Magie Vaudou

On la nomme la Belle Epoque. Il est probable que l'historien qui a affublé ces années de ce doux nom, ne connaissait rien du monde dans lequel j'ai vieilli. Un temps sanglant, mystérieux où les dames sous leurs plus beaux atours se faisaient croquer par



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12 mars 2008

Chapitre 6 - Joël Bihan face à son passé

"Hag hunvréal e hra er peurkeh martelod
D'é voéz en-des lesket é ouélein ar en aod
D'é vugalé vihan, leùiné é galon,
D'é di liùet é gwenn e gousk ér stankenn don...


Et il rêve, le pauvre matelot,
A sa femme qu'il a laissée sur la côte, pleurante,
A ses petits enfants, allégresse de son coeur,
A sa blanche maisonnette qui dort au creux du vallon "

Chanson bretonne


Le bateau avait accosté dans la nuit et Joël n'avait pu le quitter pour mettre pieds sur la terre ferme qu'aux premières lueurs de l'aube. Il avait vu la petite ville d'Hautefort s'éveiller et se mettre en branle sous ses yeux.
Le quartier du port était assez grand au vu du reste de la ville et il accueillait son lot de tavernes, de restaurants et d'auberges.
En revanche, là où il détonait c'était par la présence d'une maison close qui se vantait de proposer également chaque jeudi soir un véritable spectacle de cabaret.

La façade étaient en bois, les vitres ne dévoilaient rien de l'intérieur faites de vitraux aux couleurs chatoyantes. Ils représentaient de magnifiques femmes entourées de fleurs où portées par des vagues furieuses.
Un panneau se balançait doucement sous le souffle du vent et dans un grincement laissé lire "Le délice des fées".

Un des compagnons de voyage de l'homme s'arrêta à côté de lui et lui donna un coup de coude.

Son haleine sentait déjà le vin et ses yeux brillaient. Si l'établissement avait été ouvert, il y avait fort à parier que Gaël y aurait entraîné Joël. Non pas qu'ils furent amis, mais pour boire et prendre du bon temps le marin se montrait amicale avec n'importe qui. Ce qui n'était pas le cas, une fois en poste sur le pont du bateau...

Douze ans. Douze longues années que Joël n'avait pas mis les pieds sur la terre qui l'avait vu naître. Une autre vie quasiment dont les souvenirs le hantaient encore parfois. Il avait tout fait pour ne pas revenir en Bretagne, changeant de bateau lorsque le capitaine faisait mine de vouloir rejoindre ce coin de terre qu'il avait laissé derrière lui avec regrets et remords, préférant naviguer dans les eaux lointaines du Pacifique ou de l'Océan Indien. Joël avait perdu le compte des navires sur lesquels il avait embarqué, avait vu toutes les mers du globe et, pourtant, seules ces côtes qu'il avait voulu oublier lui serraient ainsi le coeur. En embarquant la première fois, il avait tout abandonné et sentir l'air iodé si familier lui renvoyait tout à la figure. Qu'étaient devenus les siens ? Qu'était devenue Anna ? Et ses neveux ? Tant de questions sans réponse qu'il avait évité de se poser ces dernières années, parce qu'elles faisaient mal, parce qu'elles renvoyaient à sa lâcheté.

- Il parait que les filles y sont aussi belles qu'à Paname ! Et pas si cher avec ça...Ajouta Gaël d'un ton graveleux.

Joël sortit de ses pensées au coup de coude de Gaël. Il ne sourit pas à son compagnon. Le marin était du genre taciturne et peu bavard et son mauvais caractère s'était accentué au fur et à mesure qu'ils approchaient d'Hautefort. Personne n'avait cherché à comprendre, à l'interroger. Les marins cachaient souvent un passé douloureux qu'ils s'efforçaient d'oublier en trimant comme des enragés.

- J'ai besoin que d'un lit, s'efforça de répondre Joël en évitant de regarder la façade de la maison close.

Il n'était pas contre un peu de bon temps. Une bière dans une main, l'autre pelotant la fille de joie sur ses genoux, la tête aux plaisirs de la chair, oublier que personne ne l'attend... Mais pas aujourd'hui. Trop de souvenirs revenaient et il était épuisé par les manœuvres d'accostage. S'écrouler dans un lit était sa seule ambition, peut-être aidé par une bonne bouteille pour éviter de penser.

- Ah mais c'est que le climat il est rude par ici ! ricana Gaël. Faut bien l'chauffer ton pieu, mon gars !

Il le poussa encore un peu et ajouta une tirade en gaélique sur l'importance des femmes quand on revient au pays mais il s'interrompit pour lui montrer une femme qui sortait de l'établissement.
Elle portait une robe aux couleurs chatoyantes pour une provinciale et achever de boutonner son manteau. Ses cheveux blonds étaient retenus sur sa tête mais un foulard au dessus de son front dégagé son visage. Les créoles à ses oreilles apportaient encore une touche d'exotisme alors qu'il était clair que ses traits étaient locaux.

Un visage qui ne lui était pas étrangé même s'il avait gagné en maturité et en finesse.
Un panier à la main, elle rangea une lé dans sa poche sans leur prêter attention.
Solenne était épuisée par la nuit mais elle souhaitait faire le marché avant de se laisser gagner par le sommeil. Solange n'allait pas tarder à se réveiller et elle devait faire vite.

Joël avait grommelé quelque chose à l'intention de Gaël, signifiant qu'il n'était pas d'accord sur l'idée qu'on lui chauffe son lit, du moins pour ce matin, quand son regard accrocha la silhouette qui sortait de l'établissement.
Son cœur manqua un battement et il crut un instant qu'il avait arrêté de respirer. Il lâcha son sac de marin à terre et son regard se voila d'une tristesse insondable. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il avait devant lui.

Solenne...

Sa gorge se fit sèche et il eut du mal à déglutir.

Solenne...

Il sentit un énorme poids sur ses épaules et sur son estomac. Ils étaient loin d'Ouessant et de Brest. Elle n'aurait pas dû se trouver là.
Il ne put détacher ses yeux de la jeune femme. Il n'y avait pas d'erreur possible : ce visage, il le reconnaîtrait entre mille. Parce qu'il le hantait encore parfois dans ces cauchemars. Parce que le remords de ce qu'il lui avait fait lui serrait encore le cœur. Parce que, lorsqu'il repensait à elle, il se dégoutait. Et ce qu'il voyait, là, maintenant, le rendait encore plus misérable. Comme toujours, il se dit qu'elle n'aurait jamais du croiser sa route, qu'elle aurait été heureuse sans lui pour lui briser le cœur, lui mentir, la tromper. Qu'avait-il cru toutes ces années ? Qu'elle avait fini par l'oublier, qu'elle s'était trouvée un mari aimant, un homme bon comme elle le méritait ? Oui. Hypocritement, égoïstement, Joël avait imaginé qu'il n'avait pas brisé la vie de celle qu'il avait aimée et trahie. Il n'aurait pas supporté de savoir qu'elle avait sombré à cause de lui. Lâche, comme d'habitude.

Solenne tourna la tête au son du sac qui chuta au sol.
Elle regarda une première fois Joël sans le reconnaitre. Le temps, la mer, le soleil avait fait son œuvre et elle avait encore en tête le visage du passé.
Mais l'expression de ses traits, la lueur dans ses yeux...Elle se figea.
Ça ne pouvait pas être lui. Pas ici. pas après tout ce temps....

- Hé ma jolie, c'est ouvert chez toi ? demanda Gaël avec un rire gras.

Joël était incapable de bouger ou de dire quoi que ce soit. Son regard noir venait de rencontrer celui de Solenne. Elle l'avait reconnu. Ses yeux le prouvaient et c'en était un déchirement. Tout en lui lui criait de reprendre son sac et de quitter cette rue, d'oublier qu'il l'avait vue, faire comme s'il s'était trompé, lui laisser le doute.
La revoir ici ravivait des blessures qui étaient restées à vif malgré les années, que la présence et l'amour d'Eugénie avaient commencé à guérir avant que sa mort ne les rouvre. Mais il était incapable de lui tourner le dos une nouvelle fois.

Solenne se ressaisit en entendant le lourdeau à côté de Joël.
Elle serra le panier d'osier contre elle et redressa le menton.
Brigitte lui avait appris à être fière d'elle, à cesser de se traiter comme une...une misérable...

- Notre établissement ouvre ses portes à 18 heures. Ce soir, il y aura également un dîner-spectacle mais en attendant, je vous invite à prendre une chambre à l'auberge du loup gris. Les prix sont raisonnables, dit elle en quittant Joël des yeux.

Lorsque les yeux de Solenne quittèrent les siens, il eut l'impression de pouvoir respirer à nouveau. Il avait froid maintenant. Il était glacé de l'intérieur et la voix de la jeune femme le transperça, achevant de le mettre face à son passé.
Que devait-il faire ? Saluer Solenne ? Lui faire savoir qu'il l'avait reconnue, bien que son regard n'ait pu mentir à ce sujet ? Repartir avec Gaël et faire comme si de rien n'était ? Tout à coup, la photo jaunie de Loïc et Isabelle qu'il gardait toujours près de son cœur sembla le brûler et le visage d'Eugénie s'imposa à lui. Eugénie qui avait accepté son passé torturé, ses manquements et sa lâcheté, qui l'avait aidé à ressortir la tête hors de l'eau. Eugénie qui lui avait dit un jour qu'il devrait cesser de fuir les conséquences de ses actes pour les affronter s'il voulait être vraiment libre. Elle avait eu raison, comme toujours : comment ses enfants pourraient-ils accepter leur père si celui-ci se comportait toujours comme un lâche ?

- Gaël... dit-il d'une voix rauque serrée par l'émotion. Va donc retenir deux chambres là où la demoiselle a dit et commande toi une bonne bouteille. J'te l'offre.

Il regardait Solenne fixement, les mains moites et une sueur froide perlant dans son dos. Allait-elle accepter de lui parler seul à seule ?

Gaël fronça les sourcils. Comment l'autre, il essayait de lui voler la greluche !
Il grommela et lui dit à voix basse, mais pas assez bas pour que Solenne n'entendit pas :

- Pourquoi j'te la laisserai celle-là ?

- C'est pas c'que tu crois, Gaël, dit Joël en tournant la tête vers le marin. J'veux juste lui parler.

Le marin avait son regard des mauvais jours, celui où il ne fallait pas le chercher sous peine de se retrouver avec son poing dans la figure. Il ne pouvait se résoudre à dire à Gaël qu'il connaissait la jeune femme. Ce serait laisser une porte ouverte sur son passé à quelqu'un d'autre que les concernés et il ne voulait pas blesser Solenne plus qu'elle ne l'avait déjà été.

- J'te paye une tournée et la prochaine fille qui chauffera ton pieu, t'en dis quoi ?   

Gaël réfléchit et cela lui prit bien une bonne minute à comprendre qu'il n'y avait pas d'arnaque.
Il hocha la tête et lui donna une grande claque dans le dos :

- J'vous laisse, dit il avec un clin d'œil bien lourdaud.

Il prit son sac et celui de Joël et se dirigea vers l'auberge.
Solenne regardait ailleurs. Elle n'était pas certaine d'avoir envie de cette conversation. Pourtant elle était toujours là. Et elle se traita d'idiote. Avoir fait tout ce chemin pour rester tétaniser devant...lui.

Le silence était pesant, comme les battements de son coeur. En vérité, il ne savait pas par quoi commencer, ni s'il avait bien fait de rester là. Elle avait l'air d'avoir autant envie que lui de cette conversation. Il ne pouvait lui en vouloir. Il était le seul fautif dans toute cette histoire.

- Je...

Les mots restaient coincés dans sa gorge et il était incapable de faire un geste. Il y avait bien longtemps qu'il avait perdu le droit de l'approcher.

- Solenne.

Dire son prénom lui laissait un gout amer dans la bouche. Le gout de ses fautes. De ses inconséquences. De sa trahison. 

- Quelle surprise...Tu t'en souviens ? railla-t-elle en le regardant enfin dans les yeux.

Les siens étaient toujours aussi bleu, couleur océan d'ici.

Le regard de Solenne le transperça tel une lame, tout comme son reproche. Il méritait pire de toute façon.

- Comme si j'avais pu... lâcha-t-il presque sans le vouloir.

Il avait envie de lui demander pardon de l'avoir trahie, de l'avoir abandonnée, d'être parti sans une explication mais rien n'arrivait à franchir ses lèvres. Tout ce qu'il pourrait dire sonnerait creux après toutes ces années, après ce qu'elle avait du endurer. Il méritait tout ce qu'elle dirait, les insultes comme les reproches. Il méritait même les coups si elle voulait le frapper. Il n'arrêterait rien.

Elle fit mine de réfléchir.

- je l'ignore...peut être bien que tu l'aurais oublié en partant pour ne jamais revenir, lança-t-elle finalement.

Elle le dépassa pour se diriger vers le marché. Quel toupet il avait...Lui laisser croire qu'il avait pu se faire du mouron pour elle après son attitude...

Il la laissa passer, n'esquissa pas un geste. Il était tétanisé sur place.

- Je regrette... commença-t-il à dire dans un murmure.

Elle s'arrêta et se tourna pour le regarder.

- Je suis allée trouver ta famille après ta disparition. Je sais ce que tu as fait, dit elle glaciale.

Il hésita un instant puis se retourna à son tour. Il s'efforçait de la regarder dans les yeux mais il n'y arrivait pas. Ce qu'il y lisait était trop dur.
Que pouvait-il répondre à cela ? C'était évident qu'elle avait vu son père, qu'elle avait appris les raisons de son départ, sa trahison, ses mensonges.

- J'ai agi comme le pire des salauds, dit-il en plantant son regard dans le sien.

Ses yeux n'exprimaient que le regret de l'avoir fait souffrir et le dégout que sa lâcheté lui inspirait. Il aurait dû réagir autrement la concernant, éviter de lui mentir, lui dire qu'il ne l'aimait plus au lieu de... Mais il savait que, concernant Anna, les choses n'auraient pu se passer autrement. Dieu savait qu'il avait lutté contre ses sentiments, qu'il s'était éloigné d'elle pour ne plus être soumis à la tentation, mais rien n'y avait fait. Pas même ce que Solenne lui avait offert, ce qu'elle avait sacrifié pour le salaud qu'il était.

- Je ne voulais pas ça, Solenne. Crois-moi.

Solenne le regarda longuement et finalement soupira :

- Oh c'est bon, va...De l'eau a coulé sous les ponts depuis. Mais ne va pas me faire croire que tu avais la moindre considération pour moi, Joël. ça parcontre ça risque de me mettre suffisamment en colère pour te mettre un soufflet, menaça-t-elle en agitant le doigt.

Elle eut un pauvre sourire et dit :

- Et puis si tu te voyais...On voit bien que tu n'as pas eu une existence facile non plus.

Mais elle ajouta avec un regain de sévérité :

- Et c'est mérité !

Comment pouvait-il lui expliquer que, justement, il avait toujours eu de la considération pour elle ? Que, même alors qu'il aimait Anna comme un fou, il avait eu de l'affection pour elle ? Et que c'était pour cela qu'il s'en voudrait toujours de ce qu'il lui avait fait. S'il ne l'avait pas aimée, il n'aurait pas eu autant de remords toutes ces années. Mais il était inutile de lui dire ça maintenant. S'il en avait l'occasion, un jour, il lui expliquerait, il s'amenderait.

- Et puis si tu te voyais...On voit bien que tu n'as pas eu une existence facile non plus. Et c'est mérité !

Il hocha la tête. Sa vie n'avait pas été facile, certes, mais il l'avait choisie.

- Solenne... Est-ce que... Est-ce que tu travailles ici ? dit-il peu sûr de lui.

Il ne voulait pas la braquer et voulait autant qu'elle réponde à cette question qu'elle se taise. Depuis qu'il l'avait vue sortir du bordel, il ne pouvait s'empêcher de penser que, si elle en était venue à cette extrémité, c'était uniquement de sa faute à lui.

- P't'être bien, dit elle méfiante. Mais je ne crois pas que tu en sois en droit de te montrer indiscret.

- En effet, dit-il avec amertume.

Elle montra les bateaux.

- T'es devenu marin, alors, dit elle.

- Oui. Je viens de débarquer.

Il soupira.

- Ecoute... Je...

Il se sentait aussi idiot que la première fois qu'il l'avait vue à Brest. Sauf que cette fois, il n'était pas intimidé.

- Tu as besoin d'un coup de main ? dit-il en désignant le panier qu'elle tenait entre les mains.

L'idée la fit sourire. Et elle lui colla le panier dans les bras sans délicatesse.

- C'est une bonne idée. Pour une fois. Mais j'te préviens, je traine pas de la patte.

Elle se garda bien cependant de donner la raison de sa hâte.
Renouer des liens avec Joël, c'était une chose. Mais lui révéler son passé, s'en était une autre, autrement plus douloureuse.
Et puis, parler de Solange...Ce serait parler de Raël et ça, elle n'était pas prête. Avec personne.
Elle se dirigea d'un pas sûr et alerte vers le marché.
Elle semblait avoir pris en assurance et en tempérament, même si à bien des égards il pouvait encore voir en elle la jeune fille qu'il avait connu à Brest. Ses manières cependant semblait...moins délicates, moins soignées.

Il la suivit sans un mot. Il ne savait pas pourquoi il faisait cela, pourquoi il restait avec elle alors qu'il était épuisé, qu'il ne rêvait que d'un lit et d'oublier. Revoir Solenne signifiait se confronter à son passé et il craignait presque de se retrouver nez à nez avec Anna ou son père. Il n'y avait aucun doute que son prochain sommeil serait perturbé par d'amers souvenirs. Devan reviendrait-il le hanter une nouvelle fois ?

Elle s'arrêta devant un vendeur de fruits et légumes.
Le panier se remplit peu à peu de vivres, devenant de plus en plus lourds.
La plupart des commerçant semblait servir Solenne à contrecœur.
Il n'y a qu'une vieille vendeuse de jouet en bois qui lui offrit un sourire édenté :

- Bonjour la jolie blonde. Un p'tit jouet pour vo't fille ? demanda-t-elle en lui montrant plusieurs petits animaux taillés dans du bois pâle.

Elle tressaillit à cet énoncé et lui sourit aussitôt pour cacher sa gêne :

- Vous avez un lapin ? Il parait que ça porte malheur sur les bateaux...

Joël la regardait faire toujours en silence. Il n'appréciait guère les regards en coin et les réticences des marchands envers Solenne. Elle ne méritait pas cela.

- Bonjour la jolie blonde. Un p'tit jouet pour vo't fille ?

Le jeune homme tiqua.

- Vous avez un lapin ? Il parait que ça porte malheur sur les bateaux...

- Tu as une fille ? dit-il en la prenant par le bras un peu brusquement.

Les visages d'Isabelle et Loïc s'imposèrent à lui, douloureux.   

- Bas les pattes, Joël Bihan, dit elle les dent serrées en lui donnant une tape sur la main qui retenait son bras.

Ses yeux avaient pris une teinte orageuse et le défiait de continuer dans cette voix.

- Oui... Pardon...

Il la lâcha comme à regret mais ne quitta pas son regard pendant quelques instants avant de le quitter. Ses yeux tombèrent sur l'étalage des jouets en bois. Le petit canard peint en jaune aurait plu à Loïc, sans aucun doute. En revanche, il n'avait aucune idée de ce qui pourrait plaire à Isabelle. Il ne connaissait pratiquement pas sa fille. Il avait repris la mer trop tôt pour cela. Et avant... avant il noyait son chagrin au fond d'une bouteille.

- Tu as une fille alors ? se reprit-il, chassant tout cela de son esprit.

Elle choisit un petite cheval qui n'était pas peint et l'acheta avec les quelques pièces qui lui restaient. Elle remercia la vieille femme poliment et reprit le chemin vers le port en lançant quelques coups d'oeil à Joël.

- Oui. J'ai une fille, admit elle finalement un fond de méfiance dans sa voix.

Elle se méfiait. Il ne pouvait lui en vouloir.

- J'ai deux gamins aussi, lâcha-t-il, regrettant aussitôt ses paroles.

Qu'allait-elle croire ? Qu'il se vantait ? Qu'il essayait de l'amadouer ? Ce n'était rien de tout cela pourtant.

- Mais tu t'en fiches probablement...

- Tu es marin maintenant. Tu avais déjà deux femmes avant de l'être, alors deux enfants ça ne m'étonne pas, dit elle en soupirant. Enfin d'une troisième puisqu'Anna...

Elle n'acheva pas sa phrase et se mordit la lèvre. Elle n'avait pas envie d'aborder ce sujet. Elle n'avait pas envie de voir sur son visage combien il avait aimé une autre femme...Surtout celle-là.
Le nom d'Anna claqua comme une sentence. Il ne voulait pas en parler, pas sentir combien l'amour qu'il avait eu pour une autre avait blessé Solenne.

- J'ai été marié. Eugénie est morte... il y a presque 4 ans, dit-il en soupirant.

Il changea le panier de main pour s'occuper l'esprit à autre chose.

- Il y en aura au moins une qui a eu cette chance. Et tu lui as été fidèle à celle-là ? demanda-t-elle avec une fausse légèreté heureuse qu'il ne saisisse pas au vol le nom de sa rivale pour demander de ses nouvelles.

Il hocha la tête pour acquiécer, incapable d'en dire plus. Il ne voulait pas plus parler d'Eugénie que d'Anna. Il les avait perdues toutes les deux et en souffrait encore. Déjà qu'il n'était pas du genre à s'épancher sur ses sentiments, Solenne était bien la dernière personne qu'il aurait choisie comme confidente.

- Et toi ? Je veux dire... Ta fille...

Il s'embrouillait. Elle allait l'envoyer balader, c'était certain, il n'avait aucun droit de poser ces questions. Et pourtant, il avait besoin de savoir ce qu'elle était devenue, si elle était heureuse ou pas.

- Tu es mariée ? Le père de ta fille... il te traite bien ?

Il ne pouvait s'empêcher de repenser au lieu duquel il l'avait vue sortir, aux regards en biais des vendeurs du marché. Elle n'avait pas répondu à sa question tout à l'heure et il avait peur que son pressentiment soit le bon.

Solenne s'arrêta devant Le délice des Fées.
Elle eut un léger sourire en coin.

- Il était plutôt gentil. Mais il n'est jamais revenu. Probablement parce qu'il était marié ailleurs.

Elle haussa les épaules :

- Il faut croire que j'aime les mensonges.

- Ah.

Ils étaient revenus à leur point de départ.

- Solenne... Si tu as besoin de quelque chose...

Il la regarda, ses yeux noirs voilés de remords.
Elle le regarda et finalement détourna les yeux vers le sol.

- J'ai longtemps cru que ce que je voulais c'est un homme. Un homme qui prendrait soin de moi, de ma fille. Il ne se sentirait pas honteux de m'avoir pour femme. Il ne me rejetterait pas comme les autres.

Elle lui prit le panier.

- Puis j'ai rencontré Brigitte et j'ai compris qu'une femme pouvait s'émanciper et vivre heureuse. Le bonheur de ma fille est tout ce qui m'importe dorénavant et je gagnerai bientôt suffisamment d'argent pour qu'elle soit libre d'avoir une vie meilleure.

Il lui adressa une parodie de sourire. Il n'était pas doué pour cela non plus. Son regard était très sérieux.

- Je te demande pardon, même si je crois que rien ne rachètera mes fautes envers toi. Je ne sais pas combien de temps je vais rester à quai mais... si tu as vraiment besoin de quelque chose... si je peux faire quelque chose pour toi...

Solenne lui sourit plus franchement.

- Je saurai où te trouver va.

Elle passa le panier à son bras et sortit sa clé.

- Si tu veux te faire un peu d'argent facile, en fin d'après-midi un navire de commerce arrive. Ils payent bien pour porter la cargaison aux marchands de centre ville. Ils n'ont jamais assez d'hommes. C'est le Chabellan.

- Merci.

Il était difficile de savoir s'il la remerciait pour l'information ou pour son sourire qui, bien qu'il était certain qu'elle ne lui pardonnerait jamais, était plutôt encourageant.

- Je vais y aller.

Il se sentait gauche et emprunté. Il était difficile de la voir repartir dans ce bordel et d'imaginer qu'elle y travaillait. Il la salua d'un hochement de tête et entreprit de la quitter. Il était plus qu'épuisé et la fatigue n'était pas seulement physique. Il avait envie de se trouver une bouteille pour éviter de penser et, il l'espérait, de rêver.

Solenne entra la clé dans la serrure et la tourna.
Elle poussa la porte et finalement se tourna vers Joël qui s'éloignait déjà.
Elle l'interpella et avec un sourire qu'il avait connu bien des années plus tôt, elle lui demanda en gaélique de ne pas trop vider la bouteille.
Elle lui sourit malicieusement et finalement entra dans la belle bâtisse de bois.

Voir ce sourire sur le visage de la jeune femme lui serra le coeur. Pour un peu, il se serait cru transporté plus de 15 ans arrière, lorsqu'il l'avait rencontrée la première fois et qu'il en était tombé amoureux. Il lui répondit qu'il lui promettait de faire attention et, cette fois, son sourire à lui fut un peu plus détendu.
Il la regarda fermer la porte et s'en retourna à la recherche de l'auberge du Loup Gris et d'un bon lit.


















Posté par Lilylune à 10:57 - 11 février 1909 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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