vous accompagnent ils ?
Elle se dirigea vers la porte et en tira les gros verrous. Puis se tourna vers Ella et lui enjoignit de la main d'un geste gracieux de la main. Elle commença à s'enfoncer dans l'ombre des rayonnages.
- Nous serons plus à l'aise pour discuter au salon. Ne vous souciez pas de votre voiture, je vais envoyer Marguerite indiquer le chemin à votre cocher.
- Mes enfants ?
Elle éclata de rire en la suivant comme si elle était en terrain connu.
- Dieu merci, non ! Ils sont en ce moment avec leur père à Atlanta. Le voyage est suffisamment éprouvant et long...Je n'ose imaginer en leur présence, soupira-t-elle avec un grand sourire.
Elle ne cessait de regarder tout autours d'elle l'univers où son amie vivait. C'était très différent de sa maison coloniale à La Nouvelle-Orléans...
Mona ouvrait la marche. Elle avait fini par
atteindre une porte, cachée dans les lambris, portant elle, elle
l'ouvrit et laissa Ella passer devant elle. Il s'agissait d'une sorte
de sas. Elle ferma la porte menant à la boutique derrière elle,
plongeant le réduit dans le noir puis elle ouvrit une autre porte, de
l'autre côté laissant ainsi de nouveau rentrée la lumière.
Elle laissa de nouveau Ella passer en premier.
Les
deux jeunes femmes venaient de pénétrer dans une large entrée de
cérémonie, dont les portes fenêtres donnaient sur un petit parc qui
devait servir aussi d'allée d'honneur. Un escalier d'honneur en pierre
de taille montait à l'étage. C'est la direction que Mona prit.
Plusieurs
choix s'offrait à elle mais elle avait opté pour le petit salon.
C'était sans doute ce qui s'harmonisait le plus avec la personne
d'Ella. Arrivée au premier palier, Mona, délaissa le grand salon qui
s'ouvrait devant elle. Elle prit une porte plus discrète sur le côté et
pénétra dans un salon meublé à la mode Art Nouveau, dans le style
d'Emile Gallé. Là encore les livres étaient omniprésents cependant ils
devaient être moins fragile car la lumière entrait à flot dans la
pièce. Elle avait un côté extrêmement gracieux et lumineux.
Mona désigna un des fauteuils à Ella puis décrocha un combiné qui pendait au mur et appuya sur un bouton.
- Marguerite, nous avons de la visite. Le fiacre de Madame de Beaulieu est devant la boutique.
Mona raccrocha le combiné, s'assit.
- Dites moi ce qui me vaut la joie de votre visite.
Ella avait ouvert de grands yeux, comme une enfant à la fête devant la succession de passage.
Le petit salon était visiblement un excellent choix à sa mine réjouit, son regard ne cessant de balayer les lieux.
- C'est vraiment ravissant, finit elle par dire une fois assise.
Elle sourit à Mona.
- Dites moi ce qui me vaut la joie de votre visite.
Elle s'appuya contre le dossier du fauteuil, bien qu'elle resta impeccablement droite.
Ses yeux quittèrent le visage de Mona :
- J'ai hérité d'une maison dans la ville de Hautefort. C'est à quelques kilomètres d'ici, je crois.
Un sourire passa sur les lèvres de Mona.
- Vous aurez certes moins de chemin à faire pour vous rendre d'ici à Hautefort que de Paris à Hautefort. . . mais si vous aviez dans l'idée de vous arrêter sur le chemin pour me saluer, le moins que l'on puisse dire c'est que votre sens de l'orientation aurait besoin de quelques ajustements.
Hautefort ? Quel lien pouvait il y avoir entre la visite d'Ella et Hautefort ? Pour le peu qu'elle en savait, Hautefort était un petit port breton. . . ces simples mots renfermaient tout. Rien qui put motiver la venue d'Ella. Sa maison ? Elle pouvait tout à fait s'y rendre par curiosité, mais certainement pas en faisant ce détour. Ce qui pouvait la motiver. . . le savoir de Mona bien entendu. . . mais quel rapport encore avec Hautefort ?
Ella lui sourit et la jaugea un moment.
- La vie éternelle. Je crois que j'ai trouvé une piste, dit elle après un silence. Et à qui d'autre, sinon toi pourrais-je le dire ?
Mona sourit en retour.
- Quelles sont vos sources ?
Mona
ne croyait à rien en particulier mais ne doutait de rien en général. La
vie éternelle n'était mythique que parce que nul n'avait pu l'atteindre
ou prouver qu'il l'avait atteint.
Si des sources suffisamment
fiables apparaissaient pour prouver qu'elle existait alors. . . en tout
cas, quel que soit la réalité de la chose, une recherche ne pouvait que
l'intéresser ne serait-ce que pour le plaisir intellectuel que cela lui
procurerait.
Les yeux d'Ella pétillèrent d'excitation.
- Des lettres que mon arrière grand-mère avait échangé étant jeune avec un homme dénommé Lisa Fairchild. Il vit à Hautefort.
Elle lissa sa jupe et précisa en baissant la voix :
- Il vit toujours à Hautefort.
Mona ne demandait qu'à voir. Voilà qui était quelque chose de concret. Mais bien entendu, c'est là que commençait aussi le vrai travail scientifique. Celui où il convenait de déterminer s'il s'agissait d'une mystification habillement menée ou bien d'une réalité.
L'éternité ne l'intéressait pas. Savoir si c'était possible par contre. . . Elle avait été élevée entre pays noir et pays blanc, marais à tourbe et marais salant, les gens de l'extérieur ne faisait pas plus confiance à l'un qu'à l'autre. . . et peut-être que si leur vie leur convenait telle quelle, ils avaient raison.
La curiosité de Mona était éveillée, mais elle ne voyait pas ce qu'elle même pouvait bien venir faire dans cette histoire.
- Comment pouvez vous être sûre qu'il s'agit bien du même ?
Ella lissa à nouveau sa jupe quelques minutes.
Elle regarda finalement Mona :
- Lisa Fairchild est le fils d'une américaine. Millicent Fairchild. Il se trouve qu'on parle encore beaucoup d'elle chez moi. Et c'était il y a presque deux siècles... Elle aurait fui avec ses trois enfants : Sevan, Mawu et Lisa. Des noms qu'on retrouve ici en Bretagne.
Elle essaya de se contenir :
- Mais je te l'accorde, mieux vaudrait vérifier les registres à la mairie de Hautefort. Tu vois, Mona...Toi tu as la tête sur les épaules. Alors que moi, je me dissipe et m'exalte sans cesse...
Mona sourit encore.
- Les prénoms constituent d'autant moins des preuves valables qu'il n'est pas rares qu'ils soient utilisés autant que le nom de famille comme signe d'appartenance. Ce qui ne veut pas dire que j'écarte la possibilité que vous évoquez. Les registres ne sont pas une preuve suffisante à eux seuls non plus. Pour toute recherche, il faut un faisceau d'indices convergents constituant une preuve suffisante. . . Puisque vous ne semblez pas disposer à le dire de vous même. . . pourquoi avez vous besoin de moi ?
Un coup discret fut frappé à la porte. C'était Marguerite qui se tenait là. Elle avait l'allure combinée d'une gouvernante et d'une cuisinière. De cette dernière elle avait le visage avenant du bon vivant et de l'autre la tenue. Elle ne prononça pas une parole avant de s'éclipser.
- Vos malles sont dans l'entrée. Le déjeuner sera servi dès que nous serons disposées à le prendre.
Ella s'était apprêtée à répondre mais l'interruption de Marguerite lui fit refermer sa bouche rose.
Elle lissa à nouveau le tissu de sa robe.
Elle s'y perdit en contemplation mais répondit malgré tout :
- Le voyage m'a un peu coupé l'appétit.
Elle resta silencieuse quelques secondes et ajouta :
- Honnêtement, Mona...Je ne sais pas.
Elle releva les yeux et dit avec une hésitation :
- Peut être parce que je crois sincèrement que tu n'essayerais pas...de t'enrichir ou de me doubler si nous trouvions réellement le secret de la vie éternelle. Tu...
Elle baissa à nouveau les yeux :
- Tes yeux ne brillaient pas du même éclat que les miens lorsqu'on parlait des trésors que pouvaient contenir les tombeaux...
Elle ne semblait cependant pas éprouver de véritable honte à avouer sa cupidité.
Mona ne répondit pas. C'était vrai ses yeux ne brillaient pas à l'idée de la vie éternelle. . . vivre éternellement. . . l'éternité était trop vertigineuse pour l'être humain, en tout cas trop pour elle. Elle ne croyait pas à la vie après la mort, personne n'était revenu pour témoigner. . . à part peut-être celui dont il était fait référence dans les Evangiles mais ces textes étaient sujets à caution. La mort était une fin dans son esprit et elle ne pouvait pas cacher que quelque part, elle était terrorisée par cette perspective. . . mais elle l'était plus encore par tout ce qu'impliquait l'immortalité, elle connaissait suffisamment la solitude pour imaginer ce que cela pouvait devenir après deux siècles. . . quand on était vraiment seul. Par contre l'idée de pouvoir découvrir si oui ou non cela existait, et si oui comment et pourquoi cela était possible. . . oui. . . cela la faisait vibrer d'excitation. Quant à l'enrichissement. . . elle avait bien d'autre moyen à sa disposition si cela avait été son but.
Mona restait immobile dans son fauteuil, semblable à une statue de marbre. Elle hocha lentement la tête.
- Quand souhaitez vous repartir ?
Ella maintint son regard un moment et finalement dit à mi-voix :
- Demain matin, ce serait très bien.
Elle s'éclaircit la voix et ajouta :
- J'ignore ce que nous trouverons là bas et combien de temps nous aurons à séjourner à Hautefort...Mais je crois avoir exploré tout ce qu'il y avait a voir sur la famille Fairchild en Amérique.
Ella lui emboita le pas pour la suivre.
Il y avait deux cantines métalliques, la jeune femme ayant décidé de prendre le strict minimum et d'aviser une fois sur place.
- Tu ne t'es pas mariée alors ? demanda-t-elle dans son dos.
Mona sembla réellement se transformer en statue comme si pendant une fraction de seconde toute vie l'avait quittée.
Elle se tourna vers Ella avec un sourire.
- Non. Que voulez vous faire de vos affaires ?
- Je t'admire aussi pour ça, dit elle pensive.
Admirer, pensa Mona, voilà qui était une bien curieuse réflexion. C'était plus un concours de circonstance. . . et puis la chance que son grand oncle ait été ce qu'il était.
Ella haussa les épaules et reprit la conversation.
- Je ne sais pas. Peux-tu me loger ou aurais-tu un bel hôtel à me conseiller ?
Mona sourit à Ella.
- Il y a plus que suffisamment de pièces pour pouvoir vous loger. Vous aurez même le choix.
Mona pénétra dans une pièce attenante et en ressortit presque aussitôt.
- Nous avons de la chance, Louis n'est pas encore rentré chez lui.
Peu de temps plus tard un homme d'une cinquantaine d'années, qui avaient tout du paysans, le visage buriné et les larges mains calleuses entrait dans la pièce tournant d'un air gêné sa casquette dans ses mains, les yeux rivés à ses gros godillots boueux. Dansant d'un pied sur l'autre, visiblement mal à l'aise.
Ella sourit à l'apparition de l'homme;
- Bonjour monsieur, dit elle avec enthousiasme.
Pour
Ella, il n'y avait pas vraiment de classe inférieur même si elle était
bien heureuse qu'il y eut des gens pour réaliser des tâches qui lui
déplaisaient profondément.
Il y avait surtout des gens à séduire, charmer et amener à réaliser ses moindres souhaits.
Et
pour cela, la jeune femme n'usait jamais d'autorité mais du charme
inhérent à sa personne. Elle ne doutait et ne comprenait pas qu'on
puisse y résister.
L'homme fit tourner une nouvelle fois sa casquette entre ses doigts, coula un regard timide vers Ella et bafouilla plus qu'il ne dit :
- B'jour Ma'ame.
Mona lui fit un sourire encourageant avant de désigner les bagages d'Ella.
- Voici les affaires de mon amie, pourriez vous les monter dans la chambre aux iris. Par ailleurs, Madame et moi-même partons demain matin, pourrez vous prendre la peine de venir descendre nos bagages.
- Bien sûr Madame la. . .
Louis s'arrêta au milieu de sa phrase alors que le regard de Mona s'était fait dur pendant l'espace d'un éclair.
- A vot' service.
Le pauvre homme s'embrouillait, ne sachant trop quoi faire de sa casquette et finit par se décider à la remettre sur sa tête.
Mona se tourna vers Ella :
- Je vous montre votre chambre.
- Avec plaisir, dit elle en se suspendant à son bras, et il faudra aussi que tu me racontes tout ce que tu as fait ces dernières années !
Un peu de légèreté ne leur ferait pas de mal et Ella avait bien remarqué que Mona était un peu froide. Mais elle savait bien que ce n'était qu'une question de temps et de tempérament. Elle était confiante.
Mona laissa Ella se suspendre à son bras. Cela faisait longtemps que personne ne lui avait marqué ce genre de signe d'affection.
- Malheureusement je n'ai pas grand chose à raconter. . . comme vous pouvez l'imaginer pour quelqu'un vivant à la limite entre Saint Nazaire et Saint Marc. Je suis sûre que votre vie a été bien plus palpitante. Mais là aussi je crains que nous n'ayons plus urgent à nous soucier. Vous devriez m'informer de l'ensemble du fruit de vos recherches et des documents dont vous disposez. Pour le moment vous ne m'avez donné à manger que des merles.
Tout en parlant, Mona entraîna Ella au deuxième étage. Pris le couloir, sur toutes les portes il y avait une clé. Elle poussa l'une d'entre une dont la fenêtre était fait d'un vitrail représentant des iris. L'ensemble de la pièce était décorée de manière féminine mais s'adressait clairement à une femme plutôt qu'à une jeune fille.
- Voici votre chambre - fit Mona en s'écartant pour laisser passer Ella devant elle.
Ella entra et poussa des cris d'admiration.
- Oh c'est charmant ! Vraiment ! C'est délicat mais frais...Et ce vitrail ! Quel travail remarquable...
Elle virevolta dans la chambre et se tourna vers elle en souriant :
- Je vais presque regretter de ne pas m'y attarder plus d'une nuit.
Le visage de Mona s'éclaira.
- Je suis heureuse que cette chambre vous plaise. Mon grand-oncle souhaitait que ces pièces soient utilisées et appréciées.
Il y avait comme une teinte de nostalgie dans ses paroles.
- Vous paraissiez très pressée de vous rendre à Hautefrort. . . mais rien ne vous empêche de revenir ici. . . Vous m'avez dit que votre grand-mère correspondait avec cette dame Fairchild. . . Vous avez également dit que vous aviez recueilli toutes les informations possibles en Amérique. Si vous voulez que je vous aide, il va falloir m'en dire plus.
Ella soupira et alla s'assoir sur le lit.
- Oui...Mais avant tout de chose, il faut que vous sachiez que la famille Fairchild est liée de manière intrinsèque avec les esclaves...Plus précisément avec leur religion. Il la nomme Vodoun. En avez vous entendu parler ? demanda-t-elle en se départissant pour la première de ses mimiques pour aborder un visage sérieux.
Mona hésita une seconde, elle aimait assez se tenir debout, mais en face d'une personne assise cela devenait vite discourtois lors d'une conversation.
Elle tira une chaise et s'assit avant de répondre.
- L'Afrique noire ne fait pas partie de mon domaine de compétence. . . quant aux Antilles, leur histoire est trop récente pour moi.
Il y avait une point de rire dans la fin de sa phrase. Elle se moquait visiblement d'elle-même et de son attrait pour les choses très anciennes.
On entendait des bruits lointain de pas lourds, de jurons et de choses que l'on pose. Visiblement Louis état en train de s'appliquer à faire ce qu'on lui avait demandé.
Ella la regarda :
- A vrai dire ce n'était pas non plus mon domaine de compétence. Et je n'y comprends pas tout...Mais j'ai rencontré des gens qui ont pu m'expliquer certaines choses. Cette religion ressemble à de la sorcellerie...Elle est assez effrayante.
Elle baissa la voix et ajouta :
- Là bas...On m'a dissuadé d'enquêter sur la famille Fairchild.
Mona haussa un sourcil :
- De la sorcellerie ?
Que pouvait elle dire à ce sujet ? les gens des marais étaient considérés comme des sorciers. . . Sa famille était considéré comme des sorciers. Mais ce n'était pas vraiment ça. . . ou peut-être. . . la sorcellerie englobait tellement de chose.
- que voulez vous dire par sorcellerie ? Je ne suis pas sûre que qui que ce soit ait un jour pensé à définir clairement ce mot. Il y a autre chose que je trouve paradoxale. Vous parlez de religion or la sorcellerie n'est pas une religion mais un ensemble de rituels. . . De quoi s'agit il en fait ? le vo. . . enfin bon. . . et quel rapport avec la famille Fairchild ? De quelle manière vous a-t-on dissuadé d'enquêter sur la famille Fairchild ? Vous n'êtes pas du genre à vous laisser dissuader lorsque vous avez quelque chose en tête. "On" a du être très persuasif.
Ella soupira et prit un instant pour rassembler ses pensées.
- Pour tout vous dire mon mari a acheté l'ancienne plantation des Fairchild à la nouvelle Orléans. J'ai rencontré là bas des nègres qui pratiquent ces cultes étranges. L'une d'elle m'a raconté que Millicent Fairchild s'était éprise d'un esclave et s'était adonnée à cette religion...Mais elle aurait détourné leurs préceptes...Elle aurait commis des choses terribles.
Elle regarda Mona :
- Je ne sais pas quoi exactement car aucun n'a voulu me dire. Mais un voisin dit qu'il s'agissait de sacrifices humains. Il m'a aussi dit qu' elle avait eu deux jumeaux qu'elle a nommé Lisa et Mawu...Ce sont le nom de dieux vodoun. Ils ont quitté le pays en 1727. Elle et ses trois enfants. Apparemment pour éviter une émeute meurtrière. Elle fut recherchée par son beau frère et un hunter. J'ai deux lettres qui en attestent.
ona réfléchit aux paroles prononcées par Ella.
A ce moment les bruits de pas se rapprochèrent et Louis arriva portant une des malles qu'il posa dans un coin, puis il repartit et revint presque aussitôt avec l'autre qu'il posa à côté de la première. Il avait retiré ses godillots et se promenait en chaussette.
Mona s'adressa à lui avec un sourire plein de chaleur :
- Merci, Louis, d'être resté plus tard et de vous être occupé de ça. Vous pouvez rentrer maintenant.
Louis rougit légèrement. Il avait de nouveau retiré sa casquette qu'il faisait tourner entre ses gros doigts.
- C'est naturel Madame. Faut pas me remercier.
Louis leva une seconde les yeux vers Ella parut hésiter une fraction de seconde puis continua :
- Bonne soirée, Mesdames.
Il tourna les talons en remettant sa casquette. Lorsqu'il eut disparu, Mona se tourna de nouveau vers Ella.
- Récapitulons. Une femme appelée Milicent Fairchild habite une maison à la Nouvelle Orléans où il y a des esclaves. Elle tombe amoureuse de l'un d'entre eux et est initiée à leur religion qui comporte des rituels magiques. . . comme toutes les religions soit dit en passant. Mais elle détourne ces rituels vers quelque chose de tellement terrible que personne n'accepte de dire de quoi il s'agit. . . quelque chose qui doit toucher aux tabous de cette religion. Finalement sacrifice humains. . . mais cela doit aller plus loin. . . sinon cela n'aurait pas déclencher une émeute meurtrière. Il faut beaucoup de peur pour pouvoir combattre ceux qu'on craint autant que cette femme. Enfin elle a eu des jumeaux Lisa et Mawu. . . mais vous parlez de trois enfants. . . Voici mes questions : que pouvez vous me dire de ce qui est le plus craint par les gens pratiquants cette religion ? Pourquoi parlez vous de "vodouns" en parlant des noms des jumeaux, alors que jusqu'à présent vous utilisiez ce mot pour désigner la religion elle-même ? Serait-ce le nom qu'ils donnent à leurs dieux ? Si oui, qui sont ces dieux ? quelles sont leurs caractéristiques ? Vous dites qu'elle est partie avec ses trois enfants, qui est le troisième ? Vous dîtes qu'elle fut recherchée par son beau frère, qui est il ? et un hunter, qu'est-ce que c'est que cette chose là ? Enfin vous parlez de lettres, j'aimerai les voir.
Ella ouvrit des grands yeux devant le flots de questions et finit par dire hésitante :
- Je ne me rappellerai pas de tout ce que vous venez de demander...
Elle se leva et ouvrit l'une des malles. Elle sortit un livre et parcourut plusieurs pages avant d'en sortir deux vieilles lettres jaunies.
- C'est tout ce que j'ai pu sauver, dit elle en lui tendant. Les adresses sont devenues illisibles mais j'ai réussi à trouver celle de Thomas Fairchild...mais c'était il y a si longtemps.
Mona devant l'air effaré d'Ella eut un léger rire.
- Veuillez m'excuser. J'ai réfléchi à haute voix.
Elle prit les lettres que lui tendait Ella mais ne les regarda pas tout de suite.
- Je vais vous reposer mes questions une par une car je crains de les oublier. . . Un élément qui me semble très important : quel est ce que les gens de cette religion craignent le plus ? le plus gros tabou ?
En écoutant la réponse d'Ella, Mona se mit à sentir les lettres qu'elle lui avait donné. Elle les goûta également avec la pointe de la langue.
Ella la regarda faire interloquée et en oublia de répondre.
Finalement elle se souvint de la question et réfléchit.
- Je ne sais pas trop. La femme avec qui j'ai discuté m'a dit qu'après cette histoire ils avaient évité de laisser les blancs salir leurs dieux...
Elle resta silencieuse un instant et finalement dit :
- Mais je crois qu'ils avaient la sensation que Millicent Fairchild avait volé le pouvoir des dieux.
Mona remarqua qu'elle n'avait pas vraiment
répondu à sa question. . . mais effectivement voler le pouvoir des
dieux était la pire transgression qu'une religion puisse concevoir
puisque tout rituel religieux était fondé sur la communication entre le
dieu et celui qui pratiquait le rituel avec un don volontaire de la
part du dieu. . . ceci dit ceci pouvait expliquer cela. . . on volait
le pouvoir des dieux comme on échappait à la mort.
Devant l'air ahuri d'Ella, Mona se mit à rire.
-
Je suis experte en vieux bouquins, les lettres semblent authentiques
même s'il faudrait une expertise plus approfondi pour en être sûr. . .
coyez vous qu'il y ait un concept se rapprochement chez nous de la
sorcellerie au sens diabolique. . . comme l'antithèse de ce qui est
bien ? Cela reste lié à ma deuxième question. D'après ce que vous avez
dit, il m'a semblé que "vodouns" n'était pas uniquement le nom de leur
religion mais aussi de leurs dieux. Ce qui signifierait que les jumeaux
Fairchild portent le nom de dieux de cette religion. Si oui, qui sont
ces dieux ? quelles sont leurs caractéristiques ? Dans la religion
hébraïque primitive, le pouvoir de dieu réside dans son nom et chacun
de ses noms ou souffles correspond à un pouvoir. . . c'est pour ça que
le dernier nom est caché, nul ne le connaît hormis dieu, comme ça nul
ne peut avoir accès à la totalité du pouvoir de dieu.
Ella ouvrit à nouveau ses grands yeux bleus et bafouilla :
- Mona...Tu recommences là...Tu sais bien que si j'ai suivi les mêmes enseignements que toi, je me suis arrêtée en cours de route...Et là, tu vas un peu trop vite pour moi.
Elle essaya de rassembler ces pensées.
- Il existe un panthéon importants de dieux dans cette religion. Mais certaines figurent sont plus ou moins importantes. Honnêtement je ne sais rien sur ces personnalités là. Et je n'ai pas trouvé d'ouvrages...Tu sais là bas, les croyances des nègres ne sont pas vraiment pris au sérieux...
Mona rit de nouveau.
- Je me laisse emportée. Il s'avère que les religions ont souvent des schémas communs et j'ai du étudier les religions du proche orient pré-islamique et la magie qui leur est attachée par la force des choses. S'il n'y a pas d'ouvrage, alors il n'y a qu'un moyen d'avoir des informations sur cette religion, aller à la source. Poser les questions aux nègres qui pratiquent cette religion en leur faisant bien comprendre que c'est un véritable intérêt. . . enfin cela me paraît difficile dans l'immédiat. Revenons donc à mes questions : vous avez parlé de jumeaux puis vous avez dit que Milicent Fairchild était partie avec ses trois enfants. Qui est le troisième ?
Tout en posant sa question, elle commença à jeter un regard rapide sur les lettres.
Ella soupira :
- A vrai dire c'est un mystère. Le fils ainé semble être né avant qu'elle s'entiche de cet esclave. On ne parle jamais de lui. Même concernant les jumeaux, je n'ai pas trouvé trace récente de Mawu. Je sais juste que c'était une femme. La seule trace palpable c'est ce Lisa Fairchild vivant à Hautefort depuis au moins trente ans...sans avoir vieilli.
Elle la regarda :
- Je sais qu'il me manque bien des éléments...Les lettres de ma grands-mère et quelques effets personnels de Millicent que j'avais récupéré...Tout a été volé peu avant mon départ. A la place j'ai trouvé un baluchon de tissu contenant une poudre étrange, des herbes et une huile visqueuse.
Elle ajouta :
- Il y avait aussi un serpent dans mes draps.
Ce souvenir lui tira une grimace de désagrément plus qu'une véritable peur.
Mona réfléchit quelques secondes encore.
- Le fils aîné est donc à part. . . Quelles informations avez vous sur ce Monsieur Whiters ? poudre, herbe et huile visqueuse ? avez vous demandé ce que cela signifiait.
Très tranquillement Mona alla ouvrir un des tiroirs de la commode, sortit un petit sac en toile brodée et retourna s'asseoir.
- Monsieur Whiters était le contremaître à la plantation des Fairchild. Mais apparemment sa soeur était mariée à Thomas Fairchild. Ce dernier est le frère du mari de Millicent Fairchild, John.
Elle lissa sa jupe.
- Concernant ce que j'ai trouvé. C'est un charme. Il est censé attirer la mauvaise fortune sur moi, dit elle en la regardant.
Ella n'y croyait pas et ça ne l'avait guère impressionnée. Elle avait rapidement compris que là bas on en faisait beaucoup pour effrayé les gens étrangers à ces cultes. Le serpent dans sa chambre n'était pas venimeux et à ses yeux c'était une preuve suffisante que ce n'était qu'un avertissement.
- C'est bien ce que je pensais, mais je voulais en avoir confirmation. . . visiblement les symboles ne sont pas si éloignés des nôtres.
Elle se leva tout en continuant de parler :
- Vous avez mentionné un "hunter", qu'est-ce ?
Mona alla jusqu'au meuble de toilette, versa de l'eau dans la bassine, tira du sel de la pochette qu'elle tenait dans la main et commença à murmurer quelque chose.
Ella la regarda faire et s'étonna :
- Tu n'en as jamais entendu parler ? Les hunters sont des chasseurs de démons. Mais ce ne sont pas des gens d'Eglise comme les exorcistes. Je ne suis pas sûr en revanche que ce soit une corporation ou quoique ce soit d'organisé...
- ah. . . nous n'avons ni l'un ni l'autre dans les marais.
Mona prit la bassine où elle avait mélangé l'eau et le sel et la leva au dessus de sa tête tout en continuant de murmurer, avant de la présenter aux quatre points cardinaux.
Tenant la bassine dans les mains, Mona revint vers Ella.
- Nous manquons d'information sur cette religion. Avez vous plus d'informations sur la partie non "corrompue" des Fairchild ? Monsieur Whiters était il le "hunter" dont vous avez fait mention ou s'agit il de quelqu'un d'autre ?
Mona s'arrêta devant Ella, prit de l'eau sur dans sa main en coupe, étendit son bras de manière à renverser l'eau sur la tête d'Ella d'une manière qui ressemblait étrangement à un baptême.
Ella la regarda faire de plus en plus intriguée.
Elle sursauta quand l'eau la baptisa et se mordit la lèvre inférieur pour ne pas faire référence à sa coiffure.
- Euh...Oui Monsieur Whiters en était un. Mais je ne sais pas ce qu'il est devenu...Tu es un peu sorcière ?
Mona écarquilla les yeux d'étonnement en entendant parler de sorcière.
- Je suis née à Saint Molf, déclara Mona comme si cela expliquait tout. C'est de l'eau lustrale.
Elle alla reposer la bassine sur la table de toilette tout en continuant :
-
Lavez vous le visage, les mains et les pieds avec elle. Même si vous ne
croyez pas aux charmes, cela ne peut pas faire de mal et il faut
toujours envisager que tout est possible. Surtout dans la quête que
vous avez entreprise.
Mona vint se rasseoir près d'Ella.
-
Avez vous plus d'informations sur la partie non "corrompue" des
Fairchild ? Monsieur Whiters était il le "hunter" dont vous avez fait
mention ou s'agit il de quelqu'un d'autre ? vous n'avez pas répondu à
ces questions.
- Si, si. Monsieur Whiters était un hunter. mais comme je te disais, je
ne sais pas ce qu'il est devenu. Ces deux lettres m'ont été envoyées.
mais j'ignore qui en était l'auteur. Cela venait de Londres.
Elle regarda l'eau avec méfiance :
- Je dois le faire maintenant ?
Mona rit devant l'air méfiant d'Ella.
- C'est de l'eau pure
avec du sel de mes salines. . . et mes mains étaient propres. Vous
pouvez le faire quand vous voulez. . . avant le début de la prochaine
nuit. Cela fait beaucoup de coïncidences tout ça. Une femme qui
s'adonne à un détournement inavouable d'une religion d'origine
africaine s'avère avoir pour beau-frère le beau-frère d'un hunter. . .
par ailleurs, on vous menace dès que vous mettez la main sur quelque
chose. . . pour vous enjoindre à ne pas continuer et dans le même temps
quelqu'un vous envoie ces lettres de manière anonyme pour vous pousser
à continuer. . . Même s'il ne s'agit pas de vie éternelle, il y a
certainement quelque chose derrière tout ça. Dites moi, avez vous
quelque souvenir des échanges épistolaires entre votre grand-mère et
cette dame Fairchild ?
Elle préférait utiliser cette eau au moment de se rafraichir. C'est
qu'elle craignait de ne plus être très présentable en se mouillant le
visage...Et puis ôter ses chaussures devant Mona la dérangeait un peu.
Elle réfléchit :
-
C'était entre elle et son fils. Lisa Fairchild. Il y avait trois
lettres de lui, des plus enflammées et croyez moi guère convenable pour
l'époque. Elles étaient postées de Paris. Il l'enjoignait visiblement à
céder à ses avances...Mais vraiment tout atteste que ma grand-mère n'en
a rien fait.
Mais de cela bien sûr, elle ne pouvait avoir aucune garanties concrètes...
Mona réfléchit :
- Si ces lettres ont été volées c'est que leur
contenu avait de l'importance or vous me dites qu'il ne s'agirait que
d'une histoire galante avortée entre ce Monsieur Fairchild et votre
grand-mère. . .
Elle réfléchit encore :
- C'est que les
relations entre les hommes et les femmes doivent tenir un rôle
quelconque dans ces rituels. . . après tout c'est aussi le cas pour
nous. Récapitulons les éléments qui peuvent avoir un impact sur
l'aspect religieux. . . les jumeaux portent des noms sacrés et. . . ce
sont des jumeaux. C'est une figure assez courante dans les religions. .
. souvent aussi le reflet d'une opposition conceptuelle doublée d'une
sorte de puissance mystérieuse. Tous ces éléments ne me disent rien qui
vaille s'il y a effectivement pouvoir. . . Dans tous les éléments que
vous m'avez indiqué il n'y a rien qui puisse permettre d'affirmer ou
d'infirmer ce qui vous intéresse.
Ella avait écouté sagement, son esprit essayant de synthétiser les mots savants de Mona.
Elle
retrouvait ces picotements d'agacement qu'elle éprouvait il y a
quelques années lorsque son amie arrivait à s'entretenir avec des
professeurs dont on lisait aisément l'admiration dans leurs yeux. Ou la
stupéfaction. Ou la crainte.
Dans tous les cas, Mona avait dû leur laisser un souvenir alors qu'elle...
Elle essaya de chasser ses sentiments parasites pour se concentrer sur la discussion.
- Tu es d'accord qu'une visite à hautefort s'impose ?
Mona hocha lentement la tête en matière d'approbation.
- Mais
il nous faudra nous montrer extrêmement prudentes. . . que ce soit vrai
ou non, que le pouvoir ou la puissance existe ou non. . . les gens qui
y sont liés m'ont l'air d'être de toute manière peu fréquentables et
prêts à aller loin. Comme je vous l'ai dit on ne se révolte pas sans
raison contre quelque chose qui nous fait peur. . . il en faut
généralement beaucoup. J'aimerai beaucoup savoir qui vous a envoyé ces
dernières lettres. Souhaitez vous dîner ?
- Oui. Je souhaiterai juste me rafraichir et mettre une tenue plus confortable, dit elle en lui souriant.
Elle
portait toujours ses vêtements de voyage et ce dernier ayant été plutôt
long et chaotique, elle en ressentait les traces sur son corps.
Elle la regarda et lui dit plus posément :
-
Je suis soulagée de pouvoir compter sur toi.Michael ne s'est pas
vraiment montré très receptif à toute cette histoire...Enfin, il n'est
guère ouvert à autre chose que les comptes de son affaire.
Elle
n'allait pas s'en plaindre, il lui laissait au moins la liberté de
voyager. Seule de surccroit. Mais cela avait été le fruit de longues
négociations qui s'étaient soldées par deux grossesses
disgracieuses...Enfin, il avait un héritier et elle avait la paix.
Mona eut un étrange sourire.
- On ne peut pas lui en vouloir.
Je suis née dans un pays où ce qui ailleurs est considéré comme mythe
est là considéré comme réalité. . . cela aide. . . et puis c'est un
sujet de recherche qui ne manque pas d'intérêt d'autant qu'il est fondé
sur des croyances méconnues et que je ne connais pas personnellement. .
. et puis il y a tous ces mystères autour de cette affaire, le fait
qu'on ait voulu vous dissuader de poursuivre aussi. . . tout cela donne
plus d'épaisseur à vos intuitions. Il y a forcément quelque chose
derrière tout ça. La question est quoi ?
Mona se leva et se dirigea vers la porte. Avant de sortir elle se retourna :
-
N'oubliez pas, l'eau lustrale. Le visage, les mains et les pieds. Je
vous attendrai à la salle à manger dans une heure. C'est au premier.
Ella regarda Mona sortir et fixa encore un moment la porte.
Elle
quitta sa contemplation pour parcourir la chambre du regard. Elle lui
plaisait vraiment beaucoup. On s’y sentait bien, en paix. Peut être que
si elle avait eu une chambre comme celle-ci, elle n’aurait pas eu cette
sensation d’étouffer chez elle.
A moins que l’ancienne demeure coloniale des Fairchild soit empreinte de vibrations sanglantes.
- Tu t’égares, ma fille, se dit-elle à voix basse.
Elle
ouvrit une malle et chercha une jupe et un corsage plus simple à
passer. Une cotonnade serait agréable et elle pourrait une veste de
laine par-dessus. L’humidité de la Bretagne ne lui avait vraiment pas
manqué.
Elle se déshabilla et une fois en sous-vêtements s’approcha de la bassine.
Elle suivit à la lettre les consignes de Mona : les mains, le visage et les pieds.
Elle s’attendait presque à ce que quelque chose arrive…Mais non.
Vraiment
elle se laissait bien trop bercée par toutes les fadaises que lui
avaient racontées les sorcières de la Nouvelle Orléans.
Elle
s’habilla et relâcha sa cascade de cheveux blonds. Elle s’assit sur le
lit pour les brosser et sortit de sa trousse de toilette le petit
grigri que lui avait donné le « boko » Saint André. Elle le caressa du
bout du doigt en se demandant encore pourquoi elle l’avait accepté.
Elle se souvint de ses mots « On dit qu’elle n’était pas très belle
mais ses cheveux…Il y avait le maléfice de l’amour dans ses cheveux.
Les vôtres aussi sont un profond envoûtement m’dame De Beaulieu. »
Elle les laissa libre sur ses épaules et se leva pour se regarder dans un miroir.
Elle
était de taille moyenne, peut être un peu plus grande que les autres
femmes. Elle avait un beau corps, même si sa dernière grossesse lui
avait laissé plus de formes qu’elle ne l’aurait voulu. Mais en serrant
bien son corset, c’était tout à fait acceptable. Son visage était assez
harmonieux, des pommettes hautes, un teint un peu trop hâlé par rapport
aux bretonnes, des lèvres charnues d’un rose soutenu et des yeux en
amande d’un bleu tirant sur le lavande.
Oui, elle était belle. Mais pour combien de temps encore ?
Elle
toucha les légères petites rides d’expression autours de ses yeux,
laissant ses longs cheveux blonds aux reflets chauds et dorés encadrer
son visage.
Elle aurait bientôt vingt six ans. Bientôt elle ne
tournerait plus les têtes…Déjà les regards se faisaient moins appuyé et
elle suscitait plutôt le respect que la passion.
Elle tira un peu sur sa peau dans l’espoir de la lisser. En pure perte.
Elle soupira et entreprit d’attacher à nouveau ses cheveux, la mine soucieuse.
S’il
existait un moyen de rester jeune et belle, de ne pas s’avilir comme sa
mère avant elle, alors Ella était prête à tout pour le découvrir.
Avec l’intelligence de Mona, elle savait qu’elle avait de grande chance d’y arriver.
Elle s’assit au secrétaire et tint son journal à jour avant de rejoindre son hôtesse pour le dîner.
Mona alla à la cuisine. Elle se rendait compte
que, si cette histoire était vraie, de nouveau, les fées croisaient son
chemin. C'était peut-être pour essayer d'effacer la mort des
différentes personnes qui l'avaient approchée de trop près qu'elle
était prête à suivre Ella. . . en plus bien sûr de l'attrait de la
recherche qui n'était pas un aspect négligeable.
Marguerite
était aux fourneaux et, lorsqu'elle vit Mona, se transforma en image de
la réprobation. Ces dames n'avaient pas mangé depuis le matin, elles
allaient tomber malade, à commencer par sa dame à elle qui était déjà
si pâle. Elle espéra que Mona avait fait le rituel de purification sur
la nouvelle venue. . . les étrangers étaient souvent accompagnés d'un
tas de gens et elle n'avait pas l'intention de passer des jours à
balayer simplement parce que Madame avait eu une visite. . . et puis
Madame. . . quand elle ne le faisait pas, Marguerite se demandait si ce
n'était pas une forme de punition à son égard. . . enfin, si elle était
là, c'est que cette fois elles allaient se sustenter. Elle commença à
préparer tout ce qu'elle pensait nécessaire pour combler le manque du
déjeuner.
Mona dit d'une voix douce mais ferme : - léger, et elle tourna les talons.
Marguerite
jura en son fort intérieur : léger, léger. . . toujours à manger avec
un appétit d'oiseau. Elle sortit une tourte qu'elle mit à chauffer, se
lança dans une souper et ajouta son arme fatale. . . elle commença à
fabriquer des crèpes. C'était tellement bon que ces dames n'y
résisteraient sans doute pas. . . et ce n'était pas lourd.
Mona
continua son chemin jusqu'à la partie cachée de la bibliothèque. Elle y
entreposait et y étudiait les livres qu'elle ne voulait pas voir dans
sa boutique . Il fallait bien qu'elle affronte les fées un jour ou
l'autre. Elle se rappela les principes de base. Prendre garde de ne pas
rentrer dans leur danse, prendre garde de ne rien consommer qui vienne
de leur monde.
Elle aurait peut-être du porter un peu plus
attention à certaines choses qu'on avait tenté de lui inculquer. . .
mais si elle ne doutait de rien, elle ne croyait à rien non plus.
Dans
la bibliothèque, elle sortit un coffre de voyage et y rangea les
manuscrits qu'elle étudiait : "Ars Notoria", "Liber Juratus", "Sefer
ha-Levanah", "Sefer Mafteah Shelomoh", "testament de Salomon" et un
Evangile des moineq de l'île Iona remontant au Vème-VIIIème siècle.
Elle referma la cassette soigneusement et remonta dans sa chambre en
l'emportant avec elle.
Arrivée dans sa chambre elle sortit une
malle et commença à y jeter quelques effets, tous à la nouvelle mode
inaugurée par Paul Poiret. . . pour voyager c'est beaucoup plus
pratique que les vêtements habituels avec corset en s. Marguerite
finirait pendant qu'Ella et elle dînerait.
Mona se leva et va
rejoignit la salle à manger lambrissée, oeuvre d'Alexandre Charpentier.
Les lambris en étaient assez clairs ce qui retirait l'aspect
éventuellement torturé de l'Art nouveau pour n'en mettre en valeur que
l'aspect gracieux.
Sur la table était posée la tourte fumante,
le potage épais (Mona soupçonnait Marguerite d'avoir eu la main lourde
sur les pommes de terre et la crème fraiche) et la pile de crèpes
entourée de tout ce que Marguerite jugeait qu'on pouvait mettre pour
les accompagner. L'avantage était qu'Ella et elle n'aurait pas
l'impression d'être assise à une table trop grande pour elles deux.
Marguerite attendait dans un coin. Mona se tourna vers elle.
- Je pars demain aux premières heures.
Marguerite
salua et se dirigea vers la chambre de Mona. Elle se doutait bien que
cette visite n'augurait rien de bon. Il y allait encore y avoir des
morts.
Elle allait faire la valise telle que Madame le
souhaitait mais elle trouvait que ces nouveaux vêtements étaient bien
inconvenants, sans parler des pantalons que Madame emportait toujours
en voyage.
Mona s'assit et attendit Ella, immobile.
Cette dernière entra dans la pièce et regarda la table couverte de victuailles.
- Tout semble délicieux. Mais...Tu vis seule ici ? demanda-t-elle hésitante.
Après tout, peut être que Mona vivait encore avec des parents, absent pour l'heure. Ce qui expliquerait la quantité de nourriture...
Mona ouvrit des yeux ronds d'étonnement puis comprit. Ella ne pouvait pas savoir, elle ne vivait pas constamment avec Marguerite.
- Je vis seule, en effet. . . mais nous n'avons pas déjeuné. Prenez place. . . et n'hésitez pas à en laisser.
Cette précision rassura Ella. Elle avait en général un bon appétit...que son corset refrenait fort heureusement.
- Tout sent très bon, dit elle en prenant place à table.
- Servez vous. Il n'est pas d'usage dans cette
maison de se faire servir à table. Vous avez pu vous rafraîchir ?
Racontez moi ce qui vous est arrivé ces dernières années.
Mona semblait véritablement très curieuse de ce qu'avait pu être la vie d'Ella depuis leur séparation.
En revanche cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait eu personne pour la servir. Enfin c'était exotique. Elle remplit son assiette d'une part de tourte et réfléchit.
- Eh bien, je suis finalement partie avec Michael peu de temps après notre rencontre. Nous nous sommes mariés là bas dans les semaines qui ont suivi. J'ai passé deux ans à Boston avant de revenir quelques semaines en France...Ma mère était souffrante.
Elle coupa un morceau avec sa fourchette et le regarda avec gravité :
- En faite, je suis arrivée trop tard. Elle était morte la vieille. Mais cela m'a permis de faire connaissance avec ma grand-mère. Celle dont j'ai hérité la maison à Hautefort. Ma mère s'était brouillée avec sa famille.
- Ma mère s'était brouillée avec sa famille.
Cette
phrase se répercuta étrangement en Mona. La sienne aussi et à la mort
de son père, elle avait aussi eu l'occasion de rencontrer son grand
père maternel, sa grand mère était déjà morte à l'époque. . . mais cela
ne lui avait rien apporté de bon. . . Elle se voyait difficilement
poser des questions d'ordre personnel concernant la famille d'Ella.
- J'ai du mal à imaginer une ville d'Amérique et la vie là bas. . . Comment est Boston ?
- Boston...Oh Mona c'est vraiment très différent d'ici. Même de Paris, je trouve. Il y a des gens partout dans la rue...Et puis à New york, il y a des...skyscraper...Des immeubles très très haut, dit elle sans réussir vraiment à trouver de comparatif. Un peu comme la Tour eiffel mais pas aussi haut tout de même...
Mona ouvrit des yeux très larges, elle essayait d'imaginer des tours eiffeil dans toute une ville. . . comment pouvait on habiter dedans. . . et puis c'était si laid. Elle fit une légère mou.
- Ca doit être très laid.
- Mais je n'ai pas vraiment aimé notre vie là bas. Il y a beaucoup de gens d'Europe qui viennent...Pas les plus riches.
Mona ne fit aucun commentaire. Cela ne l'étonnait pas d'Ella. Ella oubliait trop souvent que la fange dans laquelle l'une et l'autre traînaient ne valait guère mieux. . . Elle avait une réaction de caste relativement classique. Elle ne voulait pas voir que la misère existait pendant que leur classe bâtissait sa richesse sur cette misère même. Sans doute l'image que ces gens lui renvoyaient lui déplaisait elle. En tout cas, Mona savait que cela ne servirait à rien de parler avec Ella des questions de politique.
Ella resta songeuse et ajouta :
- Je me suis sentie plus à l'aise dans le Sud.
Mona la regarda un peu surprise et ne put s'empêcher une pointe d'ironie.
- Je croyais l'esclavage aboli.
Ella rougit aux propos de Mona et détourna les yeux de son amie pour les plonger dans son assiette.
- Je parlais du climat, biasa-t-elle.
Mona s'était servi une crêpe sur laquelle elle étalait consciencieusement du beurre avant de poser une épaisse tranche de lard.
Elle commença à couper cette ensemble qui manquait un peu de noblesse avec la délicatesse d'une dame du monde.
-
Oh. . . n'est il pas trop humide ? et toutes ces histoires auxquelles
vous avez été confrontées n'ont elles pas été un peu dérangeantes ?
- Humide...Je ne connais rien de plus humide que la bretagne. Enfin il
parait que l'Angleterre est bien pire, dit elle après avoir avalé une
gorgée de soupe.
Elle replongea sa cuillère appréciant la chaleur et l'épaisseur du breuvage.
Après quelques instants elle ajouta :
- Je ne me laisse pas impressionnée facilement.
Mona mâchait consciencieusement le morceau de crêpe qu'elle venait de
mettre dans sa bouche. Elle écoutait avec intérêt ce que lui racontait
Ella.
- Je pense que l'humidité anglaise est différente de
l'humidité louisianaise. Comment était ce là-bas ? plus proche de
l'Europe ? Y a-t-il encore une influence française importante ?
Ella repensa aux discussions que son mari avait des amis cajuns quant à
la place des français. Michael était américain et bien que marié à une
française, elle l'entendait souvent avoir un débat houleux sur le sujet.
Elle reposa sa cuillère et s'essuya le coin des lèvres avec sa serviette.
- Nous avons des amis qui parlent français, dit elle hésitante.
Elle
savait qu'elle s'engageait sur un sujet qu'elle ne maitrisait pas très
bien. Michael lui avait bien assez répété qu'elle était nettement plus
charmante quand elle n'essayait pas de discuter...
Mona parut étonnée de l'hésitation de son amie. . . avait elle posée
une question plus sensible qu'elle n'aurait pu imaginer au premier
abord.
Mona ne souhaitait pas particulièrement se montrer
discourtoise mais son isolement n'avait pas arrangé ses tendances
naturelles à dire les choses sans fioriture.
- Ce qui veut dire ?
- Je trouve La Nouvelle-Orléans et ses alentours assez
francophone...Mais c'est différent d'ici et je serai tentée de dire que
nous avons encore une grande influence.
Elle s'arrêta un instant et ajouta :
-
Mon mari en revanche pense que le français devrait y être interdit
puisque cet état est dorénavant américain depuis près d'un siècle...
Elle soupira et dit avec un sourire :
- Mais au début le créole m'était parfois plus facile à comprendre que l'américain !
Mona réfléchit quelques secondes. C'était la manière que l'Etat
français avait employé pour faire de la France. . . la France, mais
elle doutait que ce soit une bonne méthode pour le long terme. Elle
trouvait que c'était une preuve de faiblesse.
- La plupart des
Etats et une partie de la classe politique ont une réaction similaire à
celle de votre mari. Ils pensent qu'éradiquer le passé est une
solution. . . En France aussi on interdit aux gens de parler leur
langue locale. . . les enfants sont punis. Ils pensent que cela va
aider l'unité. Je pense surtout que c'est une preuve de faiblesse.
S'ils étaient forts, ils n'auraient pas besoin d'interdire ou
d'obliger. Les choses se feraient d'elles-mêmes. J'ai entendu dire que
le créole est proche du français. En connaissez vous quelques mots ?
Ella rougit légèrement et balbutia :
- Mo geri mo.
Ce
n'était pas vraiment ce qu'il y avait de plus frais ou de plus amusant
dans le langage des noirs. Mais bizarrement c'était la première phrase
qui lui était venu en tête. Pour le coup, elle redevint sérieuse :
- ça veut dire "la mort guérit la mort".
Mona écouta le son de la langue. Elle croyait sincèrement au pouvoir des mots.
- Ca veut dire "la mort guérit la mort".
-
C'est très juste. La sagesse contenue dans cette phrase est insondable.
Le peuple qui peut dire ça peut aussi être très puissant. . . il est
possible que vous trouviez ce que vous cherchiez. . . mais que le prix
en soi plus important que vous n'imaginiez. En tout cas, il ne faudra
pas prendre à la légère cette histoire et encore moins ceux qui y sont
mêlés.
Ella reposa sa serviette sur la table et sourit :
- Je suis fatiguée. Le voyage a été long.
Jusqu'à quel point était elle prête à aller pour la beauté éternelle...Voilà un sujet qu'Ella n'était pas encore prête à aborder. Elle demeurait une bonne chrétienne et elle savait qu'elle faisait preuve dans ctte recherche d'un péché d'orgueil abominable...Mais cette idée l'obsédait malgré tout. La confession n'y changeait rien.
Mona sourit. Le voyage a été long. La mort guérit la mort. . . beaucoup de phrases cruciales l'air de rien.
- Il sera encore plus long. Vous avez raison, nous avons besoin de prendre du repos.
Mona posa sa serviette et se leva.
- Nous prenons le même chemin.
Elle
sortit de la salle à manger en direction des chambres. Elle pensait à
part elle qu'elle espérait que ce chemin ne mènerait pas à leur perte.
. . à quelque chose de bien pire que la mort.
Ella la suivit en silence perdue dans ses pensées.
Elle demanda abruptement :
- Notre départ ne posera pas de soucis pour ta librairie ?
Mona s'arrêta net. Elle n'était pas sûre d'avoir bien compris la question. Puis elle se mordit légèrement la lèvre inférieur pour ne pas éclater de rire. Ella pourrait mal le prendre. Son amusement contenu avait pour une fois amené de la couleur à ses joues. Elle se retourna vers Ella les yeux encore brillant de rire :
- Vous croyez vraiment que c'est ma librairie qui me fait vivre ?
Ella rougit légèrement et balbutia :
- Et bien...Tu n'es pas marié...Tu vis seule...
Elle s'interrompit et soupira en souriant :
- Excuse-moi je vais souvent vite en besogne...
Mona offrit à Ella ce qui se rapprochait le plus chez elle d'un sourire chaleureux.
- Je fais quelque chose de terrible : je fais des affaires. . .
Ella lui sourit en retour :
- C'est bien là quelque chose que je devrai apprendre...
Mona reprit sa route en ajoutant :
- N'avez vous pas un mari pour s'ennuyer à faire ces choses là ? Couchez vous vite. Louis sera là à 8h au plus tard.
Ella s'arrêta contre la porte de sa chambre et dit simplement :
- Bonne nuit, Mona.
Mona sourit presque tendrement à Ella en lui retournant son souhait :
- Que la nuit te soit douce et tes rêves reposants.
Mona
entra dans sa chambre. Sa malle avait été préparée par Marguerite. Elle
imaginait qu'elle avait du pester intérieurement mais avait tout fait
au mieux. Elle avait laissé sortie la robe que Mona affectionnait le
plus pour les longs trajets. Une robe de Paul Poiret, comme toutes les
robes qu'elle prenait en voyage, qui lui permettait d'être à l'aise, de
ne pas porter de corset, d'avoir le cou dégagé, et un manteau assorti.
Marguerite faisait bien les choses malgré ses réticences.
Mona
prit la cassette dans laquelle elle avait déposé les précieux
manuscrits qu'elle avait l'intention d'emporter et se plongea dans la
contemplation des enluminures de l'Evangile de l'île d'Iona. A
l'habituelle iconographie catholique était mêlé tout le légendaire
celte. . .
Elle les rangea consciencieusement, passa une main
caressante sur les autres manuscrits. Ici reposait les plus anciennes
copies, inconnues de tous, de ce qui était parvenu du savoir de
Salomon, le roi magicien. . . Toute la magie divine des Hebreux ou, en
tout cas ce qui en avait été transcrit et transmis jusqu'à ce jour,
reposait dans ces manuscrits. Mona savait que son manque de foi était
un très grave handicape pour l'utilisation de ces manuscrits puisque
tout était fondé sur la communication avec dieu et les anges. . . mais
aucune précaution n'était à négliger.
Elle sortit de sa rêverie.
Il fallait se préparer à dormir. C'était le plus terrible dans la
condition actuelle des femmes, on mettait autant de temps à se
déshabiller qu'à s'habiller. Elle se mit en devoir de se préparer pour
le coucher, remerciant par avance l'occasion qu'elle avait d'être
libérée de son carcan.
Elle se coucha le plus vite qu'elle put.
Ella regagna la chambre que lui avait laissé Mona.
Elle prit le temps de se déshabiller ne quittant pas son reflet des yeux, cherchant dès qu'une partie de son corps apparaissait à dépister la moindre imperfection.
Elle s'observa longuement sans la moindre complaisance puis se résolut à s'habiller pour la nuit.
Elle s'assit sur le lit pour brosser sa longue chevelure blonde et les tressa en laissant ses pensées vagabonder.
Est-ce que Margaret avait eu son poney ? Est-ce que son absence avait fait pression sur la volonté de Michael ? Elle savait combien la petite fille pouvait être tenace...Elle avait de qui tenir.
Elle pensait à ses enfants avec tendresse mais ne ressentait pas de manque pourtant. C'était étrange.
Elle s'allongea dans le lit et plongea la pièce dans le noir.
Elle ne savait pas ce qui les attendrait à Hautefort mais à bien des égards ça ne pouvait que la délivrer de sa vie... D'une manière ou d'une autre.
13 mars 2008
Chapitre 8 - Le sort de Roselyne Rosemet
Parfois je me dis que tout aurait été différent, si nous n'avions pas attendu le déjeuner pour aller nous promener à la plage. Nous serions restées avec notre père et nous ne nous serions pas heurtées à Greyson Ita et à Louis Fairchild.
Alors, je réfléchis et je réalise que nous étions simplement des pions sur un grand échiquier. Et la force qui nous manipulait à cet instant, ce serait probablement contentée de modifier ses déplacements pour un même résultat : faire échec au roi.
Le maire avait rejoint le manoir Austen aussi vite qu'il avait pu. Il
frappa à la porte et attendit un peu. Il vit apparaitre le visage
méfiant de Briac dans l'entrebâillement de la porte. Il lui sourit.
- Bonjour, Briac. Excuse-moi de te déranger.
- Bonjour Ivan. Ce n'est rien, entre je te prie.
Sur ce il lui ouvrit grand la porte, il avait l'air un peu essoufflé mais il semblait seul. Un maire pressé n'était pas un bon présage pour la tranquillité. Il referma la porte avant de poser la question d'usage.
- Que nous vaut l'honneur de cette visite ?
Il serait très vite fixé, s'il ne voulait lui parler que seul à seul il pourrait faire une croix sur les projets familiaux.
Elisabeth observa le visage du maire. Cet homme ne ressemblait vraiment
pas à un fonctionnaire d'état. Mais il respirait la gentillesse et
c'était appréciable. Elle aimait bien de plus son côté slave.
Enora appréciait aussi le maire de hautefort même si elle le connaissait peu. Son air
gentil et jovial, peut-être, qui laissait une impression rassurante ?
Elle le salua d'un signe de tête.
- Nous nous apprétions à sortir, précisa Elisabeth avec politesse mais fermeté. Et nous aurions préféré le faire avec notre vieux père...
Elle répondit au regard d'Elisabeth par un léger sourire. Elle appréciait l'intention bien qu'elle eut préféré que leur père les accompagne pour une fois. Cela dit, elle apprécierait grandement la compagnie de sa soeur, comme d'habitude. avec politesse mais fermeté. Et nous aurions préféré le faire avec notre vieux père...
Elle regarda Enora et la rassura d'un sourire qui signifiait qu'elle ne reporterait pas la sortie si leur père devait partir à d'affaires plus urgentes.
Le maire se retrouvait au beau milieu du clan Austen. Les regards peu accueillants d'Elisabeth et d'Enora indiquait assez clairement qu'il était arrivé au mauvais moment.
- Excuse-moi, Elisabeth mais je dois m'entretenir un instant avec ton père. J'essayerai de vous le rendre au plus tôt.
Il leur fit un petit clin d'œil et se détourna d'elles. Il prit Briac par l'épaule et l'emmena un peu plus loin tout en parlant. Il était nettement plus petit qu'Austen mais son caractère bien trempé l'empêchait de s'en sentir affecté.
- La jeune Rosemet est atteinte, semble-t-il. Le petit nouveau, le frère Nonyme, est à son chevet en ce moment-même. Je ne sais s'il est capable de s'en occuper seul...
Briac l'emmena dans son bureau dont il ferma la porte derrière eux avant de répondre.
- Que se passe-t-il exactement ? Atteinte de quoi ? Pouvez-vous en préciser les symptômes ?
Sa voix se fit autoritaire mais il l'avait toujours été concernant son travail. Il était d'ailleurs passé au vouvoiement sans autre forme de procès, Ivan de visiteur sympathique était devenu un client à traiter en urgence. Le maire ne se serait pas permis une visite si le cas n'était pas sérieux.
Le maire s'était adressé uniquement à Elisabeth et Enora en eut un
pincement au coeur. Mais après tout, quoi de plus normal ? On ne
s'adressait pas à la plus jeune n'est ce pas ? Et encore moins
lorsqu'il était connu qu'elle était fort malade... Enora Austen,
quantité négligeable... Elle s'en voulut de penser ainsi, d'autant plus
que le maire était quelqu'un de gentil, mais, aujourd'hui, c'était plus
fort qu'elle et cela avait sans doute à voir avec la balade annulée.
Elle
s'assit lourdement sur les marches de l'escalier, les coudes sur les
cuisses, le visage posé dans ses mains en coupe sous son menton. Elle
soupira et Elisabeth pouvait reconnaître une expression familière sur
ses traits : petite fille, elle agissait ainsi lorsqu'elle boudait dans
son coin.
Elisabeth avait regardé les deux hommes rentrer dans le bureau et finalement reporta son attention sur sa jeune sœur. Elle comprenait sa déception. Pour sa part, c'est plutôt l'inverse qu'elle aurait trouvé surprenant. Il y avait bien longtemps que leur père ne s'était pas promené en ville ou en bord de mer avec elle. Elle s'y était résignée pour sa part.
- Que veux-tu faire, Enora ? Souhaites-tu que nous allions sur la plage ou préfères-tu que nous allions dès maintenant chez madame Ita ? lui demanda-t-elle.
Enora ne répondit pas au point qu'Elisabeth pouvait croire qu'elle ne l'avait pas entendu. Elle finit pourtant par hausser les épaules.
- Peu importe, lâcha-t-elle avec une amère déception.
Elisabeth retint un soupir devant la bouderie de sa petite soeur.
Elle ne se rendait probablement pas compte qu'elle voyait leur père bien plus qu'elle...
- Très bien, dans ce cas va chercher tes affaires de peinture. Et essaie de faire meilleure figure, Madame Ita ne mérite pas que tu lui adresses ta bouille de petit cochon contrarié, dit elle en sachant bien que ce n'était pas une comparaison que sa petite soeur appréciait.
Enora la foudroya du regard mais se leva. Bien sûr, c'était elle qui
passait pour malpolie et égoïste... Mais elle aurait tellement voulu
aller se promener avec Elisabeth et leur père, comme lorsqu'elle était
plus petite ! Pour une fois qu'ils avaient eu une occasion de
ressembler à une famille normale, sans chasse au démon ou maladie pour
contrarier leurs projets...
Elle disparut chercher ses affaires et
s'efforça de chasser sa tristesse et sa contrariété de son visage.
Quand elle redescendit, elle affichait une mine plus sereine mais son
regard restait préoccupé.
Elisabeth en avait profité pour laisser un mot assez bref pour son père.
Il s'en douterait mais elle préférait le rassurer en lui confirmant qu'elles étaient chez la voisine.
Elle regarda sa soeur descendre les escaliers et lui sourit :
- Madame Ita nous réserve une surprise aujourd'hui. Il se pourrait que le sujet de peinture soit moins ennuyeux que d'habitude, dit elle en prenant son sac contenant ses affaires.
L'intérêt d'Enora grandit soudain. Elle aimait bien les cours de peinture de Madame Ita mais commençait à trouver long la période "cruches et fruits" bien qu'elle sache qu'elle n'était pas encore au point. Les oiseaux... Elle rêvait de peindre des oiseaux et des paysages de bord de mer.
- Je suis sûre qu'elle aurait réussi à le persuader de nous accompagner, dit-elle à mi voix en songeant à sa mère.
Enora avait très peu entendu parler de leur mère. C'était tabou à la maison. Le peu qu'elle avait réussi à savoir, c'était Elisabeth qui lui en avait parlé mais Lydie Austen restait encore et toujours une étrangère pour elle. Elle savait combien leur père souffrait encore de son absence et elle n'osait jamais le questionner. Elle ne voulait plus voir la douleur dans ses yeux comme lorsque, enfant, elle avait pu poser quelques questions innocentes à ce sujet auxquelles Briac avait répondu de façon toujours évasive.
- Elle te manque toujours, n'est ce pas ? demanda-t-elle hésitante.
Dans le bureau la discussion se poursuivait. Ivan se gratta la nuque d'un air un peu
embarrassé. Il était parti avant d'être mis au courant des symptômes
précis. Son incrédulité pour la chose lui attirerait des ennuis si ça
continuait ainsi...
- Si je suis là, tu devineras probablement
que c'est pour une histoire de possession. Manara ne les a pas précisés
mais elle considère que le petit nouveau ne suffit pas.
Il marqua une pause, l'air pensif, et reprit.
-
Cela dit, je pense qu'il vaut mieux lui laisser une chance. Vu que tu
allais sortir avec tes filles, je crois que l'idéal serait de laisser
le frère Nonyme faire ce qu'il peut et que nous te recontactions ce
midi si la situation ne s'est pas améliorée.
Manara était donc déjà sur place... elle ne perdait vraiment pas de temps, pensa Briac à ces mots.
- Je préfères y aller afin de savoir à quoi m'en tenir au plus tôt.
Un
massacre puis une possession en aussi peu de temps n'augurait rien de
bon. Briac ouvrit la porte sans prendre la peine de consulter l'avis
d'Ivan.
Ivan le suivit. Il se sentait un peu mal vis-à-vis d'Elisabeth et
d'Enora mais ainsi était leur père malheureusement. Briac était homme à
se laisser entièrement prendre par son travail.
- Allons-y. Comment est-il ce frère Nonyme ? Je n'ai pas encore eut le temps de faire connaissance.
- Pas exactement l'idée qu'on se fait d'un exorciste, si tu veux mon avis. Pas beaucoup de tact mais il a l'air de connaître son métier.
Briac s'arrêta pour lire le mot d'Elisabeth tort en discutant avec Ivan. Il n'aimait pas laisser ses filles à la voisine ne sachant pas qui se cachait derrière les apparences mais jusqu'à ce jour il n'en avait pas eu à s'en plaindre, elle lui était même plus d'une fois salvatrice jouant par moment le rôle de mère mais ça restait une confiance par obligation.
- J'espère... depuis quand est-il à Hautefort déjà ?
Briac plia la note et la jeta dans la corbeille à papier. Se renseigner sur les nouveaux venu lorsque les évènements s'enchainaient était toujours une bonne idée particulièrement un exorciste qui n'était pas ignorant des cas de possessions, un coupable idéal bien que trop évident mais qui ne devait pas être écarté.
Ivan passa la main sur sa barbe et la lissa. Après tout, il ne savait quid de se moine. Il aurait pu être n'importe qui. Briac ne manquerait pas de le lui reprocher mais il n'y pouvait rien. De toute façon, ce n'est pas un petit moine comme lui qui allait pouvoir commettre quoique ce soit chez les Rosemet...
- Tout récemment. Je ne l'ai rencontré que ce matin, c'est tout dire...
- Je vois... nous en apprendrons plus sur place.
Sur ce Briac sorti de chez lui en laissant la place du poisson pilote à Ivan. Il n'avait pas d'autres questions à lui poser et préféra ruminer dans ses pensées le temps d'arriver chez les Rosemet.
Ivan revint avec Briac dans l'heure. Il n'avaient plus discuter depuis
leur départ. Le maire en avait l'habitude. Briac Austen était bien
connu pour ne pas être loquace quand il réfléchissait.
Il toqua à la porte des Rosemet et attendit.
Manara avait laissé le moine seul avec la jeune femme. Elle savait bien
qu'il n'y avait rien à craindre de lui et que Roselyne avait besoin de
puiser un peu de force dans la religion.
Elle laissa Germaine quand elle entendit frapper.
- Cela doit être le maire et monsieur Austen. Je vais les informer de la situation pendant que le frère Adam apaise votre fille.
Elle alla ouvrir au maire et au Hunter.
- Suivez-moi, dit elle en les emmenant dans le bureau de feu Monsieur Rosemet.
Briac salua dame Ita sans plus de manières et ne tarda pas à lui emboiter le pas préoccupé par ce qui se passait, il attendit patiemment qu'elle veuille leur faire part de la situation.
Il connaissait assez Manara pour savoir qu'elle ne disait que ce qu'elle voulait dire et que la meilleur façon d'apprendre d'elle était de la laisser causer... c'était peut-être aussi une façon de faire avec toutes les femmes et pas seulement propre à elle mais il n'était pas vraiment un spécialiste du sujet.
Manara resta droite dans la pièce et si elle s'adressa aux deux hommes, ne quitta pas Briac Austen du regard.
-
Il y a deux jours lorsque vous avez accompagné Enora jusqu'à chez moi
pour sa leçon, vous avez vu Roselyne Rosemet quitter ma demeure. Elle
était normale. Elle s'est réveillée ce matin enceinte de plusieurs
mois. C'est une jeune fille dont on ne peut douter de la respectabilité.
Briac ne se déroba pas au regard de Manara. Il ne doutait pas de ses
paroles mais le cas de la jeune Rosemet le contrariait, ça sentait la
sale affaire à plein nez.
- Votre avis ?
Les cas de
possession étaient plutôt traité par le clergé à moins que ce Nonyme ne
fasse pas l'affaire, il ne voyait pas le pourquoi de sa présence mis à
part pour le tenir informé... sauf peut-être si l'affaire cachait
d'autres éléments sur lesquels enquêter.
Manara le regarda et dit prudemment :
- J'ai de fortes raisons de penser que tout ceci n'est qu'un début...Ou bien la partie immergée de méfaits plus graves.
La présence du maire la rendait visiblement encore moins bavarde que d'habitude.
- Allons y avant que le frère Adam ne se lance dans un laïus en latin, dit elle en quittant la pièce.
Briac la suivit sans rien ajouter, Manara confirmait ses doutes mais
les éléments étaient encore trop minces pour y discerner quoique ce
soit de tangible. Il mit cependant à profit le temps de rejoindre le
frère Adam pour questionner Ivan :
- Vous devez être plus au
fait des affaires de voisinage que moi, qu'en est-il des relations avec
les Rosemet ? Des différents ? Des particularités ?
Isaac avait suivi la discussion sans s'y
intégrer. Il était estomaqué de ce qui arrivait à Roselyne. Une vierge
enceinte de plusieurs mois... C'était tout bonnement incroyable...
-
Vous devez être plus au fait des affaires de voisinage que moi, qu'en
est-il des relations avec les Rosemet ? Des différents ? Des
particularités ?
Ivan réfléchit un instant. Y avait-il quelque chose? Il n'en avait aucun souvenir.
-
Pas que je sache. Le patriarche de la famille était mon prédécesseur.
Je ne l'ai pas connu très longtemps. Je n'ai pas entendu d'histoires.
Manara?
Il se tourna vers la veuve.
- Ne saurais-tu quelque chose? Tu es surement plus au fait de ce genre de choses que moi.
Manara ébaucha un sourire et s'appuya contre la porte de la chambre, la main sur la poignée.
Elle se tourna vers le maire :
- Me prendriez-vous pour une commère, Ivan ?
Elle n'attendit pas la réponse et répondit plus sérieusement :
- Non. Germaine est une femme respectable. Elle et Roselyne n'ont pour réelles divertissement que l'Eglise...Et je crois justement que c'est sa nature pieuse qui a retenu l'attention.
Elle regarda Briac :
- Mais ce n'est pas une attention divine, cette fois.
Alors qu'ils s'entretenaient devant la porte de la chambre, la jeune fille s'était accrochée à la main du moine avec désespoir :
- Mais si je mettais au monde l'antéchrist ? En une nuit mon ventre a grossi...Et si la nuit prochaine...
Elle se mit à trembler d'effroi.
- Je vous en prie...Faite-le partir !
Adam la fixa dans les yeux, avec un sourire qui se voulait sûr de lui et rassurant.
-L'antéchrist
? Saint-Paul en parle, et voici à peu près ce qu'il en dit dans sa
deuxième lettre aux Thessaloniciens : "il accomplira des miracles, ce
fera passer pour Dieu, ralliera des fidèles à sa fausse religion et le
Christ notre Sauveur viendra lui botter les fesses."
Le monde n'a
pas à en avoir peur, et toi non plus : quoi que tu aies dans ton
ventre, que ce soit un bébé ou autre chose, je vais t'en délivrer. Mais
pour cela, j'aurais besoin de savoir qui était l'homme dans ton rêve.
Roselyne se tassa, serrant ses genoux contre elle.
Elle resta un moment silencieuse et finalement murmura :
- Il est trop puissant. Ce serait ma parole contre la sienne...Et ce n'était qu'un rêve. Dans la vraie vie, il m'a parfois parlé mais...De manière respectable.
De quel droit pouvait elle accuser cet homme d'être le démon même si...Au plus profond d'elle même, elle en était convaincue.
Roselyne observait le frère Adam avec angoisse.
Lui donner le nom. Faire une description.
Elle déglutit difficilement et baissa les yeux.
- Cet homme...Cet homme se nomme...
Le bruit de voix derrière la porte, l'arrêta dans sa confidence dès plus difficiles.
Elle gémit à l'idée que d'autres la voient dans cet état honteux.
Pourquoi fallait-il qu'il y ait toujours un ... contretemps à chaque fois qu'il se disait quelque chose d'intéressant, pensa Adam dans son for intérieur.
Il se leva et se dirigea de suite vers la porte :
-Madame Ita, vous avez amené un médecin, je suppose ? Je m'excuse, mais je n'ai pas encore fini la confession...
Ivan appréhendait un peu la rencontre fatidique. Il détestait les formes de sorcellerie quand celles-ci avaient une empreinte visible. Son visage se détourna de Manara qui était entrée et tomba sur le Hunter.
- Je... Après toi, Briac.
Briac entra sans se faire prier mais n'alla pas bien loin dans la chambre. Il salua l'homme devant être frère Adam. Pas bien épais le bougre, deux comme lui suffisait tout juste à faire sa propre largeur et encore. Bien que plus grand qu'Ivan, Briac possédait une stature plus robuste que véritablement grande... enfin toujours est-il qu'il était de l'avis du frère Adam, la présence d'un médecin aurait été plus que souhaitable. Il posa ses yeux sur la petite, pas sur le corps déformé mais afin d'accrocher son regard... elle semblait parfaitement saine mis à part la terreur qu'elle ressentait, il préféra cependant garder le silence, le tact n'était pas à l'ordre de ses attributs et il était inutile d'effrayer davantage la petite.
Roselyne tira la couverture sur elle avec pudeur.
Elle connaissait
le maire et avait déjà aperçu Monsieur Austen du temps où son père
était maire de la ville. La honte lui mit le feu aux joues.
Manara s'approcha et effleura ses cheveux dans un geste rassurant.
- Non. Le seul medecin de cette ville est un bavard méritoire, dit elle fermement.
Roselyne murmura :
- ça se saura...A moins que j'en meure.
Mais cela semblait presque la soulagée.
Évidemment... Le secret médical était-il donc une légende ?
-Ça, c'est précisément ce que je veux éviter Roselyne. J'en suis convaincue, tu serviras bien mieux le Seigneur vivante que morte. Et ton souci actuel ne sera pas ébruité, sois-en certaine. Tu seras libérée, quel que soit l'envahisseur, lui dit-il en posant à son côté un papier et un crayon, qu'il avait sorti du sac.
Le jeune moine se tourna alors vers le nouveau venu, et sa voix se fit moins douce :
-Bonjour, je suis le Frère Adam. Qui êtes-vous, et que faites-vous ici ? Je suppose que vous êtes vous aussi ici pour aider Roselyne, car Madame Manara n'est sûrement pas femme à venir troubler inutilement une confession.
- Briac Austen, disons que je suis là pour trouver l'origine du mal dont elle souffre. Mais continuez votre travail je vous prie, il est plus important maintenant pour cette jeune fille que le mien mais soyez certain de ma discrétion.
Sur ce Briac resta en marge de la chambre avec les meubles, il ne fixait pas Roselyne afin de ne pas l'intimider plus que ne le faisait sa présence mais il laissait aux soins du frère Adam le rôle du médiateur. Il n'en fallait qu'un et il avait déjà bien entamé le travail.
Ivan pénétra enfin dans la pièce et se mit un peu à l'écart. Il ne dit mot et se contenta d'un petit signe de tête lorsqu'il croisa le regard de Roselyne. Son état l'impressionnait beaucoup et il en éprouvait une certaine honte. Même son coté grand-père réconfortant ne pouvait lui servir dans pareille situation. Il aurait pu la rassurer en la distrayant un peu mais cela aurait plus gêné Nonyme et Briac qu'autre chose. Il s'assit sur le rebord de la fenêtre et attendit.
Adam n'aimait pas avoir des spectateurs, surtout pour la jeune fille. Enfin, sans paroles, ce serait peut-être plus simple.
-S'il te-plaît Roselyne, ce que je t'ai demandé, j'ai besoin de ta confession avant de le jeter au feu. Pendant ce temps, je commence mes préparatifs.
Il prit l'œuf, et versa quelques gouttes d'huile bénite dessus, tout en faisant le signe de croix, et en psalmodiant :
-Envie, premier de tous les pêchés, premier affront au Seigneur dans le jardin d'Eden.
Cette histoire de fruit défendu lui avait toujours posé problème. S'il ne fallait pas y toucher, pourquoi le mettre en évidence ? Il chassa ses pensées et jeta sur l'œuf une pincée de charbon.
-Orgueil, oubli de la gloire du Seigneur, aveuglement face ses actes.
Encore le signe de croix, encore le saupoudrage.
-Avarice, aveuglement face aux dons du Seigneur, complaisance dans la possession.
-Gloutonnerie , aveuglement face à la modération, mère de l'Envie et de l'Avarice.
-Luxure, aveuglement face à l'Amour du Seigneur.
-Colère, impatience de la Justice. Refus de la volonté du Seigneur.
À chaque fois, concentré sur l'oeuf, toujours le même rituel.
Mais cette fois, il fixait Roselyne tout en faisant le signe de croix :
-Tristesse, déni de la Justice. Rejet de la Foi. Rejet de l'Espérance. Oubli de la Charité. Péché destructeur de toutes les vertus.
Et il jeta une dernière fois la pincée de charbon sur l'oeuf, qui avait maintenant le dessus bien noir.
Évidemment, aucune de ses phrases n'était nécessaire. Les ingrédients suffisaient, mais il n'allait pas laisser passer cette occasion...
Roselyne avait écrit non sans mal sur la feuille qu'il lui avait donné.
Elle l'avait replié en 4 morceaux avant de la tendre au Frère Adam, non
sans observer attentivement ce qu'il faisait.
Elle ne se sentait pas vraiment rassurée et s'attendait à tout moment à ce que son ventre laisse échapper un démon.
Manara se pencha vers Briac et chuchota :
- Je vais rentrer. Je voudrai éviter que mon neveux n'accueille vos filles. Il est...Très anglais.
Briac grimaça à l'idée de laisser ses filles avec un jeune homme inconnu, qu'il soit de la famille d'Ita n'y changeait rien. Il acquiesça tout de même la décision de Manara en se demandant s'il ne valait mieux pas faire de même, la jeune fille ne lui apprendrait pas grand chose dans son état mais les besoins de l'enquête l'obligeait à sa présence.
Manara s'excusa discrètement et quitta la pièce.
Elle alla assurer à Germaine Rosemet qu'elle reviendrait prendre des nouvelles, dans la soirée.
Après avoir passé son manteau, elle sortit de la maison pour regagner la sienne.
Ivan regarda Manara sortir après l'avoir saluer. Il se demanda s'il ne
devait pas partir avec elle. Sa présence ici ne servait au final pas à
grand chose et il savait qu'il risquait d'être plus un poid qu'autre
chose pour Austen et le frère Nonyme.
Ne sachant que faire, il la
laissa partir seule et se contenta de croiser les bras en observant la
scène aussi discrètement que possible.
Son regard tomba sur
Roselyne. Elle était là, terrifiée par cette histoire qui la dépassait.
Il voulait faire quelque chose mais il n'y parvenait pas. Il se mit à
prier. Sans doute était-ce le plus adéquat lors de l'office d'un
exorciste... Mais pourquoi donc avait-il fallu qu'on lui demande
d'intervenir!
Notre Père, qui êtes aux cieux,
Que votre nom soit sanctifié,
Que votre règne vienne,
Que votre volonté soit faite
Sur la terre comme au ciel.
Donnez-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Pardonnez-nous nos offenses,
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
Et ne nous soumettez pas à la tentation,
Mais délivrez-nous du mal.
Amen.
Un nom était bien écrit sur le papier, mais il ne voyait pas qui cette
personne pouvait bien être... Lisa... dérivé d'Elizabeth, la maison de
Dieu ? Il lui semblait pourtant que c'était un homme... Adam le reposa
près de la jeune fille.
-Roselyne, je sais que c'est dûr, mais il me faudrait la description s'il te plaît... je ne sais pas à quoi "cette chose" ressemble.
Il prit lui aussi un papier, où il écrivit "Roselyne Rosemet", et sur lequel il fit le signe de croix à l'eau bénite.
Il prit un deuxième oeuf, et effectua les mêmes opérations qu'avec le premier. Sauf pour le discours :
-Ardeur, parce que nous devons faire fructifier cette vie que le Seigneur nous a donné.
Humilité, parce que nous savons à qui nous devons tout.
Modération, pour mieux ne jamais oublier les frontières.
Chasteté, pour ne pas nous détourner du chemin qui nous a été tracé.
Générosité, parce que tout don porte la marque du Seigneur.
Affabilité, parce que la haine se doit de glisser sur nous.
Charité, parce que l'Amour est tout.
Roselyne serra les dents et reprit le papier.
Elle se concentra et commença à décrire l'apparence de l'homme.
Le papier se déchira sous la plume en même temps que son visage se contractait.
Elle la lâcha et poussa un hurlement qui s'étrangla dans sa gorge dans un étrange gargouilli.
Du sang bullait au coin de ses lèvres, alors que ses yeux devenaient vitreux.
Elle tomba en arrière sous son lit mais son corps resta tendu, crispé.
Elle semblait se noyer, suffoquer.
Et merde !
-Mr le maire, Mr Austen, Redressez-la ! Penchez-la en avant !
Il prit la feuille de papier : trop déchiré, si elle avait eu le temps d'écrire quoi que ce soit de plus, c'était illisible. Il le trempa dans l'eau bénite, et enveloppa le premier oeuf avec.
Tant pis, il faudrait faire sans le secret. Enfin, sans la discrétion plutôt.
-L'un d'entre eux vous connaît-il Lisa Fairchild ? Même de vue ? Me décrire cette personne ?
Ivan s'approcha vivement du lit de la jeune fille. Il se saisit d'elle et la pencha en avant comme le lui avait ordonné Adam. Le corps juvénile résista à cause de la tension mais il avait la chance d'être puissamment bati.
-L'un d'entre eux vous connaît-il Lisa Fairchild ? Même de vue ? Me décrire cette personne ?
Ivan le foudroya du regard. Cet idiot était-il exorciste ou fou? La belle affaire que ce serait si une adolescente était libre des démons après avoir rejoint le créateur...
- N'y a-t-il pas plus urgent? Briac, aide-moi!
-Plus urgent que sauver une vie ?
Adam ne regardait pas le maire, enroula le deuxième oeuf dans le papier lui aussi sanctifié, et le mit dans le feu de la cheminée en pensant à Roselyne telle qu'elle était dans son état "normal".
Si un démon la possédait vraiment, l'oeuf éclaterait au bout de quelques secondes. Sinon... Le médecin bavard serait indispensable, pourvu qu'il soit compétent.
Briac resta silencieux mais nota mentalement le nom de Lisa Fairchild, curieux des renseignements qu'il pourrait tirer du maire et du frère Adam. Il ne se fit toutefois pas prier davantage et s'avança aider Ivan à maintenir la petite, elle était coriace mais à eux deux elle ne bougerait plus.
Roselyne agrippa la main d'Yvan, fixant son regard effrayé sur lui.
Une larme de sang glissa de ses lèvres pour goutter sur le drap blanc qui couvrait encore ses jambes.
- Je...Je ne veux pas mourir, balbutia-t-elle.
Sa seconde main se referma sur le bras de Briac qu'elle serra avec une poigne étonnante.
Elle eut un nouveau tressaillement et tournant son visage vers lui, murmura :
- Sauvez mon âme.
Ses yeux se figèrent dans ce dernier regard et son corps perdit toute rigidité.
L'œuf d'Adam explosa bruyamment aspergeant les allants tours avec violence et
dans un bruit des plus glauques. Une puanteur envahit la pièce comme si
l'oeuf n'était pas des plus frais.
Roselyne Rosemet était morte.
L'oeuf avait explosé avec une force rare... En fait, c'était la première fois que des bouts volaient. Combien de démons la possédaient ? Et pourquoi ne s'étaient-ils pas manifesté avant ? Il n'y avait eu strictement aucun signe de possession...
Lorsque le jeune moine vit Roselyne perdre connaissance, il alla tout de suite vers elle... Les pertes de connaissance étaient fréquentes après une manifestation du démon, mais il n'y avait quasiment rien eu ! On en était qu'aux... préliminaires démoniaques, tout au plus. Rien de tout cela n'était normal.
Il lui prit le pouls au cou: rien.
-Merde.
Roselyne Rosemet était morte.
- Mon Dieu...
Ivan resta prostré en fixant Roselyne tandis qu'Adam prenait son pouls.
- Merde
Elle était morte dans ses bras pour ainsi dire, sans qu'il ne puisse rien faire. Sa main tremblait et pourtant, il ne la lâchait pas. Il avait beau en avoir vu dans sa vie, jamais fille si jeune était morte aussi violemment devant lui. Il dégluttit avec difficulté.
- Je...
Il se tut. Sa main lâcha Roselyne et il ferma les paupières de la jeune fille.
Dasvidania, Roselyne... Puisse Satan te laisser désormais en paix...
Briac serra les dents... il savait que très peu en réchappait mais une
âme aussi jeune était toujours dur à accepter comme perte.
- Dors en paix petite...
Il dégagea son bras de l'emprise de Roselyne et se redressa l'air grave.
- Frère Adam, vous étiez avec elle depuis plus longtemps que nous, qu'avez-vous appris exactement ? L'affaire est grave et elle ne s'arrêtera pas à cette jeune personne j'en ai peur, aussi chaque détails même insignifiant seraient des plus utiles.
Il n'avait pu sauver sa vie, que l'absolution sauve son âme.
- Je te pardonne tes péchés, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Mais comment la pauvre avait-elle pu mourir si vite ? Cela n'avait aucun sens de tuer la victime si vite, pour des démons habitués à... À jouer avec leur "hôte", à le manipuler, et à parler à travers eux...
Et surtout, pourquoi tuer la mère d'un enfant qui... n'avait rien de naturel ? Qu'ils avaient supposé depuis le début être de nature démoniaque...
Il se rappela alors qu'on lui avait posé une question. Et le moine en avait lui aussi plein en réserve. Et l'une d'entre elles le pressait plus que les autres
-Pensez-vous qu'on puisse sauver l'enfant ? S'il y en a un ?
Ivan restait toujours immobile, les yeux rivés sur Roselyne. Il avait beaucoup aimé cette jeune fille. Il se demandait aussi comment sa mère réagirait. Elle avait déjà perdu son mari et elle allait désormais devoir enterré sa fille...
- Un enfant meurt avec sa mère dans ces cas-là, mon garçon. Laisse-lui un semblant de dignité et n'essaye pas...
-Vous parlez des cas où la mère a un ventre de six mois en une nuit ? Moi, je n'en ai pas vu beaucoup jusque là. Pas plus que des démons qui tuent leur hôte dès la première journée, après l'avoir fécondée. Et vous ne m'avez toujours pas dit si vous connaissiez Lisa Fairchild, répliqua Adam Nonyme
Il devait savoir qui était ce Fairchild. Pour Roselyne. Pour empêcher d'autres victimes.
Briac porta son attention sur Ivan dans l'attente de sa réponse. Lui-même avait plutôt une vie de reclus à Hautefort, le maire devait en savoir bien davantage... restait à savoir jusqu'à quel point.
- Faites ce que vous voulez mais je n'ai aucune envie de profaner le corps de cette malheureuse enfant! s'écria le Maire.
Ivan haussa les épaules au nom des Fairchild. Il ne comprenait pas en quoi Lisa était devenu si important dans cette affaire. Il était, certes, très assidu de la gente féminine mais au point de mettre une fille enceinte de six mois en une nuit...
- Si fait. C'est un ami, répondit il finalement. Le bougre est l'un des plus riches propriétaires de la ville. Il soutient la mairie avec beaucoup de générosité. Sans lui, Hautefort ne serait pas aussi aisée. Cela dit, je ne le vois pas très souvent. Il part souvent à l'étranger. A vrai dire, c'est un métèque par ici, au même titre que moi. Il ne vit ici que depuis dix ans.
Si seulement il avait pu le dire avant !
-Alors prenez cet oeuf, et mettez-le dans le feu, en pensant très fort à ce monsieur Fairchild.
Si celui-ci avait un rapport quelconque avec ce qui était arrivé à Roselyne, cet oeuf éclaterait lui aussi. Est-ce que ce serait un simple "crac", ou une nouvelle déco comme le précédent, il n'en savait rien.
-Je
ne tiens pas non plus à effectuer une quelconque "profanation", mais
honnêtement, tout ça me dépasse. Ce qui est arrivé à cette pauvre
Roselyne est à ma connaissance sans précédent, et je ne tiens pas à ce
que cela se reproduise. Ce qu'il y a à l'intérieur de son ventre, je
n'en sais rien, mais je ne pense pas qu'il s'agisse de la progéniture
d'un démon : si c'était le cas, elle ne serait pas morte avant la
naissance de l'enfant.
Elle n'a montré aucun signe de possession,
et l'explosion de l'oeuf a pourtant montré la présence de démons,
particulièrement puissants.
Je ne souhaite qu'une chose, monsieur
le maire : qu'il n'y ait pas d'autres victimes, comme semble le penser
Mr Austen, pour une raison que j'aimerais d'ailleurs bien connaître.
On frappa doucement à la porte. La voix de Germaine Rosemet, ignorant encore tout du drame se fit entendre :
- Puis-je entrer ?
Évidemment la mère de la jeune fille se rappelait à eux !
- Monsieur le maire, prenez l'œuf.
Il se dirigea vers la porte, qu'il ouvrit. Ça arrangerait peut-être ses affaires, qui sait ?
- Madame Rosemet, nous allions justement aller vous chercher... Le diable n'a pas et ne trouvera jamais Roselyne...
Cela faisait un moment qu'il retenait ses larmes... Larmes de colère, larmes de désespoir... Et de tristesse pour la jeune enfant, partie si vite. Il ne les retint plus.
- La maladie l'a emportée.
Briac se glissa près du maire à l'écoute de Germaine Rosemet.
- Il faudrait que nous nous revoyons, tout les trois, en dehors des lieux de ce drame afin de définir une stratégie. Je vais vous laisser avec Madame Rosemet, je n'ai point le don de réconforter une mère ayant perdu sa fille... transmettez lui mes sincères condoléances...
Il se souvenait du chagrin, celui de la perte d'une enfant, pire il le ressentait encore après toutes ses années... on ne faisait jamais vraiment le deuil de son enfant. Il ne voulait pas revivre ça même par procuration, il préférait se rendre utile ailleurs. Briac passa à côté d'Adam le visage sombre en saluant dame Rosemet puis il partit silencieusement sans se retourner la colère dans les yeux.
Ivan s'était saisi de l'oeuf et l'avait jeté en songeant à Lisa tandis qu'Adam parlait à Germaine. Il acquiesca à la remarque de Briac avant de s'approcher de la veuve. Ses yeux reflétaient le désespoir. Ivan se sentit désolé, plus qu'il ne l'avait jamais été. Il n'avait à l'époque rien put faire pour son mari et n'avait rien pu faire pour sa fille. Il en venait à se demander si être maire avait la quelconque importance dés lors qu'on ne pouvait enrayer le moindre drame...
- Je suis désolé Germaine.
Il prit la veuve dans ses bras. Il l'avait beaucoup soutenu depuis la mort de son prédécesseur et il tenait à ce qu'elle ne se sente pas abandonné. L'heure n'était pas encore au condoléances de façade ou aux éloges funèbres. Une mère venait de perdre sa fille...
Germaine ne comprit pas ce que les deux hommes lui disaient.
Elle sentit Yvan la prendre dans ses bras. Le contexte ne lui sautant pas aux yeux, elle se dégagea en rougissant.
- Voyons, Yvan, dit elle en se décalant.
C'est là qu'elle la vit par la porte ouverte. Allongée sur le lit, inconsciente.
Elle se mit à pâlir affreusement et balbutia :
- Elle s'est endormie ?
Mais
sa voix tremblante n'y croyait pas, elle se raccrochait désespérément à
cette hypothèse que son ainée, affaiblie ait pu simplement dormir...
Le
maire ayant jeté l'oeuf dans le feu, il s'était brisé comme un oeuf
normal l'aurait fait et cuisait avec une odeur déplaisante.
Les yeux du vieil homme se voilèrent. A l'instar d'Adam, il commençait
à craquer aussi. Roselyne était si jeune... Elle ne méritait pas un
chatiment aussi brutal et injuste. Maudit soit celui qui lui avait fait
cela!
Il tenta de lui répondre sur le ton le plus doux qu'il pouvait.
- Germaine... Elle ne se réveillera pas...
-Votre fille s'est admirablement conduite dans ses derniers instants, et a maintenant rejoint le royaume des cieux.
Il n'était vraiment pas doué pour annoncer ce genre de nouvelle. Il n'avait jamais eu à le faire non plus, il est vrai, tous les exorcismes qu'il avait pu effectuer s'étant toujours bien passés...
Germaine entra dans la chambre et se jeta sur sa fille pour l'étreindre en sanglotant.
Une servante s'approcha des deux hommes, livide à son tour :
- C'est...C'est la jeune demoiselle ? demanda-t-elle hésitante.
Il opina lentement du chef.
- Elle a rejoint notre Seigneur.
Il fit un signe à Adam et s'adressa autant à lui qu'à la servante.
- Nous devrions la laisser un moment seule... souffla-t-il tristement.
Cette servante tombait bien mal... S'il voulait suggérer la maladie à la pauvre Germaine, il ne devait pas s'embarrasser de subtilité. Mais la servante à côté risquait du coup de s'affoler... Il ne fallait pas non plus que la maisonnée soit pestiférée. Il n'avait d'autre choix raisonnable que de revenir plus tard, et d'espérer que la première suggestion de la maladie fasse le reste.
- Je vous suis, Monsieur le Maire.
La servante ne chercha pas à en savoir plus et se précipita au chevet de sa maitresse pour la soutenir et la conduire jusqu'à un fauteuil. Germaine Rosemet ivre de chagrin, commençant à perdre connaissance sous le coup de l'émotion.
Ivan referma la porte derrière lui et Adam. La veuve avait besoin de
réaliser dans l'immédiat, ils ne pouvaient pas encore l'aider... Bien
que l'envie y fut...
Il lâcha un soupir avant de se tourner vers l'exorciste.
- Dites-moi. Avez-vous pu déterminé quoique ce soit sur ce qui vient d'arriver?
Plus que la curiosité, c'était la compassion vis-à-vis de Germaine qui motivait sa demande. Il voulait savoir pour pouvoir lui épargner certaines choses. On n'avait pas à accabler la famille avec ce qui entourait ce genre d'affaires, sauf s'ils étaient eux-mêmes coupables ou d'être en passe de suivre...
-Absolument rien. Je ferai part à ma hiérarchie d'avoir été appelé pour le cas de Mlle Rosemet, apparemment enceinte bien que vierge, et morte dans la foulée, et ça en restera là de lu côté de l'Église catholique. La seule chose qui me laisse penser qu'il y a une présence démoniaque est... à part du rituel "officiel", et je ne peux donc en aucun cas transmettre cela à l'évêché.
Adam était pieds et poings liés dans son activité, et cela le minait. Mais en restant discret
-Après, pour des raisons que je dois tenir secrètes du fait de la confession, il semblerait que Monsieur Fairchild soit lié à tout cela. Mais nous n'avons pas pu faire de suite le nécessaire pour en avoir la confirmation.
Le jeune moine se rappela alors qu'il y avait là une troisième personne sur les lieux du drame...
-Monsieur le maire, qui est ce Monsieur Austen pour qu'on fasse appel à lui dans une telle situation ?
Ivan ressentit à nouveau du dédain pour les Catholiques. Un simple pope se montrait plus critique, plus sérieux que ce Vatican qui abandonnait toute investigation avant même l'apparition d'un résultat. Il était aussi intrigué de voir l'importance de Fairchild dans cette affaire.
- Sa fonction est obscure, même pour moi. On l'appelle le "Hunter". Je pourrais difficilement vous expliquer davantage.
Le "Hunter" ? Pouvaient pas parler français ?
-Vous ne savez donc pas ce qu'il chasse ? Tant pis, j'en discuterai avec lui quand je le reverrai...
Le moine soupira. Il était évident que Mme Rosemet n'en saurai pas beaucoup plus elle non plus.
-Et cette Madame Ita ? Savez-vous où elle loge ? Elle était là depuis plus longtemps que nous, et il y a peut-être eu certaines choses que Roselyne ne pouvait évoquer qu'en... présence féminine.
Et vu que c'était elle qui avait demandé à ce qu'on appelle ce "Hunter", elle devait être instruite de genre de choses, elle aussi.
- C'est une piste. Attends un instant.
Il sortit de sa poche un morceau de papier et y griffonna rapidement l'adresse de Manara. Cela fait, il le lui tendit.
- Voici. Espérons que cela nous apporte quelques réponses...
Il reporta son attention sur la porte, se demandant dans quel état était désormais Germaine... Il poussa un soupir d'impuissance...
La convenance voulait qu'on laissa la famille seule.
Aussi les deux hommes rentrèrent ils chez eux, bien décidée à en apprendre plus dès le lendemain matin.
14 mars 2008
Chapitre 9 - Rencontres troublantes
Elisabeth s'arrêta devant la porte massive des Ita.
Un heurtoir à tête de loup figurait sur le bois.
- Elle te manque toujours maman, n'est ce pas ? demanda sa jeune soeur.
Elisabeth effleura du bout du doigt l'animal en métal.
- C'est comme vivre avec un bras en moins. Sauf que ça te coupe le souffle. Tu vis en apnée permanente et il suffit d'un souvenir, d'une odeur, d'un portrait pour avoir la sensation d'en mourir. Mais la vie continue pourtant.
Elle se reprit et quitta sa mélancolie d'un sourire :
- L'important c'est que nous soyons ensemble. Toi, papa et moi.
Enora ne connaissait pas cette sensation. Sa mère ne lui manquait pas vu qu'elle ne l'avait pas connue ou si peu. Et pour les questions "féminines", elle avait Elisabeth. Néanmoins, elle savait que si, elle, la disparition de sa mère ne la touchait presque pas, ce n'était pas le cas pour sa soeur et leur père.
- L'important c'est que nous soyons ensemble. Toi, papa et moi.
Elle sourit à sa soeur.
- Oui. D'ailleurs, il faudra vraiment penser à lui acheter ce manteau. Il a beau dire, il serait beaucoup plus élégant.
Elle dirigeait la conversation sur un sujet plus trivial pour ne pas peiner plus sa soeur.
Elisabeth lui sourit :
- Oui je crois qu'après nous avoir faussé compagnie de la sorte, il le mérite bien ce manteau !
Elle saisit le heurtoir et frappa deux coups.
-Si ces dames veulent bien se donner la peine d'entrée, je vous pris de bien vouloir pardonner ce temps d'attente, dit une voix masculine en ouvrant aussitôt la porte.
Il se courba légèrement en faisant signe d'entrer de la main.
Enora eut un sursaut de recul en voyant un homme leur ouvrir la porte.
Etait-ce lui la "surprise" dont avait parlé Elisabeth ? Elle fit une
moue peu engageante. Elle se méfiait des hommes en général et des
étrangers en particulier. Elle se recula pour se retrouver derrière
Elisabeth et guetta la réaction de sa soeur.
Elisabeth sourit devant l'attitude de sa soeur.
Elle regarda celui
qui devait être le neveu de Manara. Elle lui avait dit qu'il était
assez à cheval sur le protocole en vigueur dans ce pays.
Elle entra et demanda :
- Vous êtes sûrement Greyson Ita ?
Olivia s'était incrustée dans le murs et ne les quittaient pas des yeux.
Greyson, laissa entendre un léger soupire
- Quel dommage, je me faisais une joie de me faire passer pour un serviteur... Eh bien tant pis.
Il se releva et les regarda tour à tour.
- En effet, Greyson Ita pour vous servir. Nous étions entrain de prendre une tasse de thé, je vous propose de vous en servir afin de vous réchauffer et de continuer les présentations... qu'en dites vous ?
il attendit que la 2e demoiselle entre pour fermer la porte
- Par contre puis je prendre vos affaires afin de vous mettre a l'aise ?
Enora resta à distance de Greyson. Elle s'accrochait à son sac et le
regardait d'un air méfiant. Ce n'était peut être pas très poli, elle en
avait conscience, mais c'était plus un réflexe qu'autre chose. Même
avec leur cousin, Aaron, elle réagissait ainsi.
Elisabeth sourit chaleureusement à Greyson.
- Nous avons nos habitudes, dit elle en prenant le manteau de sa soeur pour l'accrocher au porte manteau de l'entrée. Madame Ita n'est pas là ?
- Elle est chez les Rosemet, informa froidement Olivia.
Si elle était glaciale avec Elisabeth, lorsque le regard de la petite fille se posait sur Enora, il n'était que haine pure.
- Oh, je vois, dit Elisabeth qui avait appris à faire fi de l'attitude étrange d'Olivia.
Elle se tourna vers Greyson et lui sourit :
- Nous serions ravies de prendre une tasse de thé en attendant votre tante.
Elle glissa un bras rassurant autours de celui d'Enora.
Enora ignora le regard d'Olivia pour se concentrer sur ses pieds. Elle
avait une soudaine envie de retourner à la maison, de se calfeutrer
dans sa chambre ou dans la bibliothèque et d'attendre le retour de leur
père.
Elle apprécia de sentir le contact rassurant de sa soeur et se composa une expression des plus neutres.
Grey rendit le sourir à la demoiselle, alors qu'il allait ouvrir la bouche un estomac se fit entendre. Malheureusement il s'agissait du sien.
- Toutes mes excuses, je ne voyage pas le ventre plein et je n'ai rien avalé depuis mon départ de Londres et je crois que ma bête intérieur me le rappelle
il se mit a rire puis il se dirigea vers la cuisine tout en lançant a Olivia
- Veux tu bien installer nos invitées convenablement pendant que je m'occupe du thé s'il te plait ?
Alors qu'il fut entrer dans la cuisine seul sa tête ressorti pour s'adresser aux jeunes femmes
- Dites moi, cette jeune demoiselle qui a l'air de me craindre aime t elle les crêpes ?
Sans attendre la réponse il s'engouffra de nouveau dans la cuisine ou il remit de l'eau a chauffer.
La jeune fille qu'était Enora, aimait les crêpes, surtout avec du sucre, mais était
rarement autorisée à en manger. Elle lança un regard suspicieux vers la
porte où s'était engouffré l'homme : cherchait-il à l'amadouer ?
Son
regard gris glissa vers Olivia. L'enfant ne l'avait jamais appréciée et
c'était réciproque. Enora se sentait mal à l'aise en sa présence.
Qu'elle l'ait traitée à plusieurs reprises de "monstre" n'y était sans
doute pas étranger cela dit. La jeune fille ne pouvait qu'en vouloir à
Olivier de dire tout haut ce qu'elle pensait d'elle-même tout bas.
Elisabeth et leur père avait beau dire que sa maladie ne faisait pas
d'elle un monstre, elle avait du mal à penser autrement.
Elle finit par regarder Elisabeth et attendit que sa soeur décide pour elle.
- Elle aime une crêpe de temps en temps, approuva Elisabeth en regardant Olivia les planter pour grimper dans sa chambre.
Elle entraina sa soeur dans le salon en la serrant contre elle, sa main resserrée sur son bras.
Elle lui sourit :
- Il semble que pour ma part, je sois à la diette...lui dit elle à voix basse complice.
Il avait trouvé un plateau et y avait déposé l'assiette de crêpe, 4 tasses et la sucrière.
Après avoir remplis les quatre tasses il se dirigea vers le salon et trouva les deux jeunes femmes seule.
- Olivia est partie ? Et après c'est moi que l'on vient traiter de loup solitaire...
Il entra et déposa le plateau sur une table.
- Installez vous je vous prie et n'hésitez pas a vous servir. Alors, a qui ais je l'honneur et quelles affaires vous mène dans cette demeure ?
Il finit sa phrase en les invitant a s'assoir.
Elisabeth s'assit à sa place habituelle et se pencha pour prendre sa tasse entre ses deux mains.
Elle appréciait ce contact chaud mais ne chercha pas à boire le breuvage dans l'immédiat.
Elle
ne jugea pas bon de s'étendre sur ce qu'elle pensait d'Olivia et de son
éducation. Ce n'était vraiment pas la peine de se montrer grossière
envers leur hôte.
- Nous sommes les soeurs Austen. Nous vivons en face et votre tante nous donne des cours de peinture deux fois par semaine. Nous avons cependant un peu d'avance...Madame Ita s'est absentée durablement ? Nous pouvons ajourner la leçon si nécessaire...
Même si elle le savait ça ne ferait que doubler la déception d'Enora.
Enora tourna la tête brusquement en direction de sa soeur. Son regard exprimait toute la déception à l'idée qu'Elisabeth venait de soulever.
Greyson se demanda s'il entendrait un jour la voix de la deuxième sœur.
- Je ne peux vous dire pour le temps d'absence, je sais juste qu'elle est partie en me demandant de garder Olivia.
Il prit la tasse la plus proche de lui.
- Pour votre cours, vous pouvez toujours allez dans la salle ou je ne sais ou cela a lieu, et débuter une esquisse en l'attendant, nous trouverons bien un modèle a vous soumettre. Ça me permettra par la même occasion de voir vos travaux si bien sur cela ne vous gène pas.
Enora but son thé à petites gorgées. Il était brûlant mais excellent et elle eut un petit sourire appréciateur. Elle lorgna vers les crêpes avec envie. La présence de cet homme la mettait toujours mal à l'aise mais, au moins, Olivia était partie.
Il porta la tasse a ses lèvres et but une courte gorgée
- Mais je ne veux pas vous forcer, c'est a vous de décider de ce que vous souhaitez faire.
- Puis-je avoir une crêpe ? demanda Enora autant à sa soeur qu'à leur hôte. S'il vous plait.
La jeune fille avait une voix plutôt douce et basse, illustrant la réserve et la timidité qu'elle avait démontré jusqu'ici.
Il regarda en direction de la petite voix.
- allez y faites vous plaisir, elles ont été faites pour être mangé !
Elisabeth plaça une crêpe dans une petite assiette et la tendit à sa sœur avec une cuillère.
Elle poussa également le sucrier vers elle, lui souriant avec bienveillance.
Certes
ça ne valait pas en ballade en bords de mer avec leur père, mais un pe
de sucre saurait adoucir son amertume. Du moins, l'espérait elle.
Elle se tourna à nouveau vers Greyson.
- Si elle n'est pas rentrée dans une demi-heure, nous irons nous promener sur la plage et nous reviendrons plus tard, ce n'est pas un soucis, dit elle poliment. Qu'est-ce qui vous amène à Hautefort ?
Il finit sa tasse et la posa sur le plateau puis regarda Elisabeth d'un air des plus sombre.
- Je suis en mission, je suis ici pour traquer et tuer une personne et je n'aurais de repos tant que ca ne sera fait ...
Petit a petit sa bouche tressautait puis il éclata de rire.
- Désolé, c'est une blague de mauvais gout, je suis simplement ici en visite et envisage une possible installation. pour cela j'aimerais visiter et rencontrer du monde, pourquoi pas trouver une femme. Mais tant que je devrais garder la demoiselle qui nous a faussé compagnie, découvrir cet endroit me parait difficile.
Il se tourna vers la fenêtre.
- Je n'aime pas rester enfermé, j'aime être a l'extérieur et encore plus prés de la nature. En cela je vous aurais bien accompagné en bord de mer mais tant que Manara n'est pas la... Enfin passons, parlez moi de vous et de votre sœur ainsi de votre gout pour la peinture.
Elisabeth s'était raidie sensiblement à sa plaisanterie, ne la
comprenant pas jusqu'à ce qu'il éclate de rire. Elle se décrispa un peu
mais elle nota que cet homme était vraiment particulier. Ce n'était
vraiment pas les plaisanteries qu'on faisait par ici et immanquablement
ça la ramena à cette sombre histoire d'enfant assassiné.
Elle se
tendit aussi lorsqu'il avoua chercher une femme. Elle commençait à en
avoir assez d'entendre les hommes dirent ça en sa présence. Ce qui la
soulageait c'est que ça ne semblait pas être une priorité de son
père...Peut être dans l'espoir qu'elle le laisse en paix également avec
le sujet.
Quand a Enora... Elle lui adressa un rapide coup d'œil. Sa sœur connaitrait elle un jour le bonheur d'être aimée ?
Enfin le bonheur...Elisabeth n'en savait rien, elle n'avait jamais été amoureuse.
Concentrée sur le régal qu'était la crêpe, Enora avait arrêté de manger pour regarder Greyson par en-dessous, le regard inquisiteur lorsqu'il avait parlé de traque. Elle avait senti Elisabeth se raidir légèrement puis les deux soeurs s'étaient détendues lorsqu'il avait ri. A part Aaron, elle entendait rarement un homme rire. Et encore, en général, ce n'était pas en sa présence. Elle trouvait que c'était un joli son même si la blague était de très mauvais goût. Un instant, elle se demanda s'il ne l'avait pas fait exprès vis à vis de leur Hunter de père mais chassa vite cette idée, préoccupée par le fait qu'il dise chercher une femme. Dans sa tête, tout tournait très vite. Elle savait que leur père chercherait à marier Elisabeth un jour, et que vu son âge, cela ne manquerait pas d'arriver sous peu. Enora redoutait cet instant bien qu'elle souhaite à sa soeur de trouver un mari aimant qui s'occuperait bien d'elle. Paradoxalement, elle voulait qu'Elisabeth ait une autre vie, loin du fardeau qu'elle était, tout en souhaitant ne jamais être séparée d'elle. Que ferait-elle, seule à la maison lorsque Briac partirait en chasse ? Ou, pire, s'il n'en revenait pas ?
Consciente que son silence était impolie, Elisabeth sortie de ses pensées pour lui sourire poliment.
- J'espère que vous trouverez ce que vous êtes venu chercher, monsieur Ita. La peinture est un loisir agréable.
Et ce n'était vraiment rien de plus pour elle mais elle ne pouvait pas avouer que son père aurait refusé que sa sœur reste seule avec Manara...
Il mit la main sur son ventre et se baissa comme s'il venait de prendre un coup.
- Outch, vous venez de me faire mal là, Greyson sera très bien, pas de Monsieur s'il vous plait... Ça me donne l'impression d'être âgé... Et c'est valable pour vous deux.
Enora replongea dans sa crêpe. Elle ne voulait pas croiser le regard de cet homme. Il lui faisait moins peur que tout à l'heure et avait éveillé en elle un certain intérêt mais elle ne voulait pas se montrer impolie.
Greyson les regarda tour a tour en souriant puis il revint sur Elisabeth.
- Ce n'est peut être pas un sujet agréable a évoquer en si bonne compagnie, mais Olivia a évoqué un évènement étrange un peu plus tôt. Je n'avais pas eu vent, que de telles choses se produisaient... J'espère que ça ne perdurera pas.
Grey se retourna vers la fenêtre.
- Vous savez, c'est fou ce que le climat ressemble a celui de Londres... Humide... J'aimerais voir un beau ciel bleu et pouvoir piqueniquer sans avoir a prévoir les parapluies - Fit il en soupirant devant la vitre.
Il avait vraiment l'art de passer du coq à l'âne ! évoquer ce meurtre odieux pour aussitôt parler de pique-nique, c'était... Enora avait du mal à trouver les mots.
- Pas vous ? Insista Greyson.
- Au printemps, vous en aurez sans doute l'occasion, dit-elle d'une toute petite voix en reposant son assiette vide. Il ne fait pas que pleuvoir par ici. Comment était le bateau qui vous a amené de Londres ?
Enora aimait beaucoup les bateaux. Elle rêvait qu'un jour, elle embarquerait pour un voyage en mer tout en sachant que c'était impossible, à cause de sa maudite maladie ! Alors, puisque Manara tardait, autant faire la discussion sur un sujet qui lui plaisait plus que le meurtre de ce petit garçon.
Elisabeth sourit lorsqu'elle entendit la voix de sa soeur.
Greyson
Ita était peut être un homme assez désapointant mais il avait réussi à
sortir Enora de sa réserve et c'était assez exceptionnel pour adoucir
son opinion.
Elle prit une crêpe pour y goûter, laissant le jeune homme répondre à sa question.
Puis elle trouvait ce sujet autrement plus agréable que l'affreux meurtre de l'enfant...
Grey se tourna et regarda Enora avec un petit sourire.
- Ah j'ai le privilège de vous entendre !
Il prit une inspiration et repensa a son voyage.
- Pour répondre à votre question, le bateau était ... monstrueux... J'ai du passer la plus grande parti du voyage au grand air ou allongé car cela m'a rendu malade. J'ai une préférence pour la terre ferme.
Un frisson lui parcourut le dos en y repensant.
- Mais cela n'empêche que j'ai pu apprécier les mouettes dont une qui m'a fait un cadeau sur l'une de mes vestes. Surement un gage d'amitié ou de bienvenue. je ne suis pas trop calé en langage animal.
Sa main bougea légèrement
- Ah on dirait que mon corps a pas terminé de digérer le voyage - dit il en souriant
Il caressa sa main comme s'il s'agissait de la tête d'un animal
- Allez du calme ça va aller, brave petite bête - Il releva la tête et se mit a rire en pensant a la possible réaction des deux sœurs.
Enora ne savait que penser de Greyson Ita mais ne put s'empêcher de sourire légèrement en le voyant se parler à lui-même. Quand elle s'en aperçut, elle baissa la tête, embarrassée.
Assurément le neveux de Madame Ita était particulièrement excentrique
Elisabeth se sentait de plus en plus mal à l'aise en sa présence.
Elle
avait toujours promis à son père de veiller sur sa soeur et ne
souhaitait réellement pas que cet homme commette un impaire qui aurait
effrayé Enora.
Et il ne manquerait pas de le faire, elle en était certaine.
Elle reposa son assiette et poliment déclara :
- Nous allons rentrer. Dites à votre tante, que nous reviendrons cet après-midi...Si elle n'était pas disponible qu'elle nous fasse parvenir un mot.
Il effaça son sourire.
- Comme vous le désirez, je suis ravi d'avoir pu discuter avec vous. Je ferais part de votre message ne vous inquiétez pas.
Greyson regarda Enora qui baissait la tête
- Allons, relevez la tête, j'essayais simplement de vous détendre car vous n'aviez pas l'air a l'aise en ma présence. - il lui sourit et ajouta - J'espère ne pas vous avoir fait peur.
Elle releva la tête, piquée au vif par la remarque. Qu'il ait remarqué qu'elle n'était pas à l'aise ne lui plaisait pas mais elle ne pouvait le nier. Elle lui adressa un sourire des plus conventionnels qui n'atteint pas son regard. Elle était redevenue le petit chat sauvage qu'elle était en entrant.
- Nullement, monsieur. Merci de m'avoir parlé de votre voyage en bateau. Et pour la crêpe et le thé.
Elle jeta un oeil à Elisabeth, priant pour qu'elle les sorte de là au plus vite.
- Je vous souhaite un bon séjour à Hautefort.
Elisabeth se leva et incita sa soeur à la suivre d'un regard.
Elle enfila son manteau et aida Enora à passer le sien.
Elle se tourna vers Greyson :
- Je vous souhaite une agréable journée.
Si elle évita le terme de "monsieur" elle ne put se résoudre à user de son prénom, ils ne se connaissent pas suffisamment.
Elle regarda une dernière fois son visage et sa coiffure étrange. Il était probable que son père enquêterait sur lui.
- Attendez !
Greyson parti dans la cuisine, revint et enveloppant les crêpes restante dans un torchon. Il se dirigea vers Enora et les lui donna.
- Prenez je vous prie, vous avez eu l'air de les apprécier.
Enora eut un geste de recul involontaire quand il lui fourra les crêpes dans les mains. Elle sembla tout à coup paniquée et fila se réfugier derrière sa soeur. Heureusement, il ne l'avait pas touchée. Quelle catastrophe cela aurait été ! Mais ce n'était pas sa faute. Elle avait fait attention. C'est lui qui s'était approché ! Elle regarda Elisabeth d'un air de dire qu'elles devaient se hâter de quitter cet endroit et cet étrange personnage, mais aussi s'excusant de ce qui aurait pu arriver.
Elisabeth la calma d'un regard apaisant et la poussa doucement devant elle pour qu'elle sorte.
Elle sourit à Greyson et sortit à son tour.
Il les précéda et ouvrit la porte.
- Je vous souhaite de même - fit il en souriant a Elisabeth - Au plaisir de vous revoir.
Il fit comme a l'arrivée des demoiselles et se courba en tenant la porte ouverte. Il ferma la porte tout en les regardant s'éloigner.
Une fois engagée dans l'allée, elle dit à sa soeur :
- Quel étrange personnage...Nous allons à la plage ?
- D'accord.
Enora sourit à sa soeur, ravie d'aller en balade finalement. Cependant, elle restait soucieuse.
- Il a failli...
Elle ne finit pas sa phrase mais regarda ses mains avec dégout.
Elisabeth réalisa qu'elles avaient laissé leurs affaires de dessin chez
Manara. Ce n'était pas bien important. Elle prit le bras de sa soeur
pour s'engager sur la route.
Elle lui sourit avec douceur :
- Enora, il faut un contact bien plus prolongé. Et bien plus intime...
Elle contempla sa petite soeur un instant et lui souffla :
- Tu es si jolie, on ne peut pas en vouloir aux hommes de chercher ton attention.
- Mais je ne veux pas moi ! protesta-t-elle avec véhémence, bien plus en colère contre elle-même que contre Greyson Ita. Je ne veux pas qu'on me touche ! Je ne veux pas...
Sa voix s'étranglait, les sanglots montaient mais elle les refoula avec courage et détermination.
- Je ne veux attirer l'attention de personne... dit-elle sombrement.
Car, oui, attirer l'attention pouvait amener à d'autres sentiments, comme dans certains livres qu'elle avait pu lire en cachette de son père, et ces sentiments pouvaient faire souffrir. Si personne ne s'intéressait à elle, alors personne ne souffrirait et surtout pas elle.
Elisabeth resserra sa main sur le bras de sa sœur et lui sourit avec tendresse :
- C'est impossible Enora...Je te l'ai dis, tu es bien trop jolie. Mais rassure-toi celui qui voudra te faire une cours acharnée devrait d'abord séduire, papa...Et ce sera loin d'être facile.
Elle eut un petit sourire à cette idée.
- Pas si facile que ça, en effet !
Elle se replongea dans ses pensées. Elisabeth disait qu'elle était jolie mais elle, elle ne le pensait pas. Elle était pâle, maigrichonne... Comment quelqu'un pouvait la trouver à son goût ? Par contre, Elisabeth...
- Et toi ? demanda-t-elle soudain. Toi aussi, tu es jolie. Je te trouve même très belle. Tu n'as jamais attiré l'attention de quelqu'un ?
Elisabeth repoussa une mèche de ses longs cheveux derrière son oreille.
le vent ne lui facilita pas la tâche. Une masse châtain légèrement
bouclé et épaisse. Elle n'avait pas la chevelure rousse flamboyante des
femmes de la famille.
Si la silhouette d'Enora était toute en
finesse comme sa carnation, le corps d'Elisabeth était tout en formes
voluptueuses. Et même en serrant les corsets elle ne parvenait pas à
être à la mode...
- Je n'ai jamais fait mon entrée dans le monde. Qui donc s'intéresserait à moi, dit elle brièvement.
Comment aurait elle pu aller à des bals ou des soirées mondaines alors qu'Enora restait enfermée, prisonnière de leur maison.
A
la place, Elisabeth lisait beaucoup. Elle écrivait aussi mais ça elle
ne l'avait dit à personne, sauf à Aaron car il voulait devenir écrivain
et ça les faisait rêver.
Elle sortait se promener à cheval quand le
temps le permettait. Mais lorsque son père et sa soeur étaient occupés
à travailler, elle se contentait la majorité du temps à marcher dans la
ville d'Hautefort. Pour le reste, l'intendance de la maison l'occupait
suffisamment.
Enora se mit devant sa soeur et prit ses mains dans les siennes, la sermonnant doucement de son regard gris perle.
- Hé bien, moi, je suis sûre qu'il y a bien un homme quelque part qui s'intéresse à toi. Elisabeth... tu es si belle, il ne peut en être autrement. Et puis... Il n'y a aucun danger à être proche de toi. A part papa bien évidemment !
- Dans mon cas, je crois que papa serait bien débarassé s'il me savait marié et loin de ses pattes, dit elle en souriant à sa soeur.
Elle soupira et serra les mains de sa soeur.
Enora foudroya sa soeur du regard, montrant qu'elle n'était pas d'accord.
Les yeux d'Elisabeth glissèrent sur son petit doigt manquant.
Elle releva les yeux vers sa cadette et murmura :
- Quoique tu en penses c'est une bénédiction pour nous de t'avoir à nos côtés.
Elle secoua la tête.
- Sans moi, papa aurait pu se remarier, dit-elle sombrement. Et toi... Toi tu aurais une vie normale, avec des bals et des invitations, un fiancé éperdument amoureux... Sans moi, tu ne serais pas obligée de rester cloitrée à la maison. Je suis tellement désolée, Elisabeth.
Elle lâcha les mains de sa soeur pour l'enlacer avec force.
Elle la serra contre elle et caressa sa tête comme si elle n'était qu'une petite fille.
Elle
respira cette douce odeur floral qu'avait toujours eu Enora. Elle
s'était bien plus occupée d'elle enfant que leur bonne Joséphine. Briac
lui avait toujours dit qu'Enora avait besoin d'elle...Et privée de sa
mère Elisabeth s'était lancée dans cette entreprise à corps perdu. A
bien des égards, Enora était plus que sa jeune soeur, elle était sa
fille.
Elle s'écarta finalement pour la regarder, les larmes aux yeux :
- Quel étrange spectacle devons nous donner, dit elle pour cacher son émotion.
Elle reprit le bras de sa soeur pour retrouver le chemin vers la grève.
- Papa a trop souffert de la perte de maman, tu le sais bien. Il n'y a de place pour aucune autre qu'elle. Il était fou d'elle.
Elle soupira et son regard se teinta de tristesse :
- Tout le monde était fou de maman.
- Parle moi d'elle. Enfin, si tu veux bien...
Enora n'avait pas
de souvenirs de sa mère. Son seul univers féminin avait longtemps été
Elisabeth et Joséphine. Manara était venue s'y ajouter récemment et
l'âge de leur voisine faisait qu'elle s'y était accrochée comme si elle
était un substitut, mais surtout pour éviter d'embarrasser encore plus
Elisabeth avec ses questions et ses doutes.
Elle savait que parler
de leur mère ferait du bien à sa soeur. Enora, parfois, se demandait à
quoi aurait ressemblé sa vie si sa mère était encore de ce monde,
comment elle aurait réagi à sa maladie, si elle aurait poussé Elisabeth
à sortir de la maison pour se faire des amis...
- Sais tu comment ils se sont rencontrés ?
Elisabeth sourit et posa un regard rêveur vers l'océan qui se dessinait au bout de la plage. La marée était basse et des kilomètres de sable, de coquillages se livraient à elles.
- Ici à Hautefort. Papa était revenu au chevet de sa mère qui était mourrante. C'était une de ses voisines et il en est tombé amoureux. Elle avait beaucoup de succès mais elle me disait avant de m'endormir que dès qu'elle l'avait vu, elle avait su qu'il était différent. Elle l'a aimé au premier regard. Mais elle n'en a rien montré.
Elisabeth sourit et ajouta :
- Elle ne se fâchait jamais des absences de papa. A la place elle m'emmenait faire du poney, des promenades où nous laissions s'envoler des cerf-volants...Sauf les jeudi.
Ce souvenir lui fit perdre son sourire. Car au delà de la douceur et de la beauté de sa mère, il y avait cette part sombre et insondable que ni elle, ni son père n'avaient pu mettre à jour.
- Pourquoi les jeudis ? demanda Enora avec l'innocence de la curiosité.
- Parce que les jeudi...
Elle réfléchit et soupira. Après tout Enora était grande maintenant.
- Le jeudi maman restait enfermée dans son boudoir. Personne ne devait la déranger sous aucun pretexte. Nous respections cela.
Même si le prix avait été élevé.
Enora fronça les sourcils, d'une part parce qu'on ne lui avait jamais parlé de cela, et d'autre part en s'efforçant de comprendre.
- Pourquoi ? Qu'est ce qu'elle y faisait ?
Elisabeth réfléchit un long moment et finalement se hissa sur un muret pour s'asseoir face à l'océan.
Le vent rejetait ses longs cheveux en arrière, son regard restait insondable.
- Papa est le seul à être rentré dans la pièce après...sa mort.
Cette réponse aurait été facile et elle aurait clos la discussion de manière définitive. Car leur père ne lui aurait jamais dit ce qu'il y avait dans le boudoir. Et si Elisabeth en avait une idée c'est bien parce que cette nuit là, sa mère avait laissé la porte ouverte.
- Je crois que maman n'était pas une bonne catholique.
Enora s'était installée de biais, fixant son regard sur le visage de sa soeur. Elle était consciente que le moment était particulier sinon Elisabeth ne lui parlerait pas ainsi de leur mère. Et elle comptait bien en apprendre le plus possible sur celle qu'elle ne connaîtrait jamais.
- Papa est le seul à être rentré dans la pièce après...sa mort.
Un instant, la jeune fille crut qu'Elisabeth allait en rester là.
- Je crois que maman n'était pas une bonne catholique.
Elle ouvrit grand les yeux de surprise et posa sa main sur celle de sa soeur.
- Pourquoi... Pourquoi dis tu ça ?
Dans une famille normale, ce genre de réflexion aurait plutôt tendance à désigner quelqu'un se rendant peu ou pas du tout à la messe le dimanche, oubliant ses devoirs religieux. Mais chez les Austen, cela prenait une tout autre signification et Enora en avait eu quelques exemples en travaillant aux côtés de son père. Elle ne savait plus très bien si elle avait envie d'en savoir plus mais d'un autre côté...
Elisabeth soupira et continuer à fixer l'horizon.
- Elle allait à la messe, à confesse...Mais dans cette pièce, il y avait d'autres icônes, des symboles...Comme la tâche de naissance que tu as. Je crois qu'elle adorait des idoles.
C'était difficile d'avouer cela. Ça lui donnait la sensation d'écorner l'image de leur mère.
Enora serra la main de sa soeur un peu plus fortement mais baissa les yeux. La tâche... le dessin plutôt. Elle avait passé des heures, plus jeune, à se contorsionner devant le miroir pour mieux la voir.
- Papa le savait ? demanda-t-elle d'une petite voix étranglée.
- Pas avant de vider la pièce. Il lui avait fait le serment de ne pas entrer. Tu sais qu'il respecte toujours ses promesses.
Mais ce qu'il avait pu en faire, elle l'ignorait. Tout c'était passé très vite après leur fuite de Paris.
Enora était perdue et ne savait plus quoi penser.
- Est-ce... Est-ce que c'était mal ? Ce qu'elle faisait ?
Elisabeth regarda enfin sa soeur :
- Je ne pense pas. Maman était profondemment bonne et généreuse. De ça je suis certaine. Elle n'aurait jamais rien fait de répréhensible.
Elle prit la main de sa soeur entre les siennes et ajouta :
- Mais la personne qui l'a assassiné, la connaissait.
Elle réalisa qu'elle n'avait même jamais dit ça à leur père.
Le visage d'Enora se décomposa aussi vite que le soulagement de savoir sa mère incapable de faire du mal était apparu.
- Assassinée ?
Elle en avait les larmes aux yeux.
- Qui ? Pourquoi ?
Elle criait presque sans s'en rendre compte.
- Je ne sais pas. Je n'avais que six ans la nuit où elle est
morte...papa enquêtait sur une serie de crimes sanglants. Je sais qu'il
a longtemps cru que c'était lié mais...
Elle détourna les yeux.
- Je me souviens de sa voix. Son meurtrier l'appelait par son prénom, en riant...
Enora sentit son sang se glacer, son imagination fertile s'emballait et elle entendait le rire sinistre de l'assassin de sa mère.
- Il ne l'a jamais attrapé, n'est ce pas ? demanda Enora avec angoisse.
- Je n'ai jamais rien dit de tout cela a papa, dit elle a voix basse.
Enora était scandalisée par les révélations d'Elisabeth mais, surtout, peinée de savoir que depuis tout ce temps, sa soeur gardait ce secret pour elle et qu'elle en souffrait.
- Liz... dit-elle doucement, l'appelant par le surnom qu'elle lui donnait lorsqu'elle était enfant et incapable de prononcer son prénom dans son entier. Pourquoi ne lui as-tu rien dit ? Tu n'aurais pas du tout garder pour toi.
Elle l'enlaça une nouvelle fois, voulant lui apporter du réconfort.
- Maman me l'a défendu. Elle m'est apparue après sa mort et elle m'a demandé de lui dire qu'elle était en paix. Sinon, nous le perdrions lui aussi.
Elle sentit son corset l'étouffer et dût s'efforcer à reprendre sa respiration lentement.
- Elle m'a caché dans le placard de ma chambre. Elle ne voulait pas qu'il me trouve et elle m'a dit que je ne devais en sortir sous aucun prétexte. Je n'ai rien vu. En ça, je n'ai jamais menti à papa, murmura Elisabeth.
Mais elle n'oublierait jamais la voix de cet homme, les supplications de sa mère et les heures qui s'étaient écoulées avant que son père ne la sorte de sa cachette.
Comme cela avait dû être horrible pour Elisabeth, pensa Enora. Sans le vouloir, elle se mit à pleurer pour sa soeur et pour leur mère, chose qu'elle n'avait encore jamais fait.
- Tu crois qu'il t'aurait fait du mal à toi aussi s'il t'avait trouvée ?
Elle
aurait voulu demander à sa soeur comment leur mère était morte mais les
mots ne voulaient pas sortir et elle refusait de faire plus de peine à
Elisabeth.
Sa grande soeur la serra contre elle, essuyant ses larmes de sa main.
Elle oubliait parfois combien Enora était fragile et elle n'aurait probablement pas dû lui parler avec tant de franchise.
- Je ne sais pas. Mais il avait égorgé ma nourrice et notre bonne de l'époque alors...
Le sang qui maculait l'appartement, les murs, le sol. L'odeur insoutenable. Son père n'avait pu lui épargner cela. Leur déménagement hâtif n'y était pas étranger. ça et le mutisme dans lequel il avait trouvé Elisabeth. Elle n'avait retrouvé la voix que quelques jours plus tard.
Enora frissonna, imaginant encore une fois sans peine le spectacle. Briac disait toujours qu'elle avait trop d'imagination !
- Où étais-je, moi ? demanda-t-elle tout doucement. Maman m'avait-elle mise dans le placard avec toi ?
Savoir que sa soeur l'avait protégée lui apportait un peu de réconfort. Et, comme ça, Elisabeth n'aurait pas été seule dans ce moment terrible.
Elisabeth la regarda incertaine. Comment se sortir de cette mauvaise passe dans laquelle sa jeune soeur venait de la mettre par cette simple question...
Après le service du midi et l'horrible (et miteuse) clientèle qu'il avait dû se coltiner, Louis décida d'aller se détendre par une petite promenade au bord de la mer... et éventuellement de jolies trouvailles, après tout sa chance ne l'avait peut-être pas tout à fait quitté pour aujourd'hui...
Justement, son regard se posa sur deux
silhouettes qui d'ici, avaient l'air fort appétissantes. En
s'approchant un peu, il put mieux distinguer les deux jeunes filles qui
discutaient. Elles avaient l'air si tristes, si préoccupées... Et sans chaperons.
La brise
lui apportait leur douce odeur et il se sentit frémir. Il les lui
fallait absolument. Tout de suite.
Il s'approcha sans trop
d'empressement, les mains jointes dans le dos, l'air d'un homme qui se
promène tranquillement et arrive là tout à fait par hasard. Ce qui
après tout était un peu le cas...
En passant près d'elles, il s'arrêta, les regarda et leur sourit poliment.
- Mesdemoiselles, dit-il d'une voix suave. Puis-je me permettre de vous dire que je vous trouve réellement ra-vis-santes?
Elisabeth resta un moment sans parler, mal à l'aise par ce souvenir.
Comment lui dire pour ce soir là...Comment avouer cela à sa petite soeur.
Elle se mordit la lèvre et s'apprêta à biaiser lorsqu'une voix masculine la fit sursauter.
Perdue dans cette discussion, elle ne l'avait même pas entendu approché.
Elle serra un peu plus la main de sa soeur entre les siennes lui dissimulant son handicap.
C'était
un beau jeune homme brun, richement habillé. Il lui disait quelque
chose mais elle ne parvenait plus à savoir où elle l'avait vu
auparavant.
Réalisant qu'il avait dit quelque chose, elle se vit dans l'obligation de le faire répéter :
- Excusez-moi mais je n'ai pas saisi ce que vous venez de dire, monsieur, dit elle poliment.
Enora avait sursauté au son de la voix et fronçait les sourcils : encore un empêcheur de tourner en rond ! Après le maire et Greyson Ita voila qu'arrivait... qui au juste ? Elle regarda le nouveau venu d'un air méfiant. Encore un homme... Décidément...
Si le jeune homme avait
bonne allure, sa façon de parler lui fit froid dans le dos. Elle
n'aimait pas vraiment son regard non plus, bien qu'elle aurait été
incapable de dire pourquoi.
Elle se redressa, bien droite, mais
laissa sa main dans celle de sa soeur. Elle ne dit pas un mot et
attendit, priant pour qu'il s'en aille.
Il regarda la plus jeune, esquissa un léger sourire puis reporta son attention sur la plus âgée mais non moins délicieuse.
- Je constatais simplement combien vous êtes ravissantes... Mais je suppose que vous le savez déjà. On doit vous le dire souvent...
Parfois, il trouvait cela agréable de jouer le crétin admiratif. Les demoiselles ne savaient jamais vraiment comment réagir. Et le sang qui leur montait aux joues était une délicieuse torture... C'était comme humer un bon vin des heures durant, avant de le déguster lentement.
Enora soupira. Encore des paroles creuses et banales de celui qui voulait séduire ! Elle en avait tant lu dans ses livres qu'elle trouvait que cela sonnait faux. Elle regretta encore plus l'absence de leur père et, surtout, cette intervention qui arrivait pile au moment où Elisabeth parlait de leur mère.
- Liz... Rentrons, dit-elle froidement.
Elisabeth relâcha la main de sa soeur pour se laisser tomber sur ses pieds.
Elle manqua de trébucher et c'est Louis qui dû la retenir pour qu'elle ne s'écroule pas dans le sable.
Elle leva ses yeux vers lui et rougissant de gêne, s'excusa.
- Nous devons rentrer, dit elle en se dégageant poliment.
Il ne manqua pas de prendre une profonde inspiration pour mieux s'imprégner de son odeur et plissa légèrement les yeux alors qu'elle se dégageait. Très intéressante...
- Mais nous venons à peine de faire connaissance... dit-il d'un air un peu déçu.
Il tourna la tête vers la plus jeune pour laisser la légère brise lui dire si elle aussi, elle avait ce quelque chose un peu étrange... En fait, elle était très différente, plus... familière? Oui, elle lui rappelait quelque chose... mais quoi?
Il la détailla un peu et son
expression changea littéralement quand il vit sa main. L'emplacement du petit doigt sur le gant n'était pas marqué. Sa main gauche.
ça c'était plus
qu'étrange... Et plus que familier... Qu'est-ce que cela pouvait bien
pouvoir dire?
Il remonta vers son visage et la fixa sans aucune
retenue. Son visage lui était pourtant inconnu, il en était certain. Il
devait en parler à Adrien. Non, Lisa. Non, une seule aurait une
réponse. Millicent. Il devait se rendre sur l'île. Tout de suite.
Mais il mourait de faim.
Et ces deux jeunes filles... Il ne pouvait décemment pas les laisser s'échapper comme ça...
Non,
tant pis, il les retrouverait, cela ne serait pas si difficile maintenant qu'il connaissait leurs odeurs. Il
devait aller chercher Adrien immédiatement. Et ensuite se rendre chez Millicent.
Enora n'aimait vraiment pas la façon dont il avait regardé sa soeur
et encore moins celle dont il l'a fixé maintenant. Elle en avait la chair de
poule !
Quand elle le vit son regard glisser et se figer sur sa main mutilée, elle la cacha
prestement derrière elle et le foudroya du regard, comme si cela
pouvait le faire partir.
Et à son grand étonnement, cela sembla marcher !
- Très bien, pardonnez-moi, mais moi aussi, je dois y aller, dit-il précipitamment.
Il se retourna en leur faisant un léger signe de la main, dévoilant une absence d'auriculaire frappante, et s'éloigna en toute hâte, marmonnant ses pensées tout haut. Même s'il ne savait plus trop que penser...
La jeune fille fut frappée de stupeur en voyant la main du jeune homme et son coeur manqua un battement. Son regard alla de lui à Elisabeth. Ce pouvait être une coïncidence bien entendu. En fait, ce ne pouvait être qu'une coïncidence mais c'était étrange.
- Tu... as vu ? demanda-t-elle à Elisabeth tout en regardant le jeune homme s'éloigner.
Tout s'était passé si vite, de l'irruption du jeune homme à sa chute en passant par son départ.
Elisabeth le regarda partir et se tourna vers sa soeur, elle aussi un peu incrédule.
Il lui manquait un doigt. Le plus petit. Comme Enora. A la même main.
Un sentiment de malaise l'envahit et d'une voix blanche, elle dit :
- C'est étrange oui. Tu crois qu'il est malade lui aussi ?
Mais elle savait bien que non. Elles devaient regagner la maison. Elle devait parler à son père immédiatement.
Enora haussa les épaules. Bien sûr que non. Son doigt manquant n'avait rien à voir avec sa maladie.
- Qu'est ce que tu racontes ? maugréa-t-elle, trouvant l'attitude d'Elisabeth bien étrange.
Mais cette dernière la prit par le bras et l'entraina :
- Il se fait tard.
Elle acquiesça mais trouvait que quelque chose clochait.
- Tu as peur.
Ce n'était pas une question mais bel et bien une constatation.
Elisabeth ne ralentit pas la marche :
- Bien sûr que oui. Tu ne vois pas que cet homme est louche ? Il est peut être dangereux, dit elle agacée.
Elle priait en son for intérieur pour que leur père soit à la maison.
- Je vois bien qu'il est étrange et il me fait peur aussi, dit Enora en s'arrêtant de marcher. Mais tu ne me dis pas tout. Tu as eu peur en voyant sa main.
Elle la fixait durement du regard.
Elisabeth la regarda durement à son tour et c'est avec autorité qu'elle lui dit :
- Enora, nous rentrons immédiatement.
- Non, dit-elle le plus fermement possible. Pas tant que tu ne m'auras pas dit ce qui se passe.
Elle était bien décidée à ne pas bouger.
Elisabeth s'arrêta et cacha son visage entre ses mains pour réfléchir.
Si
leur père avait été là, elle n'aurait pas fait ce caprice. Ou même, il
aurait été plus fort qu'elle. Il l'aurait maintenu dans ce cocon
d'ignorance...Mais Elisabeth n'avait pas son assurance.
Elle baissa ses mains et regarda Enora :
- Nous n'avons pas eu le temps de te cacher. C'est le meurtrier de maman qui coupait les doigts des enfants des femmes qu'il égorgeait et violait, dit elle d'une voix hachée.
Elle ne voulait pas dire ça. Elle ne voulait pas faire ça. Pourquoi fallait il qu'Enora la mette au pied du mur comme ça, en pleine rue.
Enora encaissa la révélation d'un bloc. Elle eut du mal à respirer et regarda longtemps son doigt manquant, assimilant ce qu'elle venait d'entendre.
- Est-ce qu'on peut rentrer maintenant ? demanda Beth d'une voix tremblante.
Elle leva la tête vers Elisabeth et fit quelques pas dans sa direction. Elle lui prit la main et lui sourit tristement.
- Pardon, Liz. Rentrons.
Elle se hissa sur la pointe de ses pieds et déposa un baiser sur la joue de sa soeur pour se faire pardonner.
Elisabeth se sentait transie de froid.
Elle garda tout de même la main de sa soeur pour faire le chemin comme lorsqu'elle était petite.
Elle venait de dire quelque chose d'abominable. Elle avait franchi la ligne de conduite.
En une phrase, elle était devenue son père.















