12 mars 2008
Chapitre 5 - Jean-Désiré Saint Clair
L'arrivée de plusieurs étrangers changea aussi le cours des événements. L'océan semblait avoir porté jusqu'à nos côtes des individus dont le destin était étroitement lié à celui des Fairchild. Il faut croire que Dieu envoyait pour chaque démon, un ange prêt à le combattre. Et celui-ci pouvait tout à fait ne pas en avoir le visage...
L'hiver qui avait pris possession de la bretagne prenait des allures de signe funeste pour Jean-Désiré Saint Clair.
Le
climat n'avait rien avoir avec celui qu'il connaissait. Il s'éveillait
chaque matin dans des draps humides et froids. La brume encerclait sa
maison et ne se dissipait que lorsque le soleil voulait bien percer
l'épaisseur des nuages.
Il n'avait pas été réellement bien accueilli
par les gens du voisinage. La couleur de sa peau, celle de ses yeux,
son origine mystérieuse et ses connaissances médicinale attirant la
méfiance.
Puis il fallait bien avoue que dans le coin, les gens qui
n'étaient pas des natifs des lieux n'étaient jamais vraiment acceptés...
On
lui avait souvent demandé s'il était de la famille Lafaye. Mais
lorsqu'il répondait qu'il avait hérité sa terre de ses ancêtres, nommés
apparemment "de Beaulieu" s'il se fiait aux documents qu'on lui avait
remis, les gens s'écartaient encore plus méfiant.
Une vieille bigote
avait eu le cran de lui répondre que dans cette famille là, ils étaient
tous couleur de blé alors que c'était drôlement étrange son histoire.
Si
certains hasardaient à lui poser quelques questions...Il ne trouvait
de son côté personne qui voulait répondre aux siennes...
Depuis quelques jours, il n'était cependant plus au cœur des cancans, la découverte du corps d'un enfant démembré à quelques kilomètres alimentant toutes les discussions. Mais cette situation pouvait rapidement être mauvaise pour lui, lorsque les gens se mettraient à chercher un coupable...
Le rideau de fer se releva dans un crissement aigu de métal, sur une vitrine et sa porte de bois. Elle résista un coup, puis deux, et le troisième s’ouvrit brusquement sur une silhouette dans la pénombre : Deux yeux bleus, au-dessus d’une blouse blanche.
Le frimas de
cet hiver breton s’engouffra dans la maison. Les vapeurs de l’aube
roulaient encore sur les pavés de la rue. Quand l’homme sortit de sa
boutique, des fumerolles joueuses s’accrochèrent à ses pas.
Le crachin matinal fouettait le visage. Dans son cas, un visage moins gaélique que le climat du pays.
A l’école, les sœurs lui disaient qu’il avait une peau de café crème ; un plaisir dont elles devaient aussi être privées… Alors, lui caresser les joues, c’était toucher du doigt le fruit défendu ! Si les mêmes religieuses l’avaient vu aujourd’hui, avec sa longue tignasse tressée ramenée en arrière, elles n’auraient pas pensé avoir à faire à un gentilhomme. Une telle coiffure était fort peu convenable dans la bonne société… et suspecte pour un homme - dans la moins bonne.
Pour quelqu’un de son origine, c’était courir le risque d’être plutôt pris pour un artiste de revue que pour un savant herboriste. Les français l’appelaient « le mulâtre » ; c’était le terme consacré en ce temps là. Ceux faisant moins preuve de discernement préféraient l’appeler simplement « le nègre ». Une belle preuve d’ignorance, puisque c’était négliger toute une moitié de son ascendance !
Les travaux de
rénovation venaient juste de s’achever. La vieille bâtisse taillée dans
le granit local était une ancienne ferme transformée. Elle avait été
rattrapée par l’urbanisation galopante, fléau trop gourmand du monde
des blancs. « On raconte qu’aux Amériques, ils ont construit des
édifices sur des charpentes de métal, aussi grands qu’une montagne ! »
Derrière
la maison, des terres remontaient vers les hauteurs qui bordent la
ville. Ultime lien ténu avec la nature, avec le pays.
Qu’il paraissait loin, son monde de fromagers et de cannes à sucre, les champs de coton et la saveur juteuse d’une grenade écarlate. Seul dans une rue déserte et glacée, la Bretagne avait la grisaille pesante des coins inhospitaliers.
Il se retourna pour contempler sa
devanture. Une enseigne en équerre indiquait de quel type de magasin il
s’agissait ; c’était une grande ampoule oscillant au bout de sa chaîne.
Elle contenait un liquide bien vert, visible de loin.
Au-dessus de la porte, un carrelage de céramique inscrivait en bleu sur fond blanc : Pharmacie Saint-Clair.
Sur la vitrine il avait peint en belles lettres : Herboristerie.
Et en plus petit : Remèdes, Drogues et Onguents.
L’étranger
frissonna une fois de trop ; puis enveloppé dans sa blouse de
laborantin, il retourna à son comptoir, derrière la balance, les
bouteilles et les pots.
Pour ses nouveaux concitoyens, il se devait d’être Monsieur Saint-Clair, l’apothicaire.
Si certaines journées s'étaient passées sans qu'il eut une visite...Du
moins pour un achat, ce matin du 11 février 1909 semblait être
différent.
Il avait à peine eu le temps de regagner son comptoir que la porte s'ouvrit.
