14 mars 2008
Chapitre 9 - Rencontres troublantes
Elisabeth s'arrêta devant la porte massive des Ita.
Un heurtoir à tête de loup figurait sur le bois.
- Elle te manque toujours maman, n'est ce pas ? demanda sa jeune soeur.
Elisabeth effleura du bout du doigt l'animal en métal.
- C'est comme vivre avec un bras en moins. Sauf que ça te coupe le souffle. Tu vis en apnée permanente et il suffit d'un souvenir, d'une odeur, d'un portrait pour avoir la sensation d'en mourir. Mais la vie continue pourtant.
Elle se reprit et quitta sa mélancolie d'un sourire :
- L'important c'est que nous soyons ensemble. Toi, papa et moi.
Enora ne connaissait pas cette sensation. Sa mère ne lui manquait pas vu qu'elle ne l'avait pas connue ou si peu. Et pour les questions "féminines", elle avait Elisabeth. Néanmoins, elle savait que si, elle, la disparition de sa mère ne la touchait presque pas, ce n'était pas le cas pour sa soeur et leur père.
- L'important c'est que nous soyons ensemble. Toi, papa et moi.
Elle sourit à sa soeur.
- Oui. D'ailleurs, il faudra vraiment penser à lui acheter ce manteau. Il a beau dire, il serait beaucoup plus élégant.
Elle dirigeait la conversation sur un sujet plus trivial pour ne pas peiner plus sa soeur.
Elisabeth lui sourit :
- Oui je crois qu'après nous avoir faussé compagnie de la sorte, il le mérite bien ce manteau !
Elle saisit le heurtoir et frappa deux coups.
-Si ces dames veulent bien se donner la peine d'entrée, je vous pris de bien vouloir pardonner ce temps d'attente, dit une voix masculine en ouvrant aussitôt la porte.
Il se courba légèrement en faisant signe d'entrer de la main.
Enora eut un sursaut de recul en voyant un homme leur ouvrir la porte.
Etait-ce lui la "surprise" dont avait parlé Elisabeth ? Elle fit une
moue peu engageante. Elle se méfiait des hommes en général et des
étrangers en particulier. Elle se recula pour se retrouver derrière
Elisabeth et guetta la réaction de sa soeur.
Elisabeth sourit devant l'attitude de sa soeur.
Elle regarda celui
qui devait être le neveu de Manara. Elle lui avait dit qu'il était
assez à cheval sur le protocole en vigueur dans ce pays.
Elle entra et demanda :
- Vous êtes sûrement Greyson Ita ?
Olivia s'était incrustée dans le murs et ne les quittaient pas des yeux.
Greyson, laissa entendre un léger soupire
- Quel dommage, je me faisais une joie de me faire passer pour un serviteur... Eh bien tant pis.
Il se releva et les regarda tour à tour.
- En effet, Greyson Ita pour vous servir. Nous étions entrain de prendre une tasse de thé, je vous propose de vous en servir afin de vous réchauffer et de continuer les présentations... qu'en dites vous ?
il attendit que la 2e demoiselle entre pour fermer la porte
- Par contre puis je prendre vos affaires afin de vous mettre a l'aise ?
Enora resta à distance de Greyson. Elle s'accrochait à son sac et le
regardait d'un air méfiant. Ce n'était peut être pas très poli, elle en
avait conscience, mais c'était plus un réflexe qu'autre chose. Même
avec leur cousin, Aaron, elle réagissait ainsi.
Elisabeth sourit chaleureusement à Greyson.
- Nous avons nos habitudes, dit elle en prenant le manteau de sa soeur pour l'accrocher au porte manteau de l'entrée. Madame Ita n'est pas là ?
- Elle est chez les Rosemet, informa froidement Olivia.
Si elle était glaciale avec Elisabeth, lorsque le regard de la petite fille se posait sur Enora, il n'était que haine pure.
- Oh, je vois, dit Elisabeth qui avait appris à faire fi de l'attitude étrange d'Olivia.
Elle se tourna vers Greyson et lui sourit :
- Nous serions ravies de prendre une tasse de thé en attendant votre tante.
Elle glissa un bras rassurant autours de celui d'Enora.
Enora ignora le regard d'Olivia pour se concentrer sur ses pieds. Elle
avait une soudaine envie de retourner à la maison, de se calfeutrer
dans sa chambre ou dans la bibliothèque et d'attendre le retour de leur
père.
Elle apprécia de sentir le contact rassurant de sa soeur et se composa une expression des plus neutres.
Grey rendit le sourir à la demoiselle, alors qu'il allait ouvrir la bouche un estomac se fit entendre. Malheureusement il s'agissait du sien.
- Toutes mes excuses, je ne voyage pas le ventre plein et je n'ai rien avalé depuis mon départ de Londres et je crois que ma bête intérieur me le rappelle
il se mit a rire puis il se dirigea vers la cuisine tout en lançant a Olivia
- Veux tu bien installer nos invitées convenablement pendant que je m'occupe du thé s'il te plait ?
Alors qu'il fut entrer dans la cuisine seul sa tête ressorti pour s'adresser aux jeunes femmes
- Dites moi, cette jeune demoiselle qui a l'air de me craindre aime t elle les crêpes ?
Sans attendre la réponse il s'engouffra de nouveau dans la cuisine ou il remit de l'eau a chauffer.
La jeune fille qu'était Enora, aimait les crêpes, surtout avec du sucre, mais était
rarement autorisée à en manger. Elle lança un regard suspicieux vers la
porte où s'était engouffré l'homme : cherchait-il à l'amadouer ?
Son
regard gris glissa vers Olivia. L'enfant ne l'avait jamais appréciée et
c'était réciproque. Enora se sentait mal à l'aise en sa présence.
Qu'elle l'ait traitée à plusieurs reprises de "monstre" n'y était sans
doute pas étranger cela dit. La jeune fille ne pouvait qu'en vouloir à
Olivier de dire tout haut ce qu'elle pensait d'elle-même tout bas.
Elisabeth et leur père avait beau dire que sa maladie ne faisait pas
d'elle un monstre, elle avait du mal à penser autrement.
Elle finit par regarder Elisabeth et attendit que sa soeur décide pour elle.
- Elle aime une crêpe de temps en temps, approuva Elisabeth en regardant Olivia les planter pour grimper dans sa chambre.
Elle entraina sa soeur dans le salon en la serrant contre elle, sa main resserrée sur son bras.
Elle lui sourit :
- Il semble que pour ma part, je sois à la diette...lui dit elle à voix basse complice.
Il avait trouvé un plateau et y avait déposé l'assiette de crêpe, 4 tasses et la sucrière.
Après avoir remplis les quatre tasses il se dirigea vers le salon et trouva les deux jeunes femmes seule.
- Olivia est partie ? Et après c'est moi que l'on vient traiter de loup solitaire...
Il entra et déposa le plateau sur une table.
- Installez vous je vous prie et n'hésitez pas a vous servir. Alors, a qui ais je l'honneur et quelles affaires vous mène dans cette demeure ?
Il finit sa phrase en les invitant a s'assoir.
Elisabeth s'assit à sa place habituelle et se pencha pour prendre sa tasse entre ses deux mains.
Elle appréciait ce contact chaud mais ne chercha pas à boire le breuvage dans l'immédiat.
Elle
ne jugea pas bon de s'étendre sur ce qu'elle pensait d'Olivia et de son
éducation. Ce n'était vraiment pas la peine de se montrer grossière
envers leur hôte.
- Nous sommes les soeurs Austen. Nous vivons en face et votre tante nous donne des cours de peinture deux fois par semaine. Nous avons cependant un peu d'avance...Madame Ita s'est absentée durablement ? Nous pouvons ajourner la leçon si nécessaire...
Même si elle le savait ça ne ferait que doubler la déception d'Enora.
Enora tourna la tête brusquement en direction de sa soeur. Son regard exprimait toute la déception à l'idée qu'Elisabeth venait de soulever.
Greyson se demanda s'il entendrait un jour la voix de la deuxième sœur.
- Je ne peux vous dire pour le temps d'absence, je sais juste qu'elle est partie en me demandant de garder Olivia.
Il prit la tasse la plus proche de lui.
- Pour votre cours, vous pouvez toujours allez dans la salle ou je ne sais ou cela a lieu, et débuter une esquisse en l'attendant, nous trouverons bien un modèle a vous soumettre. Ça me permettra par la même occasion de voir vos travaux si bien sur cela ne vous gène pas.
Enora but son thé à petites gorgées. Il était brûlant mais excellent et elle eut un petit sourire appréciateur. Elle lorgna vers les crêpes avec envie. La présence de cet homme la mettait toujours mal à l'aise mais, au moins, Olivia était partie.
Il porta la tasse a ses lèvres et but une courte gorgée
- Mais je ne veux pas vous forcer, c'est a vous de décider de ce que vous souhaitez faire.
- Puis-je avoir une crêpe ? demanda Enora autant à sa soeur qu'à leur hôte. S'il vous plait.
La jeune fille avait une voix plutôt douce et basse, illustrant la réserve et la timidité qu'elle avait démontré jusqu'ici.
Il regarda en direction de la petite voix.
- allez y faites vous plaisir, elles ont été faites pour être mangé !
Elisabeth plaça une crêpe dans une petite assiette et la tendit à sa sœur avec une cuillère.
Elle poussa également le sucrier vers elle, lui souriant avec bienveillance.
Certes
ça ne valait pas en ballade en bords de mer avec leur père, mais un pe
de sucre saurait adoucir son amertume. Du moins, l'espérait elle.
Elle se tourna à nouveau vers Greyson.
- Si elle n'est pas rentrée dans une demi-heure, nous irons nous promener sur la plage et nous reviendrons plus tard, ce n'est pas un soucis, dit elle poliment. Qu'est-ce qui vous amène à Hautefort ?
Il finit sa tasse et la posa sur le plateau puis regarda Elisabeth d'un air des plus sombre.
- Je suis en mission, je suis ici pour traquer et tuer une personne et je n'aurais de repos tant que ca ne sera fait ...
Petit a petit sa bouche tressautait puis il éclata de rire.
- Désolé, c'est une blague de mauvais gout, je suis simplement ici en visite et envisage une possible installation. pour cela j'aimerais visiter et rencontrer du monde, pourquoi pas trouver une femme. Mais tant que je devrais garder la demoiselle qui nous a faussé compagnie, découvrir cet endroit me parait difficile.
Il se tourna vers la fenêtre.
- Je n'aime pas rester enfermé, j'aime être a l'extérieur et encore plus prés de la nature. En cela je vous aurais bien accompagné en bord de mer mais tant que Manara n'est pas la... Enfin passons, parlez moi de vous et de votre sœur ainsi de votre gout pour la peinture.
Elisabeth s'était raidie sensiblement à sa plaisanterie, ne la
comprenant pas jusqu'à ce qu'il éclate de rire. Elle se décrispa un peu
mais elle nota que cet homme était vraiment particulier. Ce n'était
vraiment pas les plaisanteries qu'on faisait par ici et immanquablement
ça la ramena à cette sombre histoire d'enfant assassiné.
Elle se
tendit aussi lorsqu'il avoua chercher une femme. Elle commençait à en
avoir assez d'entendre les hommes dirent ça en sa présence. Ce qui la
soulageait c'est que ça ne semblait pas être une priorité de son
père...Peut être dans l'espoir qu'elle le laisse en paix également avec
le sujet.
Quand a Enora... Elle lui adressa un rapide coup d'œil. Sa sœur connaitrait elle un jour le bonheur d'être aimée ?
Enfin le bonheur...Elisabeth n'en savait rien, elle n'avait jamais été amoureuse.
Concentrée sur le régal qu'était la crêpe, Enora avait arrêté de manger pour regarder Greyson par en-dessous, le regard inquisiteur lorsqu'il avait parlé de traque. Elle avait senti Elisabeth se raidir légèrement puis les deux soeurs s'étaient détendues lorsqu'il avait ri. A part Aaron, elle entendait rarement un homme rire. Et encore, en général, ce n'était pas en sa présence. Elle trouvait que c'était un joli son même si la blague était de très mauvais goût. Un instant, elle se demanda s'il ne l'avait pas fait exprès vis à vis de leur Hunter de père mais chassa vite cette idée, préoccupée par le fait qu'il dise chercher une femme. Dans sa tête, tout tournait très vite. Elle savait que leur père chercherait à marier Elisabeth un jour, et que vu son âge, cela ne manquerait pas d'arriver sous peu. Enora redoutait cet instant bien qu'elle souhaite à sa soeur de trouver un mari aimant qui s'occuperait bien d'elle. Paradoxalement, elle voulait qu'Elisabeth ait une autre vie, loin du fardeau qu'elle était, tout en souhaitant ne jamais être séparée d'elle. Que ferait-elle, seule à la maison lorsque Briac partirait en chasse ? Ou, pire, s'il n'en revenait pas ?
Consciente que son silence était impolie, Elisabeth sortie de ses pensées pour lui sourire poliment.
- J'espère que vous trouverez ce que vous êtes venu chercher, monsieur Ita. La peinture est un loisir agréable.
Et ce n'était vraiment rien de plus pour elle mais elle ne pouvait pas avouer que son père aurait refusé que sa sœur reste seule avec Manara...
Il mit la main sur son ventre et se baissa comme s'il venait de prendre un coup.
- Outch, vous venez de me faire mal là, Greyson sera très bien, pas de Monsieur s'il vous plait... Ça me donne l'impression d'être âgé... Et c'est valable pour vous deux.
Enora replongea dans sa crêpe. Elle ne voulait pas croiser le regard de cet homme. Il lui faisait moins peur que tout à l'heure et avait éveillé en elle un certain intérêt mais elle ne voulait pas se montrer impolie.
Greyson les regarda tour a tour en souriant puis il revint sur Elisabeth.
- Ce n'est peut être pas un sujet agréable a évoquer en si bonne compagnie, mais Olivia a évoqué un évènement étrange un peu plus tôt. Je n'avais pas eu vent, que de telles choses se produisaient... J'espère que ça ne perdurera pas.
Grey se retourna vers la fenêtre.
- Vous savez, c'est fou ce que le climat ressemble a celui de Londres... Humide... J'aimerais voir un beau ciel bleu et pouvoir piqueniquer sans avoir a prévoir les parapluies - Fit il en soupirant devant la vitre.
Il avait vraiment l'art de passer du coq à l'âne ! évoquer ce meurtre odieux pour aussitôt parler de pique-nique, c'était... Enora avait du mal à trouver les mots.
- Pas vous ? Insista Greyson.
- Au printemps, vous en aurez sans doute l'occasion, dit-elle d'une toute petite voix en reposant son assiette vide. Il ne fait pas que pleuvoir par ici. Comment était le bateau qui vous a amené de Londres ?
Enora aimait beaucoup les bateaux. Elle rêvait qu'un jour, elle embarquerait pour un voyage en mer tout en sachant que c'était impossible, à cause de sa maudite maladie ! Alors, puisque Manara tardait, autant faire la discussion sur un sujet qui lui plaisait plus que le meurtre de ce petit garçon.
Elisabeth sourit lorsqu'elle entendit la voix de sa soeur.
Greyson
Ita était peut être un homme assez désapointant mais il avait réussi à
sortir Enora de sa réserve et c'était assez exceptionnel pour adoucir
son opinion.
Elle prit une crêpe pour y goûter, laissant le jeune homme répondre à sa question.
Puis elle trouvait ce sujet autrement plus agréable que l'affreux meurtre de l'enfant...
Grey se tourna et regarda Enora avec un petit sourire.
- Ah j'ai le privilège de vous entendre !
Il prit une inspiration et repensa a son voyage.
- Pour répondre à votre question, le bateau était ... monstrueux... J'ai du passer la plus grande parti du voyage au grand air ou allongé car cela m'a rendu malade. J'ai une préférence pour la terre ferme.
Un frisson lui parcourut le dos en y repensant.
- Mais cela n'empêche que j'ai pu apprécier les mouettes dont une qui m'a fait un cadeau sur l'une de mes vestes. Surement un gage d'amitié ou de bienvenue. je ne suis pas trop calé en langage animal.
Sa main bougea légèrement
- Ah on dirait que mon corps a pas terminé de digérer le voyage - dit il en souriant
Il caressa sa main comme s'il s'agissait de la tête d'un animal
- Allez du calme ça va aller, brave petite bête - Il releva la tête et se mit a rire en pensant a la possible réaction des deux sœurs.
Enora ne savait que penser de Greyson Ita mais ne put s'empêcher de sourire légèrement en le voyant se parler à lui-même. Quand elle s'en aperçut, elle baissa la tête, embarrassée.
Assurément le neveux de Madame Ita était particulièrement excentrique
Elisabeth se sentait de plus en plus mal à l'aise en sa présence.
Elle
avait toujours promis à son père de veiller sur sa soeur et ne
souhaitait réellement pas que cet homme commette un impaire qui aurait
effrayé Enora.
Et il ne manquerait pas de le faire, elle en était certaine.
Elle reposa son assiette et poliment déclara :
- Nous allons rentrer. Dites à votre tante, que nous reviendrons cet après-midi...Si elle n'était pas disponible qu'elle nous fasse parvenir un mot.
Il effaça son sourire.
- Comme vous le désirez, je suis ravi d'avoir pu discuter avec vous. Je ferais part de votre message ne vous inquiétez pas.
Greyson regarda Enora qui baissait la tête
- Allons, relevez la tête, j'essayais simplement de vous détendre car vous n'aviez pas l'air a l'aise en ma présence. - il lui sourit et ajouta - J'espère ne pas vous avoir fait peur.
Elle releva la tête, piquée au vif par la remarque. Qu'il ait remarqué qu'elle n'était pas à l'aise ne lui plaisait pas mais elle ne pouvait le nier. Elle lui adressa un sourire des plus conventionnels qui n'atteint pas son regard. Elle était redevenue le petit chat sauvage qu'elle était en entrant.
- Nullement, monsieur. Merci de m'avoir parlé de votre voyage en bateau. Et pour la crêpe et le thé.
Elle jeta un oeil à Elisabeth, priant pour qu'elle les sorte de là au plus vite.
- Je vous souhaite un bon séjour à Hautefort.
Elisabeth se leva et incita sa soeur à la suivre d'un regard.
Elle enfila son manteau et aida Enora à passer le sien.
Elle se tourna vers Greyson :
- Je vous souhaite une agréable journée.
Si elle évita le terme de "monsieur" elle ne put se résoudre à user de son prénom, ils ne se connaissent pas suffisamment.
Elle regarda une dernière fois son visage et sa coiffure étrange. Il était probable que son père enquêterait sur lui.
- Attendez !
Greyson parti dans la cuisine, revint et enveloppant les crêpes restante dans un torchon. Il se dirigea vers Enora et les lui donna.
- Prenez je vous prie, vous avez eu l'air de les apprécier.
Enora eut un geste de recul involontaire quand il lui fourra les crêpes dans les mains. Elle sembla tout à coup paniquée et fila se réfugier derrière sa soeur. Heureusement, il ne l'avait pas touchée. Quelle catastrophe cela aurait été ! Mais ce n'était pas sa faute. Elle avait fait attention. C'est lui qui s'était approché ! Elle regarda Elisabeth d'un air de dire qu'elles devaient se hâter de quitter cet endroit et cet étrange personnage, mais aussi s'excusant de ce qui aurait pu arriver.
Elisabeth la calma d'un regard apaisant et la poussa doucement devant elle pour qu'elle sorte.
Elle sourit à Greyson et sortit à son tour.
Il les précéda et ouvrit la porte.
- Je vous souhaite de même - fit il en souriant a Elisabeth - Au plaisir de vous revoir.
Il fit comme a l'arrivée des demoiselles et se courba en tenant la porte ouverte. Il ferma la porte tout en les regardant s'éloigner.
Une fois engagée dans l'allée, elle dit à sa soeur :
- Quel étrange personnage...Nous allons à la plage ?
- D'accord.
Enora sourit à sa soeur, ravie d'aller en balade finalement. Cependant, elle restait soucieuse.
- Il a failli...
Elle ne finit pas sa phrase mais regarda ses mains avec dégout.
Elisabeth réalisa qu'elles avaient laissé leurs affaires de dessin chez
Manara. Ce n'était pas bien important. Elle prit le bras de sa soeur
pour s'engager sur la route.
Elle lui sourit avec douceur :
- Enora, il faut un contact bien plus prolongé. Et bien plus intime...
Elle contempla sa petite soeur un instant et lui souffla :
- Tu es si jolie, on ne peut pas en vouloir aux hommes de chercher ton attention.
- Mais je ne veux pas moi ! protesta-t-elle avec véhémence, bien plus en colère contre elle-même que contre Greyson Ita. Je ne veux pas qu'on me touche ! Je ne veux pas...
Sa voix s'étranglait, les sanglots montaient mais elle les refoula avec courage et détermination.
- Je ne veux attirer l'attention de personne... dit-elle sombrement.
Car, oui, attirer l'attention pouvait amener à d'autres sentiments, comme dans certains livres qu'elle avait pu lire en cachette de son père, et ces sentiments pouvaient faire souffrir. Si personne ne s'intéressait à elle, alors personne ne souffrirait et surtout pas elle.
Elisabeth resserra sa main sur le bras de sa sœur et lui sourit avec tendresse :
- C'est impossible Enora...Je te l'ai dis, tu es bien trop jolie. Mais rassure-toi celui qui voudra te faire une cours acharnée devrait d'abord séduire, papa...Et ce sera loin d'être facile.
Elle eut un petit sourire à cette idée.
- Pas si facile que ça, en effet !
Elle se replongea dans ses pensées. Elisabeth disait qu'elle était jolie mais elle, elle ne le pensait pas. Elle était pâle, maigrichonne... Comment quelqu'un pouvait la trouver à son goût ? Par contre, Elisabeth...
- Et toi ? demanda-t-elle soudain. Toi aussi, tu es jolie. Je te trouve même très belle. Tu n'as jamais attiré l'attention de quelqu'un ?
Elisabeth repoussa une mèche de ses longs cheveux derrière son oreille.
le vent ne lui facilita pas la tâche. Une masse châtain légèrement
bouclé et épaisse. Elle n'avait pas la chevelure rousse flamboyante des
femmes de la famille.
Si la silhouette d'Enora était toute en
finesse comme sa carnation, le corps d'Elisabeth était tout en formes
voluptueuses. Et même en serrant les corsets elle ne parvenait pas à
être à la mode...
- Je n'ai jamais fait mon entrée dans le monde. Qui donc s'intéresserait à moi, dit elle brièvement.
Comment aurait elle pu aller à des bals ou des soirées mondaines alors qu'Enora restait enfermée, prisonnière de leur maison.
A
la place, Elisabeth lisait beaucoup. Elle écrivait aussi mais ça elle
ne l'avait dit à personne, sauf à Aaron car il voulait devenir écrivain
et ça les faisait rêver.
Elle sortait se promener à cheval quand le
temps le permettait. Mais lorsque son père et sa soeur étaient occupés
à travailler, elle se contentait la majorité du temps à marcher dans la
ville d'Hautefort. Pour le reste, l'intendance de la maison l'occupait
suffisamment.
Enora se mit devant sa soeur et prit ses mains dans les siennes, la sermonnant doucement de son regard gris perle.
- Hé bien, moi, je suis sûre qu'il y a bien un homme quelque part qui s'intéresse à toi. Elisabeth... tu es si belle, il ne peut en être autrement. Et puis... Il n'y a aucun danger à être proche de toi. A part papa bien évidemment !
- Dans mon cas, je crois que papa serait bien débarassé s'il me savait marié et loin de ses pattes, dit elle en souriant à sa soeur.
Elle soupira et serra les mains de sa soeur.
Enora foudroya sa soeur du regard, montrant qu'elle n'était pas d'accord.
Les yeux d'Elisabeth glissèrent sur son petit doigt manquant.
Elle releva les yeux vers sa cadette et murmura :
- Quoique tu en penses c'est une bénédiction pour nous de t'avoir à nos côtés.
Elle secoua la tête.
- Sans moi, papa aurait pu se remarier, dit-elle sombrement. Et toi... Toi tu aurais une vie normale, avec des bals et des invitations, un fiancé éperdument amoureux... Sans moi, tu ne serais pas obligée de rester cloitrée à la maison. Je suis tellement désolée, Elisabeth.
Elle lâcha les mains de sa soeur pour l'enlacer avec force.
Elle la serra contre elle et caressa sa tête comme si elle n'était qu'une petite fille.
Elle
respira cette douce odeur floral qu'avait toujours eu Enora. Elle
s'était bien plus occupée d'elle enfant que leur bonne Joséphine. Briac
lui avait toujours dit qu'Enora avait besoin d'elle...Et privée de sa
mère Elisabeth s'était lancée dans cette entreprise à corps perdu. A
bien des égards, Enora était plus que sa jeune soeur, elle était sa
fille.
Elle s'écarta finalement pour la regarder, les larmes aux yeux :
- Quel étrange spectacle devons nous donner, dit elle pour cacher son émotion.
Elle reprit le bras de sa soeur pour retrouver le chemin vers la grève.
- Papa a trop souffert de la perte de maman, tu le sais bien. Il n'y a de place pour aucune autre qu'elle. Il était fou d'elle.
Elle soupira et son regard se teinta de tristesse :
- Tout le monde était fou de maman.
- Parle moi d'elle. Enfin, si tu veux bien...
Enora n'avait pas
de souvenirs de sa mère. Son seul univers féminin avait longtemps été
Elisabeth et Joséphine. Manara était venue s'y ajouter récemment et
l'âge de leur voisine faisait qu'elle s'y était accrochée comme si elle
était un substitut, mais surtout pour éviter d'embarrasser encore plus
Elisabeth avec ses questions et ses doutes.
Elle savait que parler
de leur mère ferait du bien à sa soeur. Enora, parfois, se demandait à
quoi aurait ressemblé sa vie si sa mère était encore de ce monde,
comment elle aurait réagi à sa maladie, si elle aurait poussé Elisabeth
à sortir de la maison pour se faire des amis...
- Sais tu comment ils se sont rencontrés ?
Elisabeth sourit et posa un regard rêveur vers l'océan qui se dessinait au bout de la plage. La marée était basse et des kilomètres de sable, de coquillages se livraient à elles.
- Ici à Hautefort. Papa était revenu au chevet de sa mère qui était mourrante. C'était une de ses voisines et il en est tombé amoureux. Elle avait beaucoup de succès mais elle me disait avant de m'endormir que dès qu'elle l'avait vu, elle avait su qu'il était différent. Elle l'a aimé au premier regard. Mais elle n'en a rien montré.
Elisabeth sourit et ajouta :
- Elle ne se fâchait jamais des absences de papa. A la place elle m'emmenait faire du poney, des promenades où nous laissions s'envoler des cerf-volants...Sauf les jeudi.
Ce souvenir lui fit perdre son sourire. Car au delà de la douceur et de la beauté de sa mère, il y avait cette part sombre et insondable que ni elle, ni son père n'avaient pu mettre à jour.
- Pourquoi les jeudis ? demanda Enora avec l'innocence de la curiosité.
- Parce que les jeudi...
Elle réfléchit et soupira. Après tout Enora était grande maintenant.
- Le jeudi maman restait enfermée dans son boudoir. Personne ne devait la déranger sous aucun pretexte. Nous respections cela.
Même si le prix avait été élevé.
Enora fronça les sourcils, d'une part parce qu'on ne lui avait jamais parlé de cela, et d'autre part en s'efforçant de comprendre.
- Pourquoi ? Qu'est ce qu'elle y faisait ?
Elisabeth réfléchit un long moment et finalement se hissa sur un muret pour s'asseoir face à l'océan.
Le vent rejetait ses longs cheveux en arrière, son regard restait insondable.
- Papa est le seul à être rentré dans la pièce après...sa mort.
Cette réponse aurait été facile et elle aurait clos la discussion de manière définitive. Car leur père ne lui aurait jamais dit ce qu'il y avait dans le boudoir. Et si Elisabeth en avait une idée c'est bien parce que cette nuit là, sa mère avait laissé la porte ouverte.
- Je crois que maman n'était pas une bonne catholique.
Enora s'était installée de biais, fixant son regard sur le visage de sa soeur. Elle était consciente que le moment était particulier sinon Elisabeth ne lui parlerait pas ainsi de leur mère. Et elle comptait bien en apprendre le plus possible sur celle qu'elle ne connaîtrait jamais.
- Papa est le seul à être rentré dans la pièce après...sa mort.
Un instant, la jeune fille crut qu'Elisabeth allait en rester là.
- Je crois que maman n'était pas une bonne catholique.
Elle ouvrit grand les yeux de surprise et posa sa main sur celle de sa soeur.
- Pourquoi... Pourquoi dis tu ça ?
Dans une famille normale, ce genre de réflexion aurait plutôt tendance à désigner quelqu'un se rendant peu ou pas du tout à la messe le dimanche, oubliant ses devoirs religieux. Mais chez les Austen, cela prenait une tout autre signification et Enora en avait eu quelques exemples en travaillant aux côtés de son père. Elle ne savait plus très bien si elle avait envie d'en savoir plus mais d'un autre côté...
Elisabeth soupira et continuer à fixer l'horizon.
- Elle allait à la messe, à confesse...Mais dans cette pièce, il y avait d'autres icônes, des symboles...Comme la tâche de naissance que tu as. Je crois qu'elle adorait des idoles.
C'était difficile d'avouer cela. Ça lui donnait la sensation d'écorner l'image de leur mère.
Enora serra la main de sa soeur un peu plus fortement mais baissa les yeux. La tâche... le dessin plutôt. Elle avait passé des heures, plus jeune, à se contorsionner devant le miroir pour mieux la voir.
- Papa le savait ? demanda-t-elle d'une petite voix étranglée.
- Pas avant de vider la pièce. Il lui avait fait le serment de ne pas entrer. Tu sais qu'il respecte toujours ses promesses.
Mais ce qu'il avait pu en faire, elle l'ignorait. Tout c'était passé très vite après leur fuite de Paris.
Enora était perdue et ne savait plus quoi penser.
- Est-ce... Est-ce que c'était mal ? Ce qu'elle faisait ?
Elisabeth regarda enfin sa soeur :
- Je ne pense pas. Maman était profondemment bonne et généreuse. De ça je suis certaine. Elle n'aurait jamais rien fait de répréhensible.
Elle prit la main de sa soeur entre les siennes et ajouta :
- Mais la personne qui l'a assassiné, la connaissait.
Elle réalisa qu'elle n'avait même jamais dit ça à leur père.
Le visage d'Enora se décomposa aussi vite que le soulagement de savoir sa mère incapable de faire du mal était apparu.
- Assassinée ?
Elle en avait les larmes aux yeux.
- Qui ? Pourquoi ?
Elle criait presque sans s'en rendre compte.
- Je ne sais pas. Je n'avais que six ans la nuit où elle est
morte...papa enquêtait sur une serie de crimes sanglants. Je sais qu'il
a longtemps cru que c'était lié mais...
Elle détourna les yeux.
- Je me souviens de sa voix. Son meurtrier l'appelait par son prénom, en riant...
Enora sentit son sang se glacer, son imagination fertile s'emballait et elle entendait le rire sinistre de l'assassin de sa mère.
- Il ne l'a jamais attrapé, n'est ce pas ? demanda Enora avec angoisse.
- Je n'ai jamais rien dit de tout cela a papa, dit elle a voix basse.
Enora était scandalisée par les révélations d'Elisabeth mais, surtout, peinée de savoir que depuis tout ce temps, sa soeur gardait ce secret pour elle et qu'elle en souffrait.
- Liz... dit-elle doucement, l'appelant par le surnom qu'elle lui donnait lorsqu'elle était enfant et incapable de prononcer son prénom dans son entier. Pourquoi ne lui as-tu rien dit ? Tu n'aurais pas du tout garder pour toi.
Elle l'enlaça une nouvelle fois, voulant lui apporter du réconfort.
- Maman me l'a défendu. Elle m'est apparue après sa mort et elle m'a demandé de lui dire qu'elle était en paix. Sinon, nous le perdrions lui aussi.
Elle sentit son corset l'étouffer et dût s'efforcer à reprendre sa respiration lentement.
- Elle m'a caché dans le placard de ma chambre. Elle ne voulait pas qu'il me trouve et elle m'a dit que je ne devais en sortir sous aucun prétexte. Je n'ai rien vu. En ça, je n'ai jamais menti à papa, murmura Elisabeth.
Mais elle n'oublierait jamais la voix de cet homme, les supplications de sa mère et les heures qui s'étaient écoulées avant que son père ne la sorte de sa cachette.
Comme cela avait dû être horrible pour Elisabeth, pensa Enora. Sans le vouloir, elle se mit à pleurer pour sa soeur et pour leur mère, chose qu'elle n'avait encore jamais fait.
- Tu crois qu'il t'aurait fait du mal à toi aussi s'il t'avait trouvée ?
Elle
aurait voulu demander à sa soeur comment leur mère était morte mais les
mots ne voulaient pas sortir et elle refusait de faire plus de peine à
Elisabeth.
Sa grande soeur la serra contre elle, essuyant ses larmes de sa main.
Elle oubliait parfois combien Enora était fragile et elle n'aurait probablement pas dû lui parler avec tant de franchise.
- Je ne sais pas. Mais il avait égorgé ma nourrice et notre bonne de l'époque alors...
Le sang qui maculait l'appartement, les murs, le sol. L'odeur insoutenable. Son père n'avait pu lui épargner cela. Leur déménagement hâtif n'y était pas étranger. ça et le mutisme dans lequel il avait trouvé Elisabeth. Elle n'avait retrouvé la voix que quelques jours plus tard.
Enora frissonna, imaginant encore une fois sans peine le spectacle. Briac disait toujours qu'elle avait trop d'imagination !
- Où étais-je, moi ? demanda-t-elle tout doucement. Maman m'avait-elle mise dans le placard avec toi ?
Savoir que sa soeur l'avait protégée lui apportait un peu de réconfort. Et, comme ça, Elisabeth n'aurait pas été seule dans ce moment terrible.
Elisabeth la regarda incertaine. Comment se sortir de cette mauvaise passe dans laquelle sa jeune soeur venait de la mettre par cette simple question...
Après le service du midi et l'horrible (et miteuse) clientèle qu'il avait dû se coltiner, Louis décida d'aller se détendre par une petite promenade au bord de la mer... et éventuellement de jolies trouvailles, après tout sa chance ne l'avait peut-être pas tout à fait quitté pour aujourd'hui...
Justement, son regard se posa sur deux
silhouettes qui d'ici, avaient l'air fort appétissantes. En
s'approchant un peu, il put mieux distinguer les deux jeunes filles qui
discutaient. Elles avaient l'air si tristes, si préoccupées... Et sans chaperons.
La brise
lui apportait leur douce odeur et il se sentit frémir. Il les lui
fallait absolument. Tout de suite.
Il s'approcha sans trop
d'empressement, les mains jointes dans le dos, l'air d'un homme qui se
promène tranquillement et arrive là tout à fait par hasard. Ce qui
après tout était un peu le cas...
En passant près d'elles, il s'arrêta, les regarda et leur sourit poliment.
- Mesdemoiselles, dit-il d'une voix suave. Puis-je me permettre de vous dire que je vous trouve réellement ra-vis-santes?
Elisabeth resta un moment sans parler, mal à l'aise par ce souvenir.
Comment lui dire pour ce soir là...Comment avouer cela à sa petite soeur.
Elle se mordit la lèvre et s'apprêta à biaiser lorsqu'une voix masculine la fit sursauter.
Perdue dans cette discussion, elle ne l'avait même pas entendu approché.
Elle serra un peu plus la main de sa soeur entre les siennes lui dissimulant son handicap.
C'était
un beau jeune homme brun, richement habillé. Il lui disait quelque
chose mais elle ne parvenait plus à savoir où elle l'avait vu
auparavant.
Réalisant qu'il avait dit quelque chose, elle se vit dans l'obligation de le faire répéter :
- Excusez-moi mais je n'ai pas saisi ce que vous venez de dire, monsieur, dit elle poliment.
Enora avait sursauté au son de la voix et fronçait les sourcils : encore un empêcheur de tourner en rond ! Après le maire et Greyson Ita voila qu'arrivait... qui au juste ? Elle regarda le nouveau venu d'un air méfiant. Encore un homme... Décidément...
Si le jeune homme avait
bonne allure, sa façon de parler lui fit froid dans le dos. Elle
n'aimait pas vraiment son regard non plus, bien qu'elle aurait été
incapable de dire pourquoi.
Elle se redressa, bien droite, mais
laissa sa main dans celle de sa soeur. Elle ne dit pas un mot et
attendit, priant pour qu'il s'en aille.
Il regarda la plus jeune, esquissa un léger sourire puis reporta son attention sur la plus âgée mais non moins délicieuse.
- Je constatais simplement combien vous êtes ravissantes... Mais je suppose que vous le savez déjà. On doit vous le dire souvent...
Parfois, il trouvait cela agréable de jouer le crétin admiratif. Les demoiselles ne savaient jamais vraiment comment réagir. Et le sang qui leur montait aux joues était une délicieuse torture... C'était comme humer un bon vin des heures durant, avant de le déguster lentement.
Enora soupira. Encore des paroles creuses et banales de celui qui voulait séduire ! Elle en avait tant lu dans ses livres qu'elle trouvait que cela sonnait faux. Elle regretta encore plus l'absence de leur père et, surtout, cette intervention qui arrivait pile au moment où Elisabeth parlait de leur mère.
- Liz... Rentrons, dit-elle froidement.
Elisabeth relâcha la main de sa soeur pour se laisser tomber sur ses pieds.
Elle manqua de trébucher et c'est Louis qui dû la retenir pour qu'elle ne s'écroule pas dans le sable.
Elle leva ses yeux vers lui et rougissant de gêne, s'excusa.
- Nous devons rentrer, dit elle en se dégageant poliment.
Il ne manqua pas de prendre une profonde inspiration pour mieux s'imprégner de son odeur et plissa légèrement les yeux alors qu'elle se dégageait. Très intéressante...
- Mais nous venons à peine de faire connaissance... dit-il d'un air un peu déçu.
Il tourna la tête vers la plus jeune pour laisser la légère brise lui dire si elle aussi, elle avait ce quelque chose un peu étrange... En fait, elle était très différente, plus... familière? Oui, elle lui rappelait quelque chose... mais quoi?
Il la détailla un peu et son
expression changea littéralement quand il vit sa main. L'emplacement du petit doigt sur le gant n'était pas marqué. Sa main gauche.
ça c'était plus
qu'étrange... Et plus que familier... Qu'est-ce que cela pouvait bien
pouvoir dire?
Il remonta vers son visage et la fixa sans aucune
retenue. Son visage lui était pourtant inconnu, il en était certain. Il
devait en parler à Adrien. Non, Lisa. Non, une seule aurait une
réponse. Millicent. Il devait se rendre sur l'île. Tout de suite.
Mais il mourait de faim.
Et ces deux jeunes filles... Il ne pouvait décemment pas les laisser s'échapper comme ça...
Non,
tant pis, il les retrouverait, cela ne serait pas si difficile maintenant qu'il connaissait leurs odeurs. Il
devait aller chercher Adrien immédiatement. Et ensuite se rendre chez Millicent.
Enora n'aimait vraiment pas la façon dont il avait regardé sa soeur
et encore moins celle dont il l'a fixé maintenant. Elle en avait la chair de
poule !
Quand elle le vit son regard glisser et se figer sur sa main mutilée, elle la cacha
prestement derrière elle et le foudroya du regard, comme si cela
pouvait le faire partir.
Et à son grand étonnement, cela sembla marcher !
- Très bien, pardonnez-moi, mais moi aussi, je dois y aller, dit-il précipitamment.
Il se retourna en leur faisant un léger signe de la main, dévoilant une absence d'auriculaire frappante, et s'éloigna en toute hâte, marmonnant ses pensées tout haut. Même s'il ne savait plus trop que penser...
La jeune fille fut frappée de stupeur en voyant la main du jeune homme et son coeur manqua un battement. Son regard alla de lui à Elisabeth. Ce pouvait être une coïncidence bien entendu. En fait, ce ne pouvait être qu'une coïncidence mais c'était étrange.
- Tu... as vu ? demanda-t-elle à Elisabeth tout en regardant le jeune homme s'éloigner.
Tout s'était passé si vite, de l'irruption du jeune homme à sa chute en passant par son départ.
Elisabeth le regarda partir et se tourna vers sa soeur, elle aussi un peu incrédule.
Il lui manquait un doigt. Le plus petit. Comme Enora. A la même main.
Un sentiment de malaise l'envahit et d'une voix blanche, elle dit :
- C'est étrange oui. Tu crois qu'il est malade lui aussi ?
Mais elle savait bien que non. Elles devaient regagner la maison. Elle devait parler à son père immédiatement.
Enora haussa les épaules. Bien sûr que non. Son doigt manquant n'avait rien à voir avec sa maladie.
- Qu'est ce que tu racontes ? maugréa-t-elle, trouvant l'attitude d'Elisabeth bien étrange.
Mais cette dernière la prit par le bras et l'entraina :
- Il se fait tard.
Elle acquiesça mais trouvait que quelque chose clochait.
- Tu as peur.
Ce n'était pas une question mais bel et bien une constatation.
Elisabeth ne ralentit pas la marche :
- Bien sûr que oui. Tu ne vois pas que cet homme est louche ? Il est peut être dangereux, dit elle agacée.
Elle priait en son for intérieur pour que leur père soit à la maison.
- Je vois bien qu'il est étrange et il me fait peur aussi, dit Enora en s'arrêtant de marcher. Mais tu ne me dis pas tout. Tu as eu peur en voyant sa main.
Elle la fixait durement du regard.
Elisabeth la regarda durement à son tour et c'est avec autorité qu'elle lui dit :
- Enora, nous rentrons immédiatement.
- Non, dit-elle le plus fermement possible. Pas tant que tu ne m'auras pas dit ce qui se passe.
Elle était bien décidée à ne pas bouger.
Elisabeth s'arrêta et cacha son visage entre ses mains pour réfléchir.
Si
leur père avait été là, elle n'aurait pas fait ce caprice. Ou même, il
aurait été plus fort qu'elle. Il l'aurait maintenu dans ce cocon
d'ignorance...Mais Elisabeth n'avait pas son assurance.
Elle baissa ses mains et regarda Enora :
- Nous n'avons pas eu le temps de te cacher. C'est le meurtrier de maman qui coupait les doigts des enfants des femmes qu'il égorgeait et violait, dit elle d'une voix hachée.
Elle ne voulait pas dire ça. Elle ne voulait pas faire ça. Pourquoi fallait il qu'Enora la mette au pied du mur comme ça, en pleine rue.
Enora encaissa la révélation d'un bloc. Elle eut du mal à respirer et regarda longtemps son doigt manquant, assimilant ce qu'elle venait d'entendre.
- Est-ce qu'on peut rentrer maintenant ? demanda Beth d'une voix tremblante.
Elle leva la tête vers Elisabeth et fit quelques pas dans sa direction. Elle lui prit la main et lui sourit tristement.
- Pardon, Liz. Rentrons.
Elle se hissa sur la pointe de ses pieds et déposa un baiser sur la joue de sa soeur pour se faire pardonner.
Elisabeth se sentait transie de froid.
Elle garda tout de même la main de sa soeur pour faire le chemin comme lorsqu'elle était petite.
Elle venait de dire quelque chose d'abominable. Elle avait franchi la ligne de conduite.
En une phrase, elle était devenue son père.















