12 mars 2008
Chapitre 7 - Le départ de St Nazaire
"- Ma mamm, ma mamm, petra servij din
Be' brav, peogwir na zime'an ket, oh!
- Ma mère, ma mère, à quoi me sert-il d'être jolie
Puisque je ne me marierai pas !"
Chanson populaire bretonne
Mona s'était levée tôt comme chaque matin. A
présent, elle était assise devant sa coiffeuse et brossait
distraitement son imposante chevelure blanche. La brosse de vermeille
glissait avec régularité et ses poils crème paraissaient presque jaune
à côté des cheveux de Mona. La jeune femme était perdue dans ses pensées.
Elle
avait reçu, plusieurs semaines auparavant, un courrier d'Ella
l'avertissant de sa venue pour aujourd'hui. Cette nouvelle la laissait
encore perplexe.
Ella. . . Ella de Beaulieu. . . cela la
ramenait plusieurs années en arrière quand elle étudiait à Paris à
l'Ecole du Louvre. Au début elle avait pris Ella pour une autre de ces
écervelées qui semblaient malheureusement constituer l'essentiel du
public féminin de l'Ecole du Louvre. Elle en avait le profil et parfois
même le comportement. Mais finalement elle s'était révélée différente,
vraiment intéressée. Elles étaient sans doute les deux seules filles
dans ce cas. C'est peut-être ça qui les avait rapprochées.
Elles
ne s'étaient pas vues depuis. . . depuis qu'elles avaient été
diplômées, cela faisait quatre ans. Chacune avait choisi un chemin
différent sans doute avec le même but, l'indépendance. Mona comprenait
parfaitement ce qui avait motivé les choix d'Ella. Elle aurait pu faire
pareil. . . mais elle avait encore une trop haute opinion d'elle-même
pour ça. Cet immense orgueil mêlé d'une pointe de veulerie était
quelque chose qui ne lassait pas de la surprendre chez les membres de
la noblesse. Ella n'était pas différente des autres pour ça. Prête à se
vendre pour arriver à ses fins. Enfin. . . c'était sans doute elle qui
avait raison en fin de compte. Mona se dit qu'elle était encore trop
indisciplinée.
Elles s'étaient plus ou moins perdues de vu. Pas
parce qu'elles s'étaient brouillées ou quoi que ce soit d'autre de ce
genre, non. La vie, simplement la vie. Les liens s'étaient distendus et
seule la courtoisie les avait poussées à garder des relations. Ce qui
rendait cette visite d'autant plus troublante. Il fallait qu'Ella ait
vraiment besoin d'elle pour venir jusqu'ici. Ella était une fleur
précieuse qui ne pouvait avoir de terreau que les plus beaux salons
dans les plus belles et grandes villes. Elle dépaillerait sans doute
terriblement à Saint Nazaire. Une chance pour elle que Mona habita et
teint boutique dans un bel hôtel particulier.
Mona essayait de
s'imaginer à quoi Ella pouvait ressembler aujourd'hui. Quatre ans ce
n'était pas tant de temps que ça. Elle jeta instinctivement un regard
au miroir et détailla son reflet. Ses grands yeux d'un bleu trop clair,
elle ne les aimaient pas, ils étaient beaucoup trop pâles. Avec ses
cheveux blanc, sa peau blanche, ses yeux bleu glacier, elle avait
l'impression que les couleurs avaient disparu de son corps. Sa tenue
actuelle n'arrangeait rien à la situation. Elle n'avait pas encore
passé sa robe et ses dessous étaient blancs eux aussi. La dentelle
blanche de sa chemise paraissait presque ton sur ton avec sa peau. Elle
se détailla sans complaisance. Un peu de couleur aurait sans doute
arrangé un peu les choses. Ses soeurs étaient belles, elle n'aurait pas
été vilaine, sans doute, d'autant qu'elle avait la taille d'une finesse
rare qui ne devait rien au corset. Si elle n'avait pas été monochrome.
. . enfin presque monochrome. Il y avait bien sa bouche qui n'était pas
blanche, bien au contraire. Elle était d'un rouge presque sang,
tellement colorées que la plupart des gens les imaginaient fardées.
Non, décidément, tout cela n'était pas très harmonieux.
Mais cela
n'avait pas changé depuis l'époque où Ella et elle se fréquentaient.
Ella était pleine de couleurs à l'époque. Mona, elle, n'avait pas
changé. Mais en serait il de même d'Ella. Les changements de sa vie
avaient été bien plus bouleversants que ceux de la vie de Mona. Elle
était marié, avait deux enfants. Cela avait il eu un impact sur elle ?
D'après les échos qu'elle en avait eu Ella devait toujours être aussi
belle, mais cela ne voulait pas forcément dire qu'elle n'avait pas
changé. Elle pouvait être d'une beauté différente.
Mona arrêta
le va et vient monotone de la brosse en soupirant. Il y avait beau
temps que ses cheveux étaient brossés et ce malgré leur épaisseur. Elle
allait devoir les attachés. C'était la partie éprouvante. Elle allait
devoir échafauder sa coiffure à l'aide des épingles alignées devant
elle. Elle soupira de nouveau et se lança dans la pénible opération.
Une
fois qu'elle eut fini, elle revêtit sa robe. Elle choquait le petit
monde de Saint Nazaire en ne portant jamais de col haut. Si la chose
était fréquente dans les soirées mondaines, cela ne se faisait pas dans
la journée. Toutes les femmes bien portaient des corsages à col haut.
Mona non. Elle n'allait tout de même pas leur dire qu'elle ne
supportait tout simplement pas de porter un corsage fermé sur le cou.
Elle préférait nettement les voir s'agiter, mal à l'aise et choqués par
ses impertinences. La robe était à col carré, d'un beau bleu saphir qui
s'harmonisait parfaitement avec le pendentif qu'elle avait choisi :
deux paons en émails face à face perchés sur un triangle de nacre orné
de diamants et de saphirs, serti d'or, le tout terminé par une perle en
forme de poire. C'était un chef d'oeuvre de l'Art Nouveau, signé par le
joaillier Lalique. Sa robe était délibérément discrète pour mettre en
valeur le pendentif, mais d'une coupe parfaite et de la dernière mode
parisienne. Mona, passa un boléro d'un bleu plus sombre pour compléter
sa toilette. Elle ne faisait pas un effort particulier pour Ella. Mona
prêtait toujours une attention particulière à sa tenue.
Elle
descendit au rez-de-chaussée et alla déverrouiller la porte arrière qui
était aussi la porte de ce qui était devenu sa boutique, la porte qui
donnait sur la rue. Son grand-oncle avait aménagé le rez-de-chaussé
pour accueillir sa collection. Pour protéger les ouvrages précieux, la
lumière ne rentrait pas ou presque. Un balcon courait tout autour de la
vaste pièce unique pour atteindre les rayons les plus élevés. C'est à
ce niveau que se trouvait également le bureau de Mona. C'est là aussi
où elle avait fait installer le téléphone magnétique dernier modèle. De
là elle pouvait facilement voir si quelqu'un pénétrait dans le
sanctuaire. Il y faisait d'autant plus sombre que les étagères étaient
très rapprochées et d'un bois sombre. Cela sentait un peu le renfermé.
Mona
se plongea dans la traduction qu'elle avait en cours mais elle
n'arrivait pas à se concentrer correctement. Elle se demandait ce qui
pouvait bien pousser Ella à venir jusque dans son repaire et l'arrivée
imminente de son amie ne faisait qu'empirer les choses. Elle aurait été
tellement moins nerveuse si elle avait pu mettre une heure précise pour
encadrer son attente. . . ou peut être pas.
Elle se rendait
compte qu'elle était finalement très excitée et très heureuse d'avoir
une visite. Pour la première fois, elle se rendit compte combien elle
était seule.
Le bruit d'une voiture à cheval dans la rue et elle
s'arrêtait devant chez elle. Elle ne voulait pas avoir de faux espoirs
aussi retint elle ses pensées d'avoir la certitude qu'il s'agissait
d'Ella, mais les chances étaient plus que grandes que ce soit bien
elle. Mona se dit que c'était une chance qu'elle ait été à Saint
Nazaire. Elle revenait de Syrie et avait trouvé le courrier d'Ella.
Elle aurait aussi bien pu ne pas être là avant plusieurs mois. Elle se
leva et descendit l'escalier de bois raide. Il n'avait pas été fait
pour une femme et le descendre dans sa tenue était un exercice
d'agilité toujours renouvelé. Elle pesta intérieurement contre les
vêtements féminins. Comme chaque fois, elle arriva sans encombre au
niveau du sol, sans s'être pris les pieds dans sa robe ou que son talon
ait glissé sur les marches étroites. Heureusement, elle avait les pieds
petits.
Elle se dirigea d'un pas sûr vers la porte malgré la
pénombre. Son client allait entrer d'une minute à l'autre si son
oreille ne l'avait pas trompée.
Ella de Beaulieu avait annoncé sa venue à son amie depuis plusieurs semaines.
Après
un passage de quelques semaines à Paris où elle avait pu remplir ses
malles des dernières tenues à la mode et ses oreilles des derniers
cancans, elle avait lancé sa voiture en direction de Saint Nazaire.
Ella estimait être une femme accomplie. Elle avait fait un beau mariage, avait donné à son époux un héritier et une fille dont il était fou. Elle avait sur le plan personnel bâti une réputation des plus saines, fait des voyages dont l'exotisme lui attirait foule à ses salons. Elle était riche. Elle était belle. Et elle avait la tête sur les épaules. Il ne lui manquait qu'une chose...L'assurance de conserver tout ceci pour l'éternité.
Elle descendit du fiacre, regrettant de ne pas
pouvoir être véhiculée dans une automobile. cela aurait eu un peu plus
de classe...
Mais elle ne cherchait pas à épater Mona. Elles ne
s'étaient pas vues depuis plusieurs années pourtant elle savait que ce
n'était pas le genre de détails qui auraient réellement eu un impact
sur son amie. Elle avait bien mieux à l'abri dans ses malles...
Elle ferma son manteau et prenant soin à ne pas plonger ses bottines dans les flaques, s'avançant jusqu'à la boutique de livres anciens que tenait la jeune femme. Ella poussa la porte pour entrer, se composant un visage avenant et digne.
Ella entra dans la boutique et son premier réflexe fut d'inspirer à
plein poumon l'odeur des livres anciens. Cela faisait longtemps qu'elle
ne s'était retrouvée dans ce genre d'environnement. Depuis son dernier
séjour au Caire, en faite...
Ses grands yeux bleus mirent quelques secondes à se faire à la pénombre et achevèrent leur course sur la personne de Mona.
Un
sourire plus franc, plus chaleureux se glissa sur ses lèvres roses et
elle franchit la distance qui les séparer pour s'emparer de ses deux
mains.
Elle chercha un mot qui serait juste mais également gentil. Son amie avait toujours cette chevelure étonnante d'un blanc plus clair que le sable d'Afrique. Et ce teint si pâle, si délicat qui pourtant ne lui conférait pas une aura de poupée comme il était en vogue....
Mona regardait la silhouette d'Ella en contre-jour alors que le tintement à peine audible de la sonnette accompagnait son entrée. Elle n'avait pas changé, elle non plus, elle était toujours aussi lumineuse. Mona restait immobile, ne sachant trop comment se comporter. Elle n'avait jamais été très douée pour ce genre de situation. Quelle attitude adopte-t-on quand on retrouve une ancienne amie ? surtout quand on en éprouve un réel plaisir.
Mais Ella par la spontanéité de ses manières résolvait déjà le dilemme de Mona.
- Mona...Tu es si...Toi ! dit elle avec un éclat de rire candide.
Ella avait gardé des tics dans ses manières, se parant toujours de minauderies, de rires agréables mais crées de toutes pièces. Elle savait qu'elle pouvait s'en défaire ici, mais il lui fallait toujours un temps d'adaptation.
Si elle ? A l'époque, on l'avait surnommée le Reine des Neiges. Etait-ce à
cela que faisait allusion Ella ? Être elle ? N'était-ce pas le lot de chacun
d'être soi.
Mona n'avait put s'empêcher de tiquer légèrement sur le tutoiement, la
fréquentation des Américains sans doute.
L'usage du vouvoiement était
tombé en désuétude en anglais et on disait les Américains un peuple
très direct et s'embarrassant fort peu des manières. Elle était peu à
même de juger. Les Américains qu'elle avait eu l'occasion de rencontrer
avaient tous besoin de ses services, ils devaient faire très attention
d'appliquer la stricte étiquette française de peur de se la mettre à
dos.
Ella relâcha les mains de Mona pour regarder
autours d'elle, déboutonnant son manteau pour dévoiler une robe au col
montant. D'une couleur crème, des broderies noires sur le corsage
mettait en valeur la qualité de sa tenue. Le cambrure de son dos
provoqué par son corset mettait en valeurs le drapé arrière de la jupe
dont les plis finaux étaient enjolivé de dentelles anciennes noires.
Ses
longs cheveux blonds étaient retenus en chignon mais de nombreuses
boucles tentaient de faire faillir la coiffure. L'humidité semblant
vouloir faire rebiquer les mèches plus que de nécessaire.
Mona finit par se rendre compte qu'elle n'avait pas encore ouvert la bouche depuis que son amie avait pénétrée dans la boutique.
- Vos enfants vous accompagnent ils ?
Elle se dirigea vers la porte et en tira les gros verrous. Puis se tourna vers Ella et lui enjoignit de la main d'un geste gracieux de la main. Elle commença à s'enfoncer dans l'ombre des rayonnages.
- Nous serons plus à l'aise pour discuter au salon. Ne vous souciez pas de votre voiture, je vais envoyer Marguerite indiquer le chemin à votre cocher.
- Mes enfants ?
Elle éclata de rire en la suivant comme si elle était en terrain connu.
- Dieu merci, non ! Ils sont en ce moment avec leur père à Atlanta. Le voyage est suffisamment éprouvant et long...Je n'ose imaginer en leur présence, soupira-t-elle avec un grand sourire.
Elle ne cessait de regarder tout autours d'elle l'univers où son amie vivait. C'était très différent de sa maison coloniale à La Nouvelle-Orléans...
Mona ouvrait la marche. Elle avait fini par
atteindre une porte, cachée dans les lambris, portant elle, elle
l'ouvrit et laissa Ella passer devant elle. Il s'agissait d'une sorte
de sas. Elle ferma la porte menant à la boutique derrière elle,
plongeant le réduit dans le noir puis elle ouvrit une autre porte, de
l'autre côté laissant ainsi de nouveau rentrée la lumière.
Elle laissa de nouveau Ella passer en premier.
Les
deux jeunes femmes venaient de pénétrer dans une large entrée de
cérémonie, dont les portes fenêtres donnaient sur un petit parc qui
devait servir aussi d'allée d'honneur. Un escalier d'honneur en pierre
de taille montait à l'étage. C'est la direction que Mona prit.
Plusieurs
choix s'offrait à elle mais elle avait opté pour le petit salon.
C'était sans doute ce qui s'harmonisait le plus avec la personne
d'Ella. Arrivée au premier palier, Mona, délaissa le grand salon qui
s'ouvrait devant elle. Elle prit une porte plus discrète sur le côté et
pénétra dans un salon meublé à la mode Art Nouveau, dans le style
d'Emile Gallé. Là encore les livres étaient omniprésents cependant ils
devaient être moins fragile car la lumière entrait à flot dans la
pièce. Elle avait un côté extrêmement gracieux et lumineux.
Mona désigna un des fauteuils à Ella puis décrocha un combiné qui pendait au mur et appuya sur un bouton.
- Marguerite, nous avons de la visite. Le fiacre de Madame de Beaulieu est devant la boutique.
Mona raccrocha le combiné, s'assit.
- Dites moi ce qui me vaut la joie de votre visite.
Ella avait ouvert de grands yeux, comme une enfant à la fête devant la succession de passage.
Le petit salon était visiblement un excellent choix à sa mine réjouit, son regard ne cessant de balayer les lieux.
- C'est vraiment ravissant, finit elle par dire une fois assise.
Elle sourit à Mona.
- Dites moi ce qui me vaut la joie de votre visite.
Elle s'appuya contre le dossier du fauteuil, bien qu'elle resta impeccablement droite.
Ses yeux quittèrent le visage de Mona :
- J'ai hérité d'une maison dans la ville de Hautefort. C'est à quelques kilomètres d'ici, je crois.
Un sourire passa sur les lèvres de Mona.
- Vous aurez certes moins de chemin à faire pour vous rendre d'ici à Hautefort que de Paris à Hautefort. . . mais si vous aviez dans l'idée de vous arrêter sur le chemin pour me saluer, le moins que l'on puisse dire c'est que votre sens de l'orientation aurait besoin de quelques ajustements.
Hautefort ? Quel lien pouvait il y avoir entre la visite d'Ella et Hautefort ? Pour le peu qu'elle en savait, Hautefort était un petit port breton. . . ces simples mots renfermaient tout. Rien qui put motiver la venue d'Ella. Sa maison ? Elle pouvait tout à fait s'y rendre par curiosité, mais certainement pas en faisant ce détour. Ce qui pouvait la motiver. . . le savoir de Mona bien entendu. . . mais quel rapport encore avec Hautefort ?
Ella lui sourit et la jaugea un moment.
- La vie éternelle. Je crois que j'ai trouvé une piste, dit elle après un silence. Et à qui d'autre, sinon toi pourrais-je le dire ?
Mona sourit en retour.
- Quelles sont vos sources ?
Mona
ne croyait à rien en particulier mais ne doutait de rien en général. La
vie éternelle n'était mythique que parce que nul n'avait pu l'atteindre
ou prouver qu'il l'avait atteint.
Si des sources suffisamment
fiables apparaissaient pour prouver qu'elle existait alors. . . en tout
cas, quel que soit la réalité de la chose, une recherche ne pouvait que
l'intéresser ne serait-ce que pour le plaisir intellectuel que cela lui
procurerait.
Les yeux d'Ella pétillèrent d'excitation.
- Des lettres que mon arrière grand-mère avait échangé étant jeune avec un homme dénommé Lisa Fairchild. Il vit à Hautefort.
Elle lissa sa jupe et précisa en baissant la voix :
- Il vit toujours à Hautefort.
Mona ne demandait qu'à voir. Voilà qui était quelque chose de concret. Mais bien entendu, c'est là que commençait aussi le vrai travail scientifique. Celui où il convenait de déterminer s'il s'agissait d'une mystification habillement menée ou bien d'une réalité.
L'éternité ne l'intéressait pas. Savoir si c'était possible par contre. . . Elle avait été élevée entre pays noir et pays blanc, marais à tourbe et marais salant, les gens de l'extérieur ne faisait pas plus confiance à l'un qu'à l'autre. . . et peut-être que si leur vie leur convenait telle quelle, ils avaient raison.
La curiosité de Mona était éveillée, mais elle ne voyait pas ce qu'elle même pouvait bien venir faire dans cette histoire.
- Comment pouvez vous être sûre qu'il s'agit bien du même ?
Ella lissa à nouveau sa jupe quelques minutes.
Elle regarda finalement Mona :
- Lisa Fairchild est le fils d'une américaine. Millicent Fairchild. Il se trouve qu'on parle encore beaucoup d'elle chez moi. Et c'était il y a presque deux siècles... Elle aurait fui avec ses trois enfants : Sevan, Mawu et Lisa. Des noms qu'on retrouve ici en Bretagne.
Elle essaya de se contenir :
- Mais je te l'accorde, mieux vaudrait vérifier les registres à la mairie de Hautefort. Tu vois, Mona...Toi tu as la tête sur les épaules. Alors que moi, je me dissipe et m'exalte sans cesse...
Mona sourit encore.
- Les prénoms constituent d'autant moins des preuves valables qu'il n'est pas rares qu'ils soient utilisés autant que le nom de famille comme signe d'appartenance. Ce qui ne veut pas dire que j'écarte la possibilité que vous évoquez. Les registres ne sont pas une preuve suffisante à eux seuls non plus. Pour toute recherche, il faut un faisceau d'indices convergents constituant une preuve suffisante. . . Puisque vous ne semblez pas disposer à le dire de vous même. . . pourquoi avez vous besoin de moi ?
Un coup discret fut frappé à la porte. C'était Marguerite qui se tenait là. Elle avait l'allure combinée d'une gouvernante et d'une cuisinière. De cette dernière elle avait le visage avenant du bon vivant et de l'autre la tenue. Elle ne prononça pas une parole avant de s'éclipser.
- Vos malles sont dans l'entrée. Le déjeuner sera servi dès que nous serons disposées à le prendre.
Ella s'était apprêtée à répondre mais l'interruption de Marguerite lui fit refermer sa bouche rose.
Elle lissa à nouveau le tissu de sa robe.
Elle s'y perdit en contemplation mais répondit malgré tout :
- Le voyage m'a un peu coupé l'appétit.
Elle resta silencieuse quelques secondes et ajouta :
- Honnêtement, Mona...Je ne sais pas.
Elle releva les yeux et dit avec une hésitation :
- Peut être parce que je crois sincèrement que tu n'essayerais pas...de t'enrichir ou de me doubler si nous trouvions réellement le secret de la vie éternelle. Tu...
Elle baissa à nouveau les yeux :
- Tes yeux ne brillaient pas du même éclat que les miens lorsqu'on parlait des trésors que pouvaient contenir les tombeaux...
Elle ne semblait cependant pas éprouver de véritable honte à avouer sa cupidité.
Mona ne répondit pas. C'était vrai ses yeux ne brillaient pas à l'idée de la vie éternelle. . . vivre éternellement. . . l'éternité était trop vertigineuse pour l'être humain, en tout cas trop pour elle. Elle ne croyait pas à la vie après la mort, personne n'était revenu pour témoigner. . . à part peut-être celui dont il était fait référence dans les Evangiles mais ces textes étaient sujets à caution. La mort était une fin dans son esprit et elle ne pouvait pas cacher que quelque part, elle était terrorisée par cette perspective. . . mais elle l'était plus encore par tout ce qu'impliquait l'immortalité, elle connaissait suffisamment la solitude pour imaginer ce que cela pouvait devenir après deux siècles. . . quand on était vraiment seul. Par contre l'idée de pouvoir découvrir si oui ou non cela existait, et si oui comment et pourquoi cela était possible. . . oui. . . cela la faisait vibrer d'excitation. Quant à l'enrichissement. . . elle avait bien d'autre moyen à sa disposition si cela avait été son but.
Mona restait immobile dans son fauteuil, semblable à une statue de marbre. Elle hocha lentement la tête.
- Quand souhaitez vous repartir ?
Ella maintint son regard un moment et finalement dit à mi-voix :
- Demain matin, ce serait très bien.
Elle s'éclaircit la voix et ajouta :
- J'ignore ce que nous trouverons là bas et combien de temps nous aurons à séjourner à Hautefort...Mais je crois avoir exploré tout ce qu'il y avait a voir sur la famille Fairchild en Amérique.
Ella lui emboita le pas pour la suivre.
Il y avait deux cantines métalliques, la jeune femme ayant décidé de prendre le strict minimum et d'aviser une fois sur place.
- Tu ne t'es pas mariée alors ? demanda-t-elle dans son dos.
Mona sembla réellement se transformer en statue comme si pendant une fraction de seconde toute vie l'avait quittée.
Elle se tourna vers Ella avec un sourire.
- Non. Que voulez vous faire de vos affaires ?
- Je t'admire aussi pour ça, dit elle pensive.
Admirer, pensa Mona, voilà qui était une bien curieuse réflexion. C'était plus un concours de circonstance. . . et puis la chance que son grand oncle ait été ce qu'il était.
Ella haussa les épaules et reprit la conversation.
- Je ne sais pas. Peux-tu me loger ou aurais-tu un bel hôtel à me conseiller ?
Mona sourit à Ella.
- Il y a plus que suffisamment de pièces pour pouvoir vous loger. Vous aurez même le choix.
Mona pénétra dans une pièce attenante et en ressortit presque aussitôt.
- Nous avons de la chance, Louis n'est pas encore rentré chez lui.
Peu de temps plus tard un homme d'une cinquantaine d'années, qui avaient tout du paysans, le visage buriné et les larges mains calleuses entrait dans la pièce tournant d'un air gêné sa casquette dans ses mains, les yeux rivés à ses gros godillots boueux. Dansant d'un pied sur l'autre, visiblement mal à l'aise.
Ella sourit à l'apparition de l'homme;
- Bonjour monsieur, dit elle avec enthousiasme.
Pour
Ella, il n'y avait pas vraiment de classe inférieur même si elle était
bien heureuse qu'il y eut des gens pour réaliser des tâches qui lui
déplaisaient profondément.
Il y avait surtout des gens à séduire, charmer et amener à réaliser ses moindres souhaits.
Et
pour cela, la jeune femme n'usait jamais d'autorité mais du charme
inhérent à sa personne. Elle ne doutait et ne comprenait pas qu'on
puisse y résister.
L'homme fit tourner une nouvelle fois sa casquette entre ses doigts, coula un regard timide vers Ella et bafouilla plus qu'il ne dit :
- B'jour Ma'ame.
Mona lui fit un sourire encourageant avant de désigner les bagages d'Ella.
- Voici les affaires de mon amie, pourriez vous les monter dans la chambre aux iris. Par ailleurs, Madame et moi-même partons demain matin, pourrez vous prendre la peine de venir descendre nos bagages.
- Bien sûr Madame la. . .
Louis s'arrêta au milieu de sa phrase alors que le regard de Mona s'était fait dur pendant l'espace d'un éclair.
- A vot' service.
Le pauvre homme s'embrouillait, ne sachant trop quoi faire de sa casquette et finit par se décider à la remettre sur sa tête.
Mona se tourna vers Ella :
- Je vous montre votre chambre.
- Avec plaisir, dit elle en se suspendant à son bras, et il faudra aussi que tu me racontes tout ce que tu as fait ces dernières années !
Un peu de légèreté ne leur ferait pas de mal et Ella avait bien remarqué que Mona était un peu froide. Mais elle savait bien que ce n'était qu'une question de temps et de tempérament. Elle était confiante.
Mona laissa Ella se suspendre à son bras. Cela faisait longtemps que personne ne lui avait marqué ce genre de signe d'affection.
- Malheureusement je n'ai pas grand chose à raconter. . . comme vous pouvez l'imaginer pour quelqu'un vivant à la limite entre Saint Nazaire et Saint Marc. Je suis sûre que votre vie a été bien plus palpitante. Mais là aussi je crains que nous n'ayons plus urgent à nous soucier. Vous devriez m'informer de l'ensemble du fruit de vos recherches et des documents dont vous disposez. Pour le moment vous ne m'avez donné à manger que des merles.
Tout en parlant, Mona entraîna Ella au deuxième étage. Pris le couloir, sur toutes les portes il y avait une clé. Elle poussa l'une d'entre une dont la fenêtre était fait d'un vitrail représentant des iris. L'ensemble de la pièce était décorée de manière féminine mais s'adressait clairement à une femme plutôt qu'à une jeune fille.
- Voici votre chambre - fit Mona en s'écartant pour laisser passer Ella devant elle.
Ella entra et poussa des cris d'admiration.
- Oh c'est charmant ! Vraiment ! C'est délicat mais frais...Et ce vitrail ! Quel travail remarquable...
Elle virevolta dans la chambre et se tourna vers elle en souriant :
- Je vais presque regretter de ne pas m'y attarder plus d'une nuit.
Le visage de Mona s'éclaira.
- Je suis heureuse que cette chambre vous plaise. Mon grand-oncle souhaitait que ces pièces soient utilisées et appréciées.
Il y avait comme une teinte de nostalgie dans ses paroles.
- Vous paraissiez très pressée de vous rendre à Hautefrort. . . mais rien ne vous empêche de revenir ici. . . Vous m'avez dit que votre grand-mère correspondait avec cette dame Fairchild. . . Vous avez également dit que vous aviez recueilli toutes les informations possibles en Amérique. Si vous voulez que je vous aide, il va falloir m'en dire plus.
Ella soupira et alla s'assoir sur le lit.
- Oui...Mais avant tout de chose, il faut que vous sachiez que la famille Fairchild est liée de manière intrinsèque avec les esclaves...Plus précisément avec leur religion. Il la nomme Vodoun. En avez vous entendu parler ? demanda-t-elle en se départissant pour la première de ses mimiques pour aborder un visage sérieux.
Mona hésita une seconde, elle aimait assez se tenir debout, mais en face d'une personne assise cela devenait vite discourtois lors d'une conversation.
Elle tira une chaise et s'assit avant de répondre.
- L'Afrique noire ne fait pas partie de mon domaine de compétence. . . quant aux Antilles, leur histoire est trop récente pour moi.
Il y avait une point de rire dans la fin de sa phrase. Elle se moquait visiblement d'elle-même et de son attrait pour les choses très anciennes.
On entendait des bruits lointain de pas lourds, de jurons et de choses que l'on pose. Visiblement Louis état en train de s'appliquer à faire ce qu'on lui avait demandé.
Ella la regarda :
- A vrai dire ce n'était pas non plus mon domaine de compétence. Et je n'y comprends pas tout...Mais j'ai rencontré des gens qui ont pu m'expliquer certaines choses. Cette religion ressemble à de la sorcellerie...Elle est assez effrayante.
Elle baissa la voix et ajouta :
- Là bas...On m'a dissuadé d'enquêter sur la famille Fairchild.
Mona haussa un sourcil :
- De la sorcellerie ?
Que pouvait elle dire à ce sujet ? les gens des marais étaient considérés comme des sorciers. . . Sa famille était considéré comme des sorciers. Mais ce n'était pas vraiment ça. . . ou peut-être. . . la sorcellerie englobait tellement de chose.
- que voulez vous dire par sorcellerie ? Je ne suis pas sûre que qui que ce soit ait un jour pensé à définir clairement ce mot. Il y a autre chose que je trouve paradoxale. Vous parlez de religion or la sorcellerie n'est pas une religion mais un ensemble de rituels. . . De quoi s'agit il en fait ? le vo. . . enfin bon. . . et quel rapport avec la famille Fairchild ? De quelle manière vous a-t-on dissuadé d'enquêter sur la famille Fairchild ? Vous n'êtes pas du genre à vous laisser dissuader lorsque vous avez quelque chose en tête. "On" a du être très persuasif.
Ella soupira et prit un instant pour rassembler ses pensées.
- Pour tout vous dire mon mari a acheté l'ancienne plantation des Fairchild à la nouvelle Orléans. J'ai rencontré là bas des nègres qui pratiquent ces cultes étranges. L'une d'elle m'a raconté que Millicent Fairchild s'était éprise d'un esclave et s'était adonnée à cette religion...Mais elle aurait détourné leurs préceptes...Elle aurait commis des choses terribles.
Elle regarda Mona :
- Je ne sais pas quoi exactement car aucun n'a voulu me dire. Mais un voisin dit qu'il s'agissait de sacrifices humains. Il m'a aussi dit qu' elle avait eu deux jumeaux qu'elle a nommé Lisa et Mawu...Ce sont le nom de dieux vodoun. Ils ont quitté le pays en 1727. Elle et ses trois enfants. Apparemment pour éviter une émeute meurtrière. Elle fut recherchée par son beau frère et un hunter. J'ai deux lettres qui en attestent.
ona réfléchit aux paroles prononcées par Ella.
A ce moment les bruits de pas se rapprochèrent et Louis arriva portant une des malles qu'il posa dans un coin, puis il repartit et revint presque aussitôt avec l'autre qu'il posa à côté de la première. Il avait retiré ses godillots et se promenait en chaussette.
Mona s'adressa à lui avec un sourire plein de chaleur :
- Merci, Louis, d'être resté plus tard et de vous être occupé de ça. Vous pouvez rentrer maintenant.
Louis rougit légèrement. Il avait de nouveau retiré sa casquette qu'il faisait tourner entre ses gros doigts.
- C'est naturel Madame. Faut pas me remercier.
Louis leva une seconde les yeux vers Ella parut hésiter une fraction de seconde puis continua :
- Bonne soirée, Mesdames.
Il tourna les talons en remettant sa casquette. Lorsqu'il eut disparu, Mona se tourna de nouveau vers Ella.
- Récapitulons. Une femme appelée Milicent Fairchild habite une maison à la Nouvelle Orléans où il y a des esclaves. Elle tombe amoureuse de l'un d'entre eux et est initiée à leur religion qui comporte des rituels magiques. . . comme toutes les religions soit dit en passant. Mais elle détourne ces rituels vers quelque chose de tellement terrible que personne n'accepte de dire de quoi il s'agit. . . quelque chose qui doit toucher aux tabous de cette religion. Finalement sacrifice humains. . . mais cela doit aller plus loin. . . sinon cela n'aurait pas déclencher une émeute meurtrière. Il faut beaucoup de peur pour pouvoir combattre ceux qu'on craint autant que cette femme. Enfin elle a eu des jumeaux Lisa et Mawu. . . mais vous parlez de trois enfants. . . Voici mes questions : que pouvez vous me dire de ce qui est le plus craint par les gens pratiquants cette religion ? Pourquoi parlez vous de "vodouns" en parlant des noms des jumeaux, alors que jusqu'à présent vous utilisiez ce mot pour désigner la religion elle-même ? Serait-ce le nom qu'ils donnent à leurs dieux ? Si oui, qui sont ces dieux ? quelles sont leurs caractéristiques ? Vous dites qu'elle est partie avec ses trois enfants, qui est le troisième ? Vous dîtes qu'elle fut recherchée par son beau frère, qui est il ? et un hunter, qu'est-ce que c'est que cette chose là ? Enfin vous parlez de lettres, j'aimerai les voir.
Ella ouvrit des grands yeux devant le flots de questions et finit par dire hésitante :
- Je ne me rappellerai pas de tout ce que vous venez de demander...
Elle se leva et ouvrit l'une des malles. Elle sortit un livre et parcourut plusieurs pages avant d'en sortir deux vieilles lettres jaunies.
- C'est tout ce que j'ai pu sauver, dit elle en lui tendant. Les adresses sont devenues illisibles mais j'ai réussi à trouver celle de Thomas Fairchild...mais c'était il y a si longtemps.
Mona devant l'air effaré d'Ella eut un léger rire.
- Veuillez m'excuser. J'ai réfléchi à haute voix.
Elle prit les lettres que lui tendait Ella mais ne les regarda pas tout de suite.
- Je vais vous reposer mes questions une par une car je crains de les oublier. . . Un élément qui me semble très important : quel est ce que les gens de cette religion craignent le plus ? le plus gros tabou ?
En écoutant la réponse d'Ella, Mona se mit à sentir les lettres qu'elle lui avait donné. Elle les goûta également avec la pointe de la langue.
Ella la regarda faire interloquée et en oublia de répondre.
Finalement elle se souvint de la question et réfléchit.
- Je ne sais pas trop. La femme avec qui j'ai discuté m'a dit qu'après cette histoire ils avaient évité de laisser les blancs salir leurs dieux...
Elle resta silencieuse un instant et finalement dit :
- Mais je crois qu'ils avaient la sensation que Millicent Fairchild avait volé le pouvoir des dieux.
Mona remarqua qu'elle n'avait pas vraiment
répondu à sa question. . . mais effectivement voler le pouvoir des
dieux était la pire transgression qu'une religion puisse concevoir
puisque tout rituel religieux était fondé sur la communication entre le
dieu et celui qui pratiquait le rituel avec un don volontaire de la
part du dieu. . . ceci dit ceci pouvait expliquer cela. . . on volait
le pouvoir des dieux comme on échappait à la mort.
Devant l'air ahuri d'Ella, Mona se mit à rire.
-
Je suis experte en vieux bouquins, les lettres semblent authentiques
même s'il faudrait une expertise plus approfondi pour en être sûr. . .
coyez vous qu'il y ait un concept se rapprochement chez nous de la
sorcellerie au sens diabolique. . . comme l'antithèse de ce qui est
bien ? Cela reste lié à ma deuxième question. D'après ce que vous avez
dit, il m'a semblé que "vodouns" n'était pas uniquement le nom de leur
religion mais aussi de leurs dieux. Ce qui signifierait que les jumeaux
Fairchild portent le nom de dieux de cette religion. Si oui, qui sont
ces dieux ? quelles sont leurs caractéristiques ? Dans la religion
hébraïque primitive, le pouvoir de dieu réside dans son nom et chacun
de ses noms ou souffles correspond à un pouvoir. . . c'est pour ça que
le dernier nom est caché, nul ne le connaît hormis dieu, comme ça nul
ne peut avoir accès à la totalité du pouvoir de dieu.
Ella ouvrit à nouveau ses grands yeux bleus et bafouilla :
- Mona...Tu recommences là...Tu sais bien que si j'ai suivi les mêmes enseignements que toi, je me suis arrêtée en cours de route...Et là, tu vas un peu trop vite pour moi.
Elle essaya de rassembler ces pensées.
- Il existe un panthéon importants de dieux dans cette religion. Mais certaines figurent sont plus ou moins importantes. Honnêtement je ne sais rien sur ces personnalités là. Et je n'ai pas trouvé d'ouvrages...Tu sais là bas, les croyances des nègres ne sont pas vraiment pris au sérieux...
Mona rit de nouveau.
- Je me laisse emportée. Il s'avère que les religions ont souvent des schémas communs et j'ai du étudier les religions du proche orient pré-islamique et la magie qui leur est attachée par la force des choses. S'il n'y a pas d'ouvrage, alors il n'y a qu'un moyen d'avoir des informations sur cette religion, aller à la source. Poser les questions aux nègres qui pratiquent cette religion en leur faisant bien comprendre que c'est un véritable intérêt. . . enfin cela me paraît difficile dans l'immédiat. Revenons donc à mes questions : vous avez parlé de jumeaux puis vous avez dit que Milicent Fairchild était partie avec ses trois enfants. Qui est le troisième ?
Tout en posant sa question, elle commença à jeter un regard rapide sur les lettres.
Ella soupira :
- A vrai dire c'est un mystère. Le fils ainé semble être né avant qu'elle s'entiche de cet esclave. On ne parle jamais de lui. Même concernant les jumeaux, je n'ai pas trouvé trace récente de Mawu. Je sais juste que c'était une femme. La seule trace palpable c'est ce Lisa Fairchild vivant à Hautefort depuis au moins trente ans...sans avoir vieilli.
Elle la regarda :
- Je sais qu'il me manque bien des éléments...Les lettres de ma grands-mère et quelques effets personnels de Millicent que j'avais récupéré...Tout a été volé peu avant mon départ. A la place j'ai trouvé un baluchon de tissu contenant une poudre étrange, des herbes et une huile visqueuse.
Elle ajouta :
- Il y avait aussi un serpent dans mes draps.
Ce souvenir lui tira une grimace de désagrément plus qu'une véritable peur.
Mona réfléchit quelques secondes encore.
- Le fils aîné est donc à part. . . Quelles informations avez vous sur ce Monsieur Whiters ? poudre, herbe et huile visqueuse ? avez vous demandé ce que cela signifiait.
Très tranquillement Mona alla ouvrir un des tiroirs de la commode, sortit un petit sac en toile brodée et retourna s'asseoir.
- Monsieur Whiters était le contremaître à la plantation des Fairchild. Mais apparemment sa soeur était mariée à Thomas Fairchild. Ce dernier est le frère du mari de Millicent Fairchild, John.
Elle lissa sa jupe.
- Concernant ce que j'ai trouvé. C'est un charme. Il est censé attirer la mauvaise fortune sur moi, dit elle en la regardant.
Ella n'y croyait pas et ça ne l'avait guère impressionnée. Elle avait rapidement compris que là bas on en faisait beaucoup pour effrayé les gens étrangers à ces cultes. Le serpent dans sa chambre n'était pas venimeux et à ses yeux c'était une preuve suffisante que ce n'était qu'un avertissement.
- C'est bien ce que je pensais, mais je voulais en avoir confirmation. . . visiblement les symboles ne sont pas si éloignés des nôtres.
Elle se leva tout en continuant de parler :
- Vous avez mentionné un "hunter", qu'est-ce ?
Mona alla jusqu'au meuble de toilette, versa de l'eau dans la bassine, tira du sel de la pochette qu'elle tenait dans la main et commença à murmurer quelque chose.
Ella la regarda faire et s'étonna :
- Tu n'en as jamais entendu parler ? Les hunters sont des chasseurs de démons. Mais ce ne sont pas des gens d'Eglise comme les exorcistes. Je ne suis pas sûr en revanche que ce soit une corporation ou quoique ce soit d'organisé...
- ah. . . nous n'avons ni l'un ni l'autre dans les marais.
Mona prit la bassine où elle avait mélangé l'eau et le sel et la leva au dessus de sa tête tout en continuant de murmurer, avant de la présenter aux quatre points cardinaux.
Tenant la bassine dans les mains, Mona revint vers Ella.
- Nous manquons d'information sur cette religion. Avez vous plus d'informations sur la partie non "corrompue" des Fairchild ? Monsieur Whiters était il le "hunter" dont vous avez fait mention ou s'agit il de quelqu'un d'autre ?
Mona s'arrêta devant Ella, prit de l'eau sur dans sa main en coupe, étendit son bras de manière à renverser l'eau sur la tête d'Ella d'une manière qui ressemblait étrangement à un baptême.
Ella la regarda faire de plus en plus intriguée.
Elle sursauta quand l'eau la baptisa et se mordit la lèvre inférieur pour ne pas faire référence à sa coiffure.
- Euh...Oui Monsieur Whiters en était un. Mais je ne sais pas ce qu'il est devenu...Tu es un peu sorcière ?
Mona écarquilla les yeux d'étonnement en entendant parler de sorcière.
- Je suis née à Saint Molf, déclara Mona comme si cela expliquait tout. C'est de l'eau lustrale.
Elle alla reposer la bassine sur la table de toilette tout en continuant :
-
Lavez vous le visage, les mains et les pieds avec elle. Même si vous ne
croyez pas aux charmes, cela ne peut pas faire de mal et il faut
toujours envisager que tout est possible. Surtout dans la quête que
vous avez entreprise.
Mona vint se rasseoir près d'Ella.
-
Avez vous plus d'informations sur la partie non "corrompue" des
Fairchild ? Monsieur Whiters était il le "hunter" dont vous avez fait
mention ou s'agit il de quelqu'un d'autre ? vous n'avez pas répondu à
ces questions.
- Si, si. Monsieur Whiters était un hunter. mais comme je te disais, je
ne sais pas ce qu'il est devenu. Ces deux lettres m'ont été envoyées.
mais j'ignore qui en était l'auteur. Cela venait de Londres.
Elle regarda l'eau avec méfiance :
- Je dois le faire maintenant ?
Mona rit devant l'air méfiant d'Ella.
- C'est de l'eau pure
avec du sel de mes salines. . . et mes mains étaient propres. Vous
pouvez le faire quand vous voulez. . . avant le début de la prochaine
nuit. Cela fait beaucoup de coïncidences tout ça. Une femme qui
s'adonne à un détournement inavouable d'une religion d'origine
africaine s'avère avoir pour beau-frère le beau-frère d'un hunter. . .
par ailleurs, on vous menace dès que vous mettez la main sur quelque
chose. . . pour vous enjoindre à ne pas continuer et dans le même temps
quelqu'un vous envoie ces lettres de manière anonyme pour vous pousser
à continuer. . . Même s'il ne s'agit pas de vie éternelle, il y a
certainement quelque chose derrière tout ça. Dites moi, avez vous
quelque souvenir des échanges épistolaires entre votre grand-mère et
cette dame Fairchild ?
Elle préférait utiliser cette eau au moment de se rafraichir. C'est
qu'elle craignait de ne plus être très présentable en se mouillant le
visage...Et puis ôter ses chaussures devant Mona la dérangeait un peu.
Elle réfléchit :
-
C'était entre elle et son fils. Lisa Fairchild. Il y avait trois
lettres de lui, des plus enflammées et croyez moi guère convenable pour
l'époque. Elles étaient postées de Paris. Il l'enjoignait visiblement à
céder à ses avances...Mais vraiment tout atteste que ma grand-mère n'en
a rien fait.
Mais de cela bien sûr, elle ne pouvait avoir aucune garanties concrètes...
Mona réfléchit :
- Si ces lettres ont été volées c'est que leur
contenu avait de l'importance or vous me dites qu'il ne s'agirait que
d'une histoire galante avortée entre ce Monsieur Fairchild et votre
grand-mère. . .
Elle réfléchit encore :
- C'est que les
relations entre les hommes et les femmes doivent tenir un rôle
quelconque dans ces rituels. . . après tout c'est aussi le cas pour
nous. Récapitulons les éléments qui peuvent avoir un impact sur
l'aspect religieux. . . les jumeaux portent des noms sacrés et. . . ce
sont des jumeaux. C'est une figure assez courante dans les religions. .
. souvent aussi le reflet d'une opposition conceptuelle doublée d'une
sorte de puissance mystérieuse. Tous ces éléments ne me disent rien qui
vaille s'il y a effectivement pouvoir. . . Dans tous les éléments que
vous m'avez indiqué il n'y a rien qui puisse permettre d'affirmer ou
d'infirmer ce qui vous intéresse.
Ella avait écouté sagement, son esprit essayant de synthétiser les mots savants de Mona.
Elle
retrouvait ces picotements d'agacement qu'elle éprouvait il y a
quelques années lorsque son amie arrivait à s'entretenir avec des
professeurs dont on lisait aisément l'admiration dans leurs yeux. Ou la
stupéfaction. Ou la crainte.
Dans tous les cas, Mona avait dû leur laisser un souvenir alors qu'elle...
Elle essaya de chasser ses sentiments parasites pour se concentrer sur la discussion.
- Tu es d'accord qu'une visite à hautefort s'impose ?
Mona hocha lentement la tête en matière d'approbation.
- Mais
il nous faudra nous montrer extrêmement prudentes. . . que ce soit vrai
ou non, que le pouvoir ou la puissance existe ou non. . . les gens qui
y sont liés m'ont l'air d'être de toute manière peu fréquentables et
prêts à aller loin. Comme je vous l'ai dit on ne se révolte pas sans
raison contre quelque chose qui nous fait peur. . . il en faut
généralement beaucoup. J'aimerai beaucoup savoir qui vous a envoyé ces
dernières lettres. Souhaitez vous dîner ?
- Oui. Je souhaiterai juste me rafraichir et mettre une tenue plus confortable, dit elle en lui souriant.
Elle
portait toujours ses vêtements de voyage et ce dernier ayant été plutôt
long et chaotique, elle en ressentait les traces sur son corps.
Elle la regarda et lui dit plus posément :
-
Je suis soulagée de pouvoir compter sur toi.Michael ne s'est pas
vraiment montré très receptif à toute cette histoire...Enfin, il n'est
guère ouvert à autre chose que les comptes de son affaire.
Elle
n'allait pas s'en plaindre, il lui laissait au moins la liberté de
voyager. Seule de surccroit. Mais cela avait été le fruit de longues
négociations qui s'étaient soldées par deux grossesses
disgracieuses...Enfin, il avait un héritier et elle avait la paix.
Mona eut un étrange sourire.
- On ne peut pas lui en vouloir.
Je suis née dans un pays où ce qui ailleurs est considéré comme mythe
est là considéré comme réalité. . . cela aide. . . et puis c'est un
sujet de recherche qui ne manque pas d'intérêt d'autant qu'il est fondé
sur des croyances méconnues et que je ne connais pas personnellement. .
. et puis il y a tous ces mystères autour de cette affaire, le fait
qu'on ait voulu vous dissuader de poursuivre aussi. . . tout cela donne
plus d'épaisseur à vos intuitions. Il y a forcément quelque chose
derrière tout ça. La question est quoi ?
Mona se leva et se dirigea vers la porte. Avant de sortir elle se retourna :
-
N'oubliez pas, l'eau lustrale. Le visage, les mains et les pieds. Je
vous attendrai à la salle à manger dans une heure. C'est au premier.
Ella regarda Mona sortir et fixa encore un moment la porte.
Elle
quitta sa contemplation pour parcourir la chambre du regard. Elle lui
plaisait vraiment beaucoup. On s’y sentait bien, en paix. Peut être que
si elle avait eu une chambre comme celle-ci, elle n’aurait pas eu cette
sensation d’étouffer chez elle.
A moins que l’ancienne demeure coloniale des Fairchild soit empreinte de vibrations sanglantes.
- Tu t’égares, ma fille, se dit-elle à voix basse.
Elle
ouvrit une malle et chercha une jupe et un corsage plus simple à
passer. Une cotonnade serait agréable et elle pourrait une veste de
laine par-dessus. L’humidité de la Bretagne ne lui avait vraiment pas
manqué.
Elle se déshabilla et une fois en sous-vêtements s’approcha de la bassine.
Elle suivit à la lettre les consignes de Mona : les mains, le visage et les pieds.
Elle s’attendait presque à ce que quelque chose arrive…Mais non.
Vraiment
elle se laissait bien trop bercée par toutes les fadaises que lui
avaient racontées les sorcières de la Nouvelle Orléans.
Elle
s’habilla et relâcha sa cascade de cheveux blonds. Elle s’assit sur le
lit pour les brosser et sortit de sa trousse de toilette le petit
grigri que lui avait donné le « boko » Saint André. Elle le caressa du
bout du doigt en se demandant encore pourquoi elle l’avait accepté.
Elle se souvint de ses mots « On dit qu’elle n’était pas très belle
mais ses cheveux…Il y avait le maléfice de l’amour dans ses cheveux.
Les vôtres aussi sont un profond envoûtement m’dame De Beaulieu. »
Elle les laissa libre sur ses épaules et se leva pour se regarder dans un miroir.
Elle
était de taille moyenne, peut être un peu plus grande que les autres
femmes. Elle avait un beau corps, même si sa dernière grossesse lui
avait laissé plus de formes qu’elle ne l’aurait voulu. Mais en serrant
bien son corset, c’était tout à fait acceptable. Son visage était assez
harmonieux, des pommettes hautes, un teint un peu trop hâlé par rapport
aux bretonnes, des lèvres charnues d’un rose soutenu et des yeux en
amande d’un bleu tirant sur le lavande.
Oui, elle était belle. Mais pour combien de temps encore ?
Elle
toucha les légères petites rides d’expression autours de ses yeux,
laissant ses longs cheveux blonds aux reflets chauds et dorés encadrer
son visage.
Elle aurait bientôt vingt six ans. Bientôt elle ne
tournerait plus les têtes…Déjà les regards se faisaient moins appuyé et
elle suscitait plutôt le respect que la passion.
Elle tira un peu sur sa peau dans l’espoir de la lisser. En pure perte.
Elle soupira et entreprit d’attacher à nouveau ses cheveux, la mine soucieuse.
S’il
existait un moyen de rester jeune et belle, de ne pas s’avilir comme sa
mère avant elle, alors Ella était prête à tout pour le découvrir.
Avec l’intelligence de Mona, elle savait qu’elle avait de grande chance d’y arriver.
Elle s’assit au secrétaire et tint son journal à jour avant de rejoindre son hôtesse pour le dîner.
Mona alla à la cuisine. Elle se rendait compte
que, si cette histoire était vraie, de nouveau, les fées croisaient son
chemin. C'était peut-être pour essayer d'effacer la mort des
différentes personnes qui l'avaient approchée de trop près qu'elle
était prête à suivre Ella. . . en plus bien sûr de l'attrait de la
recherche qui n'était pas un aspect négligeable.
Marguerite
était aux fourneaux et, lorsqu'elle vit Mona, se transforma en image de
la réprobation. Ces dames n'avaient pas mangé depuis le matin, elles
allaient tomber malade, à commencer par sa dame à elle qui était déjà
si pâle. Elle espéra que Mona avait fait le rituel de purification sur
la nouvelle venue. . . les étrangers étaient souvent accompagnés d'un
tas de gens et elle n'avait pas l'intention de passer des jours à
balayer simplement parce que Madame avait eu une visite. . . et puis
Madame. . . quand elle ne le faisait pas, Marguerite se demandait si ce
n'était pas une forme de punition à son égard. . . enfin, si elle était
là, c'est que cette fois elles allaient se sustenter. Elle commença à
préparer tout ce qu'elle pensait nécessaire pour combler le manque du
déjeuner.
Mona dit d'une voix douce mais ferme : - léger, et elle tourna les talons.
Marguerite
jura en son fort intérieur : léger, léger. . . toujours à manger avec
un appétit d'oiseau. Elle sortit une tourte qu'elle mit à chauffer, se
lança dans une souper et ajouta son arme fatale. . . elle commença à
fabriquer des crèpes. C'était tellement bon que ces dames n'y
résisteraient sans doute pas. . . et ce n'était pas lourd.
Mona
continua son chemin jusqu'à la partie cachée de la bibliothèque. Elle y
entreposait et y étudiait les livres qu'elle ne voulait pas voir dans
sa boutique . Il fallait bien qu'elle affronte les fées un jour ou
l'autre. Elle se rappela les principes de base. Prendre garde de ne pas
rentrer dans leur danse, prendre garde de ne rien consommer qui vienne
de leur monde.
Elle aurait peut-être du porter un peu plus
attention à certaines choses qu'on avait tenté de lui inculquer. . .
mais si elle ne doutait de rien, elle ne croyait à rien non plus.
Dans
la bibliothèque, elle sortit un coffre de voyage et y rangea les
manuscrits qu'elle étudiait : "Ars Notoria", "Liber Juratus", "Sefer
ha-Levanah", "Sefer Mafteah Shelomoh", "testament de Salomon" et un
Evangile des moineq de l'île Iona remontant au Vème-VIIIème siècle.
Elle referma la cassette soigneusement et remonta dans sa chambre en
l'emportant avec elle.
Arrivée dans sa chambre elle sortit une
malle et commença à y jeter quelques effets, tous à la nouvelle mode
inaugurée par Paul Poiret. . . pour voyager c'est beaucoup plus
pratique que les vêtements habituels avec corset en s. Marguerite
finirait pendant qu'Ella et elle dînerait.
Mona se leva et va
rejoignit la salle à manger lambrissée, oeuvre d'Alexandre Charpentier.
Les lambris en étaient assez clairs ce qui retirait l'aspect
éventuellement torturé de l'Art nouveau pour n'en mettre en valeur que
l'aspect gracieux.
Sur la table était posée la tourte fumante,
le potage épais (Mona soupçonnait Marguerite d'avoir eu la main lourde
sur les pommes de terre et la crème fraiche) et la pile de crèpes
entourée de tout ce que Marguerite jugeait qu'on pouvait mettre pour
les accompagner. L'avantage était qu'Ella et elle n'aurait pas
l'impression d'être assise à une table trop grande pour elles deux.
Marguerite attendait dans un coin. Mona se tourna vers elle.
- Je pars demain aux premières heures.
Marguerite
salua et se dirigea vers la chambre de Mona. Elle se doutait bien que
cette visite n'augurait rien de bon. Il y allait encore y avoir des
morts.
Elle allait faire la valise telle que Madame le
souhaitait mais elle trouvait que ces nouveaux vêtements étaient bien
inconvenants, sans parler des pantalons que Madame emportait toujours
en voyage.
Mona s'assit et attendit Ella, immobile.
Cette dernière entra dans la pièce et regarda la table couverte de victuailles.
- Tout semble délicieux. Mais...Tu vis seule ici ? demanda-t-elle hésitante.
Après tout, peut être que Mona vivait encore avec des parents, absent pour l'heure. Ce qui expliquerait la quantité de nourriture...
Mona ouvrit des yeux ronds d'étonnement puis comprit. Ella ne pouvait pas savoir, elle ne vivait pas constamment avec Marguerite.
- Je vis seule, en effet. . . mais nous n'avons pas déjeuné. Prenez place. . . et n'hésitez pas à en laisser.
Cette précision rassura Ella. Elle avait en général un bon appétit...que son corset refrenait fort heureusement.
- Tout sent très bon, dit elle en prenant place à table.
- Servez vous. Il n'est pas d'usage dans cette
maison de se faire servir à table. Vous avez pu vous rafraîchir ?
Racontez moi ce qui vous est arrivé ces dernières années.
Mona semblait véritablement très curieuse de ce qu'avait pu être la vie d'Ella depuis leur séparation.
En revanche cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait eu personne pour la servir. Enfin c'était exotique. Elle remplit son assiette d'une part de tourte et réfléchit.
- Eh bien, je suis finalement partie avec Michael peu de temps après notre rencontre. Nous nous sommes mariés là bas dans les semaines qui ont suivi. J'ai passé deux ans à Boston avant de revenir quelques semaines en France...Ma mère était souffrante.
Elle coupa un morceau avec sa fourchette et le regarda avec gravité :
- En faite, je suis arrivée trop tard. Elle était morte la vieille. Mais cela m'a permis de faire connaissance avec ma grand-mère. Celle dont j'ai hérité la maison à Hautefort. Ma mère s'était brouillée avec sa famille.
- Ma mère s'était brouillée avec sa famille.
Cette
phrase se répercuta étrangement en Mona. La sienne aussi et à la mort
de son père, elle avait aussi eu l'occasion de rencontrer son grand
père maternel, sa grand mère était déjà morte à l'époque. . . mais cela
ne lui avait rien apporté de bon. . . Elle se voyait difficilement
poser des questions d'ordre personnel concernant la famille d'Ella.
- J'ai du mal à imaginer une ville d'Amérique et la vie là bas. . . Comment est Boston ?
- Boston...Oh Mona c'est vraiment très différent d'ici. Même de Paris, je trouve. Il y a des gens partout dans la rue...Et puis à New york, il y a des...skyscraper...Des immeubles très très haut, dit elle sans réussir vraiment à trouver de comparatif. Un peu comme la Tour eiffel mais pas aussi haut tout de même...
Mona ouvrit des yeux très larges, elle essayait d'imaginer des tours eiffeil dans toute une ville. . . comment pouvait on habiter dedans. . . et puis c'était si laid. Elle fit une légère mou.
- Ca doit être très laid.
- Mais je n'ai pas vraiment aimé notre vie là bas. Il y a beaucoup de gens d'Europe qui viennent...Pas les plus riches.
Mona ne fit aucun commentaire. Cela ne l'étonnait pas d'Ella. Ella oubliait trop souvent que la fange dans laquelle l'une et l'autre traînaient ne valait guère mieux. . . Elle avait une réaction de caste relativement classique. Elle ne voulait pas voir que la misère existait pendant que leur classe bâtissait sa richesse sur cette misère même. Sans doute l'image que ces gens lui renvoyaient lui déplaisait elle. En tout cas, Mona savait que cela ne servirait à rien de parler avec Ella des questions de politique.
Ella resta songeuse et ajouta :
- Je me suis sentie plus à l'aise dans le Sud.
Mona la regarda un peu surprise et ne put s'empêcher une pointe d'ironie.
- Je croyais l'esclavage aboli.
Ella rougit aux propos de Mona et détourna les yeux de son amie pour les plonger dans son assiette.
- Je parlais du climat, biasa-t-elle.
Mona s'était servi une crêpe sur laquelle elle étalait consciencieusement du beurre avant de poser une épaisse tranche de lard.
Elle commença à couper cette ensemble qui manquait un peu de noblesse avec la délicatesse d'une dame du monde.
-
Oh. . . n'est il pas trop humide ? et toutes ces histoires auxquelles
vous avez été confrontées n'ont elles pas été un peu dérangeantes ?
- Humide...Je ne connais rien de plus humide que la bretagne. Enfin il
parait que l'Angleterre est bien pire, dit elle après avoir avalé une
gorgée de soupe.
Elle replongea sa cuillère appréciant la chaleur et l'épaisseur du breuvage.
Après quelques instants elle ajouta :
- Je ne me laisse pas impressionnée facilement.
Mona mâchait consciencieusement le morceau de crêpe qu'elle venait de
mettre dans sa bouche. Elle écoutait avec intérêt ce que lui racontait
Ella.
- Je pense que l'humidité anglaise est différente de
l'humidité louisianaise. Comment était ce là-bas ? plus proche de
l'Europe ? Y a-t-il encore une influence française importante ?
Ella repensa aux discussions que son mari avait des amis cajuns quant à
la place des français. Michael était américain et bien que marié à une
française, elle l'entendait souvent avoir un débat houleux sur le sujet.
Elle reposa sa cuillère et s'essuya le coin des lèvres avec sa serviette.
- Nous avons des amis qui parlent français, dit elle hésitante.
Elle
savait qu'elle s'engageait sur un sujet qu'elle ne maitrisait pas très
bien. Michael lui avait bien assez répété qu'elle était nettement plus
charmante quand elle n'essayait pas de discuter...
Mona parut étonnée de l'hésitation de son amie. . . avait elle posée
une question plus sensible qu'elle n'aurait pu imaginer au premier
abord.
Mona ne souhaitait pas particulièrement se montrer
discourtoise mais son isolement n'avait pas arrangé ses tendances
naturelles à dire les choses sans fioriture.
- Ce qui veut dire ?
- Je trouve La Nouvelle-Orléans et ses alentours assez
francophone...Mais c'est différent d'ici et je serai tentée de dire que
nous avons encore une grande influence.
Elle s'arrêta un instant et ajouta :
-
Mon mari en revanche pense que le français devrait y être interdit
puisque cet état est dorénavant américain depuis près d'un siècle...
Elle soupira et dit avec un sourire :
- Mais au début le créole m'était parfois plus facile à comprendre que l'américain !
Mona réfléchit quelques secondes. C'était la manière que l'Etat
français avait employé pour faire de la France. . . la France, mais
elle doutait que ce soit une bonne méthode pour le long terme. Elle
trouvait que c'était une preuve de faiblesse.
- La plupart des
Etats et une partie de la classe politique ont une réaction similaire à
celle de votre mari. Ils pensent qu'éradiquer le passé est une
solution. . . En France aussi on interdit aux gens de parler leur
langue locale. . . les enfants sont punis. Ils pensent que cela va
aider l'unité. Je pense surtout que c'est une preuve de faiblesse.
S'ils étaient forts, ils n'auraient pas besoin d'interdire ou
d'obliger. Les choses se feraient d'elles-mêmes. J'ai entendu dire que
le créole est proche du français. En connaissez vous quelques mots ?
Ella rougit légèrement et balbutia :
- Mo geri mo.
Ce
n'était pas vraiment ce qu'il y avait de plus frais ou de plus amusant
dans le langage des noirs. Mais bizarrement c'était la première phrase
qui lui était venu en tête. Pour le coup, elle redevint sérieuse :
- ça veut dire "la mort guérit la mort".
Mona écouta le son de la langue. Elle croyait sincèrement au pouvoir des mots.
- Ca veut dire "la mort guérit la mort".
-
C'est très juste. La sagesse contenue dans cette phrase est insondable.
Le peuple qui peut dire ça peut aussi être très puissant. . . il est
possible que vous trouviez ce que vous cherchiez. . . mais que le prix
en soi plus important que vous n'imaginiez. En tout cas, il ne faudra
pas prendre à la légère cette histoire et encore moins ceux qui y sont
mêlés.
Ella reposa sa serviette sur la table et sourit :
- Je suis fatiguée. Le voyage a été long.
Jusqu'à quel point était elle prête à aller pour la beauté éternelle...Voilà un sujet qu'Ella n'était pas encore prête à aborder. Elle demeurait une bonne chrétienne et elle savait qu'elle faisait preuve dans ctte recherche d'un péché d'orgueil abominable...Mais cette idée l'obsédait malgré tout. La confession n'y changeait rien.
Mona sourit. Le voyage a été long. La mort guérit la mort. . . beaucoup de phrases cruciales l'air de rien.
- Il sera encore plus long. Vous avez raison, nous avons besoin de prendre du repos.
Mona posa sa serviette et se leva.
- Nous prenons le même chemin.
Elle
sortit de la salle à manger en direction des chambres. Elle pensait à
part elle qu'elle espérait que ce chemin ne mènerait pas à leur perte.
. . à quelque chose de bien pire que la mort.
Ella la suivit en silence perdue dans ses pensées.
Elle demanda abruptement :
- Notre départ ne posera pas de soucis pour ta librairie ?
Mona s'arrêta net. Elle n'était pas sûre d'avoir bien compris la question. Puis elle se mordit légèrement la lèvre inférieur pour ne pas éclater de rire. Ella pourrait mal le prendre. Son amusement contenu avait pour une fois amené de la couleur à ses joues. Elle se retourna vers Ella les yeux encore brillant de rire :
- Vous croyez vraiment que c'est ma librairie qui me fait vivre ?
Ella rougit légèrement et balbutia :
- Et bien...Tu n'es pas marié...Tu vis seule...
Elle s'interrompit et soupira en souriant :
- Excuse-moi je vais souvent vite en besogne...
Mona offrit à Ella ce qui se rapprochait le plus chez elle d'un sourire chaleureux.
- Je fais quelque chose de terrible : je fais des affaires. . .
Ella lui sourit en retour :
- C'est bien là quelque chose que je devrai apprendre...
Mona reprit sa route en ajoutant :
- N'avez vous pas un mari pour s'ennuyer à faire ces choses là ? Couchez vous vite. Louis sera là à 8h au plus tard.
Ella s'arrêta contre la porte de sa chambre et dit simplement :
- Bonne nuit, Mona.
Mona sourit presque tendrement à Ella en lui retournant son souhait :
- Que la nuit te soit douce et tes rêves reposants.
Mona
entra dans sa chambre. Sa malle avait été préparée par Marguerite. Elle
imaginait qu'elle avait du pester intérieurement mais avait tout fait
au mieux. Elle avait laissé sortie la robe que Mona affectionnait le
plus pour les longs trajets. Une robe de Paul Poiret, comme toutes les
robes qu'elle prenait en voyage, qui lui permettait d'être à l'aise, de
ne pas porter de corset, d'avoir le cou dégagé, et un manteau assorti.
Marguerite faisait bien les choses malgré ses réticences.
Mona
prit la cassette dans laquelle elle avait déposé les précieux
manuscrits qu'elle avait l'intention d'emporter et se plongea dans la
contemplation des enluminures de l'Evangile de l'île d'Iona. A
l'habituelle iconographie catholique était mêlé tout le légendaire
celte. . .
Elle les rangea consciencieusement, passa une main
caressante sur les autres manuscrits. Ici reposait les plus anciennes
copies, inconnues de tous, de ce qui était parvenu du savoir de
Salomon, le roi magicien. . . Toute la magie divine des Hebreux ou, en
tout cas ce qui en avait été transcrit et transmis jusqu'à ce jour,
reposait dans ces manuscrits. Mona savait que son manque de foi était
un très grave handicape pour l'utilisation de ces manuscrits puisque
tout était fondé sur la communication avec dieu et les anges. . . mais
aucune précaution n'était à négliger.
Elle sortit de sa rêverie.
Il fallait se préparer à dormir. C'était le plus terrible dans la
condition actuelle des femmes, on mettait autant de temps à se
déshabiller qu'à s'habiller. Elle se mit en devoir de se préparer pour
le coucher, remerciant par avance l'occasion qu'elle avait d'être
libérée de son carcan.
Elle se coucha le plus vite qu'elle put.
Ella regagna la chambre que lui avait laissé Mona.
Elle prit le temps de se déshabiller ne quittant pas son reflet des yeux, cherchant dès qu'une partie de son corps apparaissait à dépister la moindre imperfection.
Elle s'observa longuement sans la moindre complaisance puis se résolut à s'habiller pour la nuit.
Elle s'assit sur le lit pour brosser sa longue chevelure blonde et les tressa en laissant ses pensées vagabonder.
Est-ce que Margaret avait eu son poney ? Est-ce que son absence avait fait pression sur la volonté de Michael ? Elle savait combien la petite fille pouvait être tenace...Elle avait de qui tenir.
Elle pensait à ses enfants avec tendresse mais ne ressentait pas de manque pourtant. C'était étrange.
Elle s'allongea dans le lit et plongea la pièce dans le noir.
Elle ne savait pas ce qui les attendrait à Hautefort mais à bien des égards ça ne pouvait que la délivrer de sa vie... D'une manière ou d'une autre.