Une femme était entrée et regardait autours d'elle avec curiosité.
Vêtue
d'un pantalon et d'une veste d'homme marron, la chemise entrouverte qui
laissait apercevoir la naissance de sa poitrine attestait qu'il ne
s'agissait pas d'un représentant masculin aux traits délicats.
La couleur noisette de sa peau contrastait avec le blanc de ses longs cheveux laissées libres sur son dos.
Ses yeux gris quittèrent les étagères pour se poser sur lui :
- Monsieur Saint Clair, dit elle avec un très léger accent anglais.
Brigitte Lafaye.
Il
ne pouvait douter de son identité tant les gens avaient pensé dans un
premier temps qu'ils étaient de la même famille. Mais il ne l'avait
encore jamais rencontré, la femme vivant plutôt de nuit en tenant une
maison close nommée "Le délice des Fées" sur le port. Un établissement
qui n'avait rien de sordide au vu de la richesse de la devanture mais
dont la réputation était des plus sulfureuses pour une petite ville de
province.
L’entrée d’une charmante jeune femme acheva de réchauffer ses joues
transies. Elle avait cet exotisme discret qui plaisait tant aux hommes
des Caraïbes. Preuve que la pâleur des anciens maîtres restait un signe
de supériorité, tant sociale qu’esthétique.
Mais jamais il n’avait
vu une telle couleur de cheveux. On aurait dit une femme des neiges. Et
ses yeux avaient la profondeur d’un fjord de Norvège. Même sa langue
avait le goût frais des pays d’Outre-Manche.
- Oui, c’est moi-même. Enchanté Madame Lafaye. Je ne crois pas avoir encore eu l’honneur...
Comme tout homme bien élevé, il attendit de voir si la jeune femme lui tendait la main avant de faire de même.
Madame Lafaye… Lafaille, ce n’était plus un nom mais une invitation, pour une tenancière de bordel !
Mais
tout à la joie d’avoir enfin un client, il ne laissa rien paraître de
sa pensée polissonne. Enfin il l’espérait. Les femmes avaient l’étrange
talent de déceler dans l’œil du mâle l’étincelle d’intérêt.
Il faut dire que Brigitte Lafaye avait le don d’attirer les hommes – à un jet près. Sur le port.
«
Y’a plus d’un petit gars du village qui a dû rechercher fébrilement les
photographies qu’on lui prête. » Enfin… c’est ce qu’on disait au café.
- Que puis-je faire pour vous ?
Brigitte fit quelques pas pour regarder les lieux mais ne s'approcha pas au point de lui tendre sa main.
- Mademoiselle Lafaye, rectifia-t-elle seulement.
Ne
pas être mariée était une provocation de plus dont elle s'enorgueillit
et elle n'aurait pus souffrir de ne pas en faire la remarque auprès
d'un nouvel habitant.
Elle posa finalement ses yeux gris sur lui et dit avec un sourire poli :
- Certaines filles souffrent de brûlure au cœur de leur intimité. Auriez-vous un remède afin qu'elles puissent rester chaleureuses sans en souffrir ?
A son erreur, il inclina la tête avec un sourire, reconnaissant avoir
tiré des conclusions trop hâtives. Mais son erreur était
compréhensible. Après tout… n’était-ce pas ainsi qu’on appelait les
tenancières ?
Il reprit aussitôt bonne figure, pour ne pas esquisser
le moindre sourire, ni le plus petit soupçon de surprise face à sa
question. Surtout pas. Rester professionnel en toutes circonstances.
- Bien sûr. J’ai ce qu’il vous faut ; mais ça va prendre quelques minutes de préparation. Si vous voulez bien patienter, je suis à vous tout de suite.
Il se retourna pour saisir différents pots,
portant chacun le dessin d’une plante. Et c’est les bras chargés de
cinq herbes différentes qu’il revint au comptoir. De sous le plan de
travail, il sortit un flacon frappé de l’image d’un saint. Puis il alla
mettre de l’eau à chauffer.
Ce mal nécessitait un onguent qu’il
n’avait pas préparé. Il se dit que la prochaine fois, il serait plus
prévoyant sur les besoins d’Hautefort…
Sa cliente observait avec circonspection les rayonnages de bouteilles colorées, et les herbes séchées... Il faudrait bien lui parler ; mais seul un nouveau sourire poli réussit à franchir la barrière de la bienséance !
Saint-Clair s’empara d’un pilon, d’un mortier, et de deux écorces d’arbre distinctes. L’une d’un brun sombre, l’autre verte et claire. Il gratta vigoureusement l’intérieur des écorces vers le petit récipient.
- Voilà. De l’orme rouge surtout, pour calmer l’inflammation des muqueuses ; et un peu de tilleul, contre les brûlures et les enflures douloureuses. Je vais en faire un baume que vos pensionnaires pourront utiliser en application locale. Ensuite, je vous donnerai de quoi procéder au traitement interne.
Il sortit d’un des pots une plante encore fraîche, pour en trancher les têtes et les verser dans un petit pressoir en bois. Un jus sirupeux s’en extirpa péniblement, jusqu’à la coupelle placée pour l’accueillir. L’échinacée était un remède éprouvé pour aider le corps à lutter, et là encore, calmer les inflammations. Ce petit cocktail devrait faire merveille. Il ne restait plus qu’à assembler les ingrédients.
Le sifflement d’une bouilloire se fit entendre. L’eau était prête.
Il
en versa sur la poudre d’écorce et mélangea le tout avec force, jusqu’à
obtenir une matière visqueuse et épaisse. L’orme faisait son office.
Puis Saint-Clair ajouta la pleine coupelle de jus à la pâte chaude. Pour parfaire le tout, il ne manquait plus qu’une chose :
- L’huile de Saint Jean. Ce n’est que du mille-pertuis, mais cela fait des miracles. Tant pour les blessures que pour les soucis féminins. Avec ma bénédiction.
Il déposa une rasade sur le mélange et entreprit de nouveau de battre l’émulsion à la force du poignet. Cela devint une belle crème brune au parfum apaisant. L’onguent était en train de prendre.
- Bien. Il ne reste plus qu’à laisser reposer, le temps que ça refroidisse… Oh mais je manque à tous mes devoirs ! Peut-être aimeriez-vous un thé en attendant ? Ou une infusion ; j’ai un large choix.
Brigitte avait observé chacun de ses gestes avec intérêt.
Il avait
une connaissance des plantes très poussées...Elle se demanda s'il ne
s'en servait réellement qu'à des fins médicinales...
A sa proposition, elle quitta ses mains des yeux pour gagner les siens.
- Je préférerai du rhum, dit elle avec un sourire.
- « Ah ! Une connaisseuse ! Ca tombe bien ; j’en ai aussi une bonne réserve. Ne bougez pas. »
Il
rapporta une bouteille de la cuisine, provenant directement d’une
plantation des Gonaïves, avec un citron, du sucre de canne et deux
petits verres. Il n’avait pas osé lui en proposer, parce qu’il ne
s’attendait pas à voir une femme boire à cette heure matinale ; et
lui-même aurait préféré ne pas céder aux sirènes du breuvage aussi tôt.
Mais ne pas l’accompagner eût été un vrai manque de savoir-vivre.
Quoique… il se demandait si elle s’en serait formalisée. La dame
n’avait pas l’air d’un grand conservatisme. Sûrement encore une de ces
suffragettes !
Il lui tendit son rhum, accommodé à la manière de là-bas. Il avait une saveur vanillée.
- Voici pour vous. Un véritable ti’punch. Cé rom aranzé… A Lèr, cé mèm rom Lèvtèt ! – comme on dit chez nous.
Il était passé spontanément au créole, par atavisme, et pour voir si elle le comprenait…
« C’est du rhum arrangé… A cette heure, c’est même du rhum Lève-tête ! »
On appelait lève-tête le premier verre de rhum de la journée.
Après
quelques gorgées, l’apothicaire se remit au travail. Il déposa six
grammes de cuivre sur sa balance Roberval. Il pensa que si les affaires
marchaient bien, il s’offrirait un jour l’une de ces nouvelles balances
automatiques, qui indiquaient directement le poids des objets posés.
Sur
le second plateau, une masse équivalente de racines et rhizomes séchés.
C’était de l’hydraste du Canada, un arbre aux propriétés antiseptiques
et astringentes. Il y ajouta quelques feuilles de framboisier. Les deux
produits étaient tout indiqués dans le traitement du plus intime de la
féminité.
La portion de plantes fut placée sur un épais papier rose, soigneusement replié en pochette individuelle.
- Au fait, combien de personnes sont concernées ? C’est pour le nombre de doses…
Brigitte affichait clairement un visage amusé, le coin de ses lèvres marquant son espièglerie.
Elle porta le verre à ses lèvres, les trempant simplement avant de passer le bout de sa langue dessus.
Elle
le fit tourner entre les doigts de sa mains droites avec dextérité sans
le renverser, ses yeux ayant repris leur observation.
Si elle avait compris le créole, elle n'en dit rien.
En revanche, elle répondit à sa question, s'appuyant contre le comptoir.
- Six filles sont concernées. Mais...Une dose supplémentaire pourrait m'être utile. Mieux vaut prévenir que guérir, dit elle encore avec ce très léger accent anglais.
Elle reprit la dégustation de son verre sans quitter le travail de ses mains de ses yeux gris.
- Il faut faire infuser chaque dose dans 150 millilitres d’eau bouillante, pendant cinq à dix minutes. Et avec ce liquide, procéder à un lavement, trois fois par jour, trois jours de suite. » Il effectua un rapide calcul. « Pour sept personnes… Cela nous fait soixante-trois doses ! … Et si vous n’avez pas le matériel adéquat, j’ai également des récipients gradués et des poires à lavement… Ca vous intéresse ? Bon nafèr…
Il calculait aussi que Le Délice des Fées pourrait s’avérer son meilleur client !
Mais
peut-être ne comprenait-elle pas « le langage » ? Si elle était
originaire des colonies britanniques - ou pire, si elle avait grandi
ici, en Europe ! « C’est toujours grand dommage de quitter racines. »
Il en savait quelque chose.
Il fallait se lancer à l’eau.
Puisqu’on les comparait parfois, il se pourrait qu’ils aient une forme
d’affinité. Ou était-ce juste la couleur de leur peau ?
Elle observait ses gestes presque avec avidité.
« Pourvu qu’elle ne demande pas d’apprendre le métier… Merlin a regretté d’avoir transmis son art à Morgan Lefay… comme disent les britanniques ! »
- Vous savez que les gens de la ville nous prêtent une parenté ? Alors, entre parents, je pourrais vous faire un prix…, avança-t-il sur un ton ironique.
Brigitte joua encore avec le verre et le remplit à nouveau avec un sourire :
- C'est qu'ici les yeux bleus sont rares, dit elle sarcastique.
Elle avait entendu ce qui se disait en ville. Sans quoi elle ne serait pas venue.
- Plutôt qu'un bon prix, je préférerai que vous veniez vous divertir chez moi. Nous avons un dîner-spectacle, ce soir.
- Euh… Oui, pourquoi pas ? Enfin, je veux dire… volontiers, merci. J’avais effectivement appris qu’un spectacle avait lieu tous les jeudis, mais je n’ai pas encore eu l’opportunité de pousser votre porte. Dites moi… ce n’est pas le genre de spectacle qui pourrait porter atteinte à ma crédibilité de commerçant ? Ou dois-je venir incognito, masqué derrière un loup ? Comme tout bon notable qui se respecte…
D’abord troublé par la proposition, il s’était vite
ressaisi, repassant au ton de la plaisanterie. Puisqu’elle avait l’air
de s’amuser de la situation, autant rentrer dans son jeu.
En plus, elle avait une bonne descente. A ce rythme là, pas sûr qu’elle tienne jusqu’à ce soir.
A moins qu’elle fasse une sieste dans la journée.
Ah, comme il regrettait déjà de ne plus pouvoir somnoler après le repas, à l’ombre d’un grand palmier. Ici, les chênes dégouttaient de toute l’humidité du pays. On s’y retrouverait trempé.
Brigitte regarda son verre faisant tourner et retourner le liquide ambré.
Finalement, elle le reposa et lui demanda en le regardant dans les yeux :
- Insinuez vous que la compagnie qu'on peut trouver dans mon établissement n'est acceptable que pour un marin ou un paysan ?
Elle eut une moue légèrement boudeuse :
- Les filles risquent de trouver vos insinuations grossières, monsieur Saint Clair.
- Mais pas du tout. Vous m'aurez mal compris. Je voulais bien au contraire dire que les notables fréquentaient votre établissement, mais sans vouloir l'avouer publiquement. Je crains que l'hypocrisie soit beaucoup plus répandue dans la haute société que chez les paysans. Vous ne croyez pas ?
Tout en parlant, il poursuivait de peser et empaqueter. C’est qu’il restait soixante-deux doses à préparer !
- Si je puis me permettre, votre réaction me rappelle combien les femmes de nos contrées ont le sang chaud et la langue vivace. Les bretonnes d’ici ont ce mutisme renfermé qui n’invite guère à la discussion. Ni à dévoiler la vérité… Vous n’auriez pas par hasard une parenté dans les îles ? Une île autre qu’Albion, je veux dire.
- Mais quel bavard vous faites, monsieur Saint Clair, dit elle en éclatant de rire.
Elle se décolla du comptoir pour reprendre l'étude des lieux, lui tournant le dos.
- Je suis née en Angleterre. Mais en effet ma mère était antillaise...Elle a quitté son pays très jeune pour suivre mon père.
- Bavard ? …Eeeeeh !
Il haussa les épaules et les sourcils, en ouvrant grand les mains, d’un geste fataliste. C’est le mal du pays !
- Tèrla, sé Péyi-fwèt.
Cette
fois, il avait utilisé l’ambiguïté à dessein. On ne pouvait savoir s’il
parlait de sa propre nostalgie de la terre natale ; ou si le pays était
la France, et le mal sa froideur. Aux deux sens de cette froideur.
Mais sans parler créole, il y avait peu de chances qu’elle saisisse cette nuance. Il verrait bien si elle réagissait.
Il
hésita à poursuivre, puisqu’elle s’était détournée. Elle ne donnait pas
l’impression de vouloir s’appesantir sur le sujet. Mais la curiosité
était trop forte ; et puis il fallait bien meubler pendant qu’il
faisait ses petits paquets.
- Ah oui ? Des Antilles ? Si nous ne sommes pas parents, nous sommes quand même un peu cousins, alors… Nous avons peut-être des rasines en commun… Votre mère était de quelle île ?
Brigitte se tourna vers lui.
- Je ne sais pas. Elle n'en parlait jamais...Puis elle est morte. De toutes manières je suis née anglaise et je suis devenue française par la force des choses. Et non...Je ne parle et ne comprends pas le créole. Ou quelques mots...
La gaffe ! Il n’insista pas, replongeant le nez dans ses dosettes à douche intime.
Mais de quoi parler, pour éviter les longs silences gênés ?
- Vous avez entendu ? Il paraît qu’un meurtre affreux a été commis... Vous connaissez la famille de la victime ?
- Ce n'est pas un enfant d'ici. Mais ce n'est pas le premier meurtre sanglant. ces contrées en sont assoiffées, dit elle pensive.
- Vraiment ? Je n’aurais pas cru, s'étonna-t-il.
Bizarrement, il s’était
imaginé que la France devait être à l’abri de ce genre de turpitudes.
Sans doute parce que les voyageurs européens racontaient souvent avec
horreur avoir été témoins, dans son île, de cérémonies dignes des plus
noirs sabbats.
Par sottise, ou par excès de zèle narratif, ils
prêtaient même à ses compatriotes des sacrifices d’enfants, tels que le
Livre saint en rapporte dans le culte de Baal. Alors, on aurait pu
croire que ces choses n’existaient pas au pays de Descartes… Et
pourtant !
- Cela fait longtemps que ces crimes se produisent, ou c’est un phénomène relativement récent ? La police n’a jamais arrêté personne ?
Brigitte sourit et s'approcha de lui.
Elle se pencha sur le comptoir
face à lui, laissant une vue appréciable de sa poitrine que révélait la
chemise d'homme. Plusieurs boutons avaient en effet étaient oubliés
alors qu'ici la majorité des femmes avaient des corsages montant
jusqu'à la gorge.
Sa peau était couleur noisette, d'un satiné qu'on devinait sans même y toucher.
- Le sang est source de pouvoir mais...Vous n'avez réellement pas besoin de ce genre d'ennuis. Mais si vous voulez un conseil amical...évitez la famille Fairchild.
Elle se recula en lui souriant.
Il interrompit ses gestes quand elle se pencha vers lui, donnant à la
jeune femme toute son attention. Il tenta de résister, de ne pas
plonger dans le décolleté qui s’ouvrait à lui… Peine perdue ! Son
regard fut irrésistiblement attiré vers la vallée ombreuse des plaisirs
exotiques.
Sans trop s’attarder bien sûr ; cela ne se faisait pas
entre gens de bonne société. Mais là… même un chef d’état n’aurait pas
pu résister !
En plus, sa chemise d’homme donnait une ambiguïté
toute émoustillante à la situation. C’est que les européennes évitaient
autant ce type de vêtement que de dévoiler le moindre carré de chair.
Alors là, c’était une double provocation !
Lorsqu’elle dit « le sang est source de pouvoir », il leva un sourcil intrigué, revenant prestement à son doux visage. Il savait bien à quoi elle faisait allusion.
- De la sorcellerie ?! Que Mawu nous en protège !
C’était, dans les îles et pour ses ancêtres « de Guinée », le Bon Dieu en personne – quoique un peu endormi sur ses lauriers.
- Vos conseils me seront précieux. Mais… pourrais-je savoir ce qu’il y a tant à redouter chez ces gens ? Que font les Fairchild ?
- Des choses que les Petro redouteraient, dit elle en reprenant le verre qu'elle avait laissé pour le finir. Avez-vous bientôt fini ?
Les Petro ! Ils s’intéressaient donc aux aspects les plus sombres du monde spirituel… Et Mademoiselle Lafaye n’était pas aussi ignorante de ces choses qu’elle avait d’abord laissé paraître.
Il avait fallu que l’art noir le poursuive jusqu’ici, jusqu’en ces contrées humides et glacées. Voilà qui n’était pas de bon augure pour l’avenir.
- Oui, bien sûr, je me dépêche… Une dernière question si vous le permettez : quel endroit devrais-je éviter pour m’écarter de la famille Fairchild ?, demanda-t-il le plus innocemment du monde.
Elle passa une mèche de ses longs cheveux blanc derrière son oreille et avec un léger sourire, lui dit :
- Ils aiment le luxe, assurément. Vous êtes un homme et cela devrait vous protéger...
Elle hésita et finalement, ajouta :
- N'allez jamais au restaurant nommé "Le carnassier". Il est tenu par deux marassa : Louis et Adrien Fairchild.
Saint-Clair voulut demander à quel usage ils réservaient les femmes. Mais était-ce bien nécessaire ? En plus, il n’était plus vierge depuis belle lurette.
- Vraiment ? … Au moins, ça explique la source de leur pouvoir. Je vous remercie de cet avertissement.
Ils n’en étaient que doublement dangereux !
Il avait presque fini. L’onguent était tiède ; et les doses de plantes en sachets roses faisaient tas sur le comptoir. Il prit un sac de papier brun pour y fourrer le tout.
- Et bien j’espère qu’ils ne fréquentent pas votre établissement, puisque vous m’y invitez si obligeamment ? … Pourtant… une chose m’inquiète encore… Cette fratrie n’aurait-elle pas un plus jeune cadet ? … Dossou, ou dossa, par le plus grand des hasards ?
Si c’était le cas, ce ne serait plus le hasard, mais le plus grand des malheurs ! Un tel trio, mal intentionné, pouvait faire des ravages sans nom.
Brigitte réfléchit attentivement à ce que Vincent avait pu lui dire. A
savoir peu de chose, ce n'était pas une branche de sa famille qu'il
avait envie de connaitre.
Elle regarda l'homme :
- Ma mise en garde vaut pour moi...Nous évitons habilement de nous fréquenter. Ils n'aiment pas les guédés de toutes manières. Et je ne doute pas un seul instant à mon nom que vous ayez une idée de qui je porte en moi...
Cette fois, son visage s’illumina d’un large sourire entendu. Ils n’étaient plus dans l’échange poli entre cousins de culture, mais dans les vraies confidences.
- Voyons bien sûr, Mademoiselle Brigitte… ou devrais-je vous appeler Madame la Baronne dorénavant ? , dit-il en plaisantant. A vrai dire, j’avais d’abord cru que vous portiez ce nom en l'honneur d’une déesse celte. Mais je constate avec plaisir mon erreur.
Cela ouvrait de nouvelles perspectives sur la région. Finalement, il ne serait peut-être pas si dépaysé que ça !
- Je crois deviner que nous danserons ensemble prochainement. Sera-ce dans une salle de bal ou autour du poteau-mitan… aux Loas de décider.
Il faisait le petit compte de sa cliente.
- Et pour les poires à lavement, je vous les mets aussi ?
Il ne réalisa qu’après coup ce qu’il venait de dire.
Brigitte s'en amusa et se contenta de répondre :
- Seulement si c'est un présent sans arrière pensée.
Elle
sortit de l'intérieur de sa bourse un portefeuille en cuir finement
travaillé du vévé de la Grande Brigitte et s'entremêlant à celui de
Baron Samedi.
Elle le caressa du bout des doigts et se dit que
malgré le temps qui avait passé...Malgré leurs divergences d'opinion,
elle ne se voyait vraiment pas partager une cérémonie avec une autre
personne que Vincent.
- Combien vous dois-je pour vos services ? demanda-t-elle.
- Euh… pensée mercantile peut-être, dit-il pour se tirer de ce mauvais pas.
A la vue du vévé, du coeur et de la croix reconnaissables entre mille, il hocha la tête, les yeux pétillants de souvenirs.
- Ce n’est pas mon maître-tête, mais… vous devriez me voir en fin de cérémonie, quand Brave-Guédé tient à faire son apparition ! Avec lui… les jeunes filles craignent pour leurs jupons !
Il rit de bon
cœur, de ce large rire chaleureux qui dévoile la gorge et toute une
rangée de dents, ce rire éclatant que les européens jugeaient malséant.
C’était à cause du rhum trop matinal, et de cette évocation inattendue
de son île natale.
Il se reprit rapidement en en prenant conscience.
- Hum. Alors… un onguent à 7 francs, plus 63 infusions à 45 centimes, et 7 poires à 50 centimes que je compte à moitié prix, cela nous fait… 37,1 francs qu’on arrondit à 37 !
C’était une belle somme,
l’équivalent de sept jours de travail pour un simple employé. Mais il y
avait de quoi soigner sept personnes.
A Port-au-Prince il en aurait exigé quelques gourdes. Dans le sud, un peu moins.
Les français avaient bien de quoi payer le même prix que les bourgeois d’Haïti.
Saint-Clair tendit une petite note, détaillant les frais et lui rappelant la posologie des traitements.
- Ah, une précision : si jamais les symptômes persistent, n’hésitez pas à repasser me voir. Parce que cela voudra dire que les inflammations sont dues à une infection contagieuse... transmissible aux clients… J’ai un remède pour cela aussi.
Brigitte prit la note qu'elle rangea et lui régla la somme demandée.
Elle prit le sac contenant les drogues et le regarda :
- Le dîner devrait vous plaire. Il commence à 19 heure, précisa-t-elle.
Elle lui sourit et s'achemina vers la sortie.
L’apothicaire sourit en retour à sa charmante cliente, et répondit avec toute son amabilité :
- J’y serai. Dix-neuf heures, sans faute. C’était un plaisir de vous rencontrer. A ce soir, mademoiselle.
C’était une bonne matinée. Lucrative en tout cas.
Saint-Clair
allait attendre jusqu’à la pause de midi, voir si un nouveau client se
présentait. Puis il avait une petite idée sur la manière d’en apprendre
plus.
Contre toute attente, Hautefort se révélait une ville aux
sombres manigances. Il était impatient de savoir ce qu’en pensaient les
saints…
Brigitte repartit l'esprit un peu plus serein.
Elle savait un peu
près à quoi s'en tenir avec le nouvel arrivant et elle était convaincue
qu'il ne leur chercherait pas de tord. C'était en soi une excellente
nouvelle.
Et puis si sa présence ce soir pouvait sortir un peu Vincent de son apathie, c'était plutôt une arrivée salutaire.
Elle pourrait peut être même apprendre des choses que ses parents n'avaient pas eu le temps de lui enseigner...
Saint Clair n'eut pas d'autres visites dans la matinée qui suivit.
Dès douze heures sonnantes, il ferma la boutique, remportant la
bouteille de rhum avec lui jusqu’à la cuisine. Et s’en servit un bon
verre !
Par la fenêtre, il pouvait apercevoir la cour intérieure de
sa nouvelle propriété. Un potager y offrait ses premières pousses.
Quelques poules étaient sorties du poulailler, sous l’œil attentif des
chiens de garde dressés. Trois beaux chiens de berger, qui accoururent
en sentant la présence de leur maître. Ils grattèrent à la porte de la
cuisine, jusqu’à ce qu’il les rejoigne, sautant tout autour de lui, et
jappant de joie en remuant la queue. Chacun d’eux fut largement flatté
et caressé. Un échange d’amour et de fidélité réciproque.
Puis il leur donna à manger. Les chiens-loups avaient un féroce appétit.
Lui-même
fit maigre ce midi. Une salade de légumes de pays, avec une conserve de
sardines marinées. Pour ce qu’il s’apprêtait à faire, inutile de se
gâter l’esprit avec des viandes rouges…
Ses anges, et ses saints, s’en seraient offusqués ; il avait encore besoin de leur clairvoyance.
Laissant
sa blouse blanche sur le dos d’une chaise, Saint-Clair monta à l’étage,
où il avait ses appartements. De la plus grande pièce, rustique et
solennelle, il avait fait un salon décoré à son goût.
Un grand
fauteuil en rotin garni de coussins multicolores tranchait d’avec
l’antique parquet de bois sombre, qui avait dû porter des générations
de métayers. Il trônait entre une cheminée de pierre et la croisée
donnant sur la rue. Aux pieds du fauteuil, une petite table basse, et
face à lui, contre le mur opposé, une bibliothèque en bel acajou.
Les
murs étaient couverts d’images pieuses encadrées. Il y avait la Vierge
et saint Georges, il y avait saint Pierre et saint Antoine, il y avait
saint Joseph et saint Raphaël, il y avait enfin les deux jumeaux, saint
Côme et saint Damien.
Au-dessus de la cheminée, la place d’honneur
était faite à un moins charitable fusil de chasse. Et dans un coin de
la pièce, un aquarium offrait abri à deux curieux poissons globes,
prompts à se gonfler dès qu’on approchait d’eux.
D’un rayon, Saint-Clair préleva parmi plusieurs hagiographies un
ouvrage épais relié de cuir. Il s’installa tout à son aise dans le
fauteuil et marmonna quelques mots inaudibles. Devant lui, celui sur
lequel le Christ avait bâti son Eglise brandissait les clés du paradis.
Et les deux frères côte à côte semblaient l’observer, l’œil en coin.
Il les salua tour à tour. Avec leur concours, il allait se livrer à une petite mancie, le « passer-pages ».
Il ouvrit le Livre. Aux pages des Nombres.
Et
sous ses yeux : Les Nombres, 20. Apparaît le chapitre où Moïse fait
jaillir les eaux, pour calmer les Hébreux courroucés. C’était un
excellent signe ! Le dieu serpent se manifestait en premier !
L’ordre
était respecté. - Sa bienveillance en soit louée. - Mais c’était aussi
le chapitre qui voit la mort du frère de Moïse, Aaron. Pour toute
chose, il y a un prix à payer.
Saint-Clair retint en mémoire le nombre vingt.
Puis
il se mit à feuilleter le Livre Saint, laissant ses mains suivre leur
voie, en gardant les yeux bien fermés, guidé par le souffle qui
l’animait.
Dix, cinquante, et cent pages encore, d’épais feuillets sautés, en avant et en arrière, des périodes entières passées.
Et la tension grandissante qui paralyse une main tremblotante… Papa Legba disait là !
Le moment était venu. Il rouvrit les yeux. C’était le Lévitique.
Il se reporta donc au chapitre 20, qui commence ainsi :
1. L’Éternel parla à Moïse, et dit :
2.
Tu diras aux enfants d’Israël : Si un homme des enfants d’Israël ou des
étrangers qui séjournent en Israël livre à Moloch l’un de ses enfants,
il sera puni de mort : le peuple du pays le lapidera.
(…) et qui finit par ces mots :
27.
Si un homme ou une femme ont en eux l’esprit d’un mort ou un esprit de
divination, ils seront punis de mort ; on les lapidera : leur sang
retombera sur eux.
C’était un avertissement clair. Pour tout le monde. Lui y compris.
Pour le Bon Dieu, c’était déjà Petro tout ça !
Saint-Clair devait-il vraiment continuer ? Le jeu en valait-il les chandelles éternelles ?
Ou le Seigneur voulait-Il que quelqu’un mette fin à ces exactions ?
« En Marche de Bretagne, Dieu montre Sa volonté. Saint Pierre, Maître Carrefour, montre-moi le chemin. »
Il répéta l’opération, pour savoir quel rôle le Seigneur voulait le
voir jouer. Pour cela, il faisait confiance aux Ecritures. Il n’y avait
nul tour, nulle magie ; juste une confiance aveugle dans le message des
saints.
D’abord les Nombres. Chapitre 2, verset 1 : « L’Éternel parla à Moïse et à Aaron, et dit : (…) ».
Dans lequel le patriarche énumérait ceux qui le suivraient.
Il
prit note du chiffre deux. Puis il passa de nouveau les pages de sa
Bible, sans regarder, sans se laisser tenter par la petite voix qui lui
criait de choisir lui-même, de se détourner des problèmes des autres –
en plus, c’étaient des étrangers – ni par la voix pernicieuse qui
poussait souvent les croyants à s’ériger eux-mêmes en juge et bourreau.
Cette
fois, le prenant par la main, saint Pierre l’amena jusqu’aux Prophètes,
au Livre d’Ezéchiel. Alors, il lut à haute voix le chapitre 2 :
1. Il me dit : Fils de l’homme, tiens-toi sur tes pieds, et je te parlerai.
2. Dès qu’il m’eut adressé ces mots, l’esprit entra en moi et me fit tenir sur mes pieds ; et j’entendis celui qui me parlait.
3.
Il me dit : Fils de l’homme, je t’envoie vers les enfants d’Israël,
vers ces peuples rebelles, qui se sont révoltés contre moi ; eux et
leurs pères ont péché contre moi, jusqu’au jour même où nous sommes.
4.
Ce sont des enfants à la face impudente et au cœur endurci ; je
t’envoie vers eux, et tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur,
l’Éternel.
5. Qu’ils écoutent, ou qu’ils n’écoutent pas, car c’est
une famille de rebelles, ils sauront qu’un prophète est au milieu
d’eux.
6. Et toi, fils de l’homme, ne les crains pas et ne crains
pas leurs discours, quoique tu aies auprès de toi des ronces et des
épines, et que tu habites avec des scorpions ; ne crains pas leurs
discours et ne t’effraie pas de leurs visages, quoiqu’ils soient une
famille de rebelles.
7. Tu leur diras mes paroles, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas, car ce sont des rebelles.
8.
Et toi, fils de l’homme, écoute ce que je vais te dire ! Ne sois pas
rebelle, comme cette famille de rebelles ! Ouvre ta bouche, et mange ce
que je te donnerai !
9. Je regardai, et voici, une main était étendue vers moi, et elle tenait un livre en rouleau.
10. Il le déploya devant moi, et il était écrit en dedans et en dehors.
Des lamentations, des plaintes et des gémissements y étaient écrits.
Le Bon Dieu avait parlé.
– « Abobo ! », s’exclama-t-il. Ce qui signifiait à peu près "Amen".
Soudain, Saint-Clair eut du mal à respirer. D’abord frissons, ce furent des tremblements, puis d’incontrôlables tressautements qui le clouèrent à son siège. La tête renversée en arrière, un bras tétanisé et l’autre qui agrippait désespérément sa Bible, il sembla suffoquer, ouvrant et fermant la bouche, comme s’il cherchait un air inexistant.
Collant leur visage lunaire à la paroi du bocal, les deux poissons l’observaient intrigués.
Le ciel s'assombrit sinistrement et une pluie battante frappa les carreaux.
Le
pouvoir semblait se dissiper avec la journée qui s'avançait mais il y
avait dans ce brusque changement de climat, une prophétie lugubre.
Puis
roulant des yeux fous dans son spasme, Saint Clair vit la pièce et ses saints
danser tout autour, de plus en plus vite... L’Esprit entrait en lui.
Il
bondit tout à coup sur ses pieds, comme propulsé par un unique coup de
rein ! Il scruta le plafond, les yeux rivés vers un invisible au-delà.
Les genoux fléchis, il s’apprêtait à plonger…
Et il ne fut plus là !
A la place, il était assis à une longue table nappée. On l’avait dressée de porcelaines, et de couverts d’argent. Tout le long, à sa droite et à sa gauche, des chandeliers faisaient briller de leurs feux d’insolites lambris.
Les murs montraient les dieux, qui portent des noms de
saints. Et ceux aussi, dont l’ambivalente puissance inspire le respect.
Il y avait même ceux qui mériteraient en fait des noms démoni-aques !
Sous
ces terribles icônes, un antique buffet. Noir comme les offices qui
durent y être servis. Sur le meuble séculaire, on avait disposé des
ossements, une collection de crânes, fixant tous Saint-Clair de leurs
creuses orbites.
Fatigué sur son siège, il se demanda quels sacrifices impies cet autel avait accueilli, quelles sombres cérémonies y étaient célébrées. Il aurait voulu se lever, mais devait reprendre des forces. Il se passa la main sur le visage ; il était si faible, si las… oppressé.
Il porta cette fois la main à sa poitrine, par
la chemise blanche ouverte. Un liquide chaud et poisseux vint
humidifier ses doigts. Seulement alors, Saint-Clair détourna les yeux
du décor… Une large tâche écarlate souillait son flanc blessé.
Et sur l’assiette face à lui, on avait servi un cœur entier, encore chaud et fumant !
Pris
de vertiges, pris par la peur du vide… Pour échapper à ce plat de
damné, il eut un mouvement de recul et jeta un oeil inquiet derrière
lui.
Il n’était pas seul ! Une femme lui tournait le dos. Elle
portait une robe lacée, s’évasant en jupe bouffante. Sa coiffe étrange
évoquait les dames poudrées du passé.
Mais lorsqu’elle se
retourna, ni mouche, ni poudre, ni ce teint de pêche des aristocrates
renversées. Sur son visage, elle avait, gravé au couteau, les signes
encore sanglants de noires divinités. Avec, en lieu et place de son nez
tranché, un horrible trou béant. Cet être portait l’effroi, jetant sa
malice à la face du monde. Pour tout salut, elle offrait de terrifiants
vévés !
Plus terrible qu’un maori maléfique, elle glissa vers
Saint-Clair, figé. Ses yeux jaunes et brûlants plongèrent aux tréfonds
de son âme, tremblante.
Et c’est en créole qu’elle vint murmurer
ses douces paroles, des paroles de peine prononcées sur un ton
innocent. Elle avait la chaleur de la femme, et la puérilité de
l’enfant.
Dès lors, il sut ! Saint-Clair ne put réprimer un sanglot.
De chaudes larmes débordèrent de ses yeux horrifiés. Pourquoi ?
Pourquoi elle ? Elle ne méritait pas ça !… Marie était morte ; et il ne
pouvait rien y changer !
Alors l’être hideux laissa éclater sa haine, dans un rire dément - arrachant brutalement la chemise du pauvre pharmacien.
- Vous n'auriez pas dû prendre parti dans cette guerre.
Les mots qui suivirent étaient plus glaçants encore. Elle connaissait son nom-point, elle avait prise sur les âmes ; Saint-Clair était à sa merci…
Et les entrailles de l’homme se répandirent au sol, dans un bruit répugnant de glissement flasque !
Engourdi, égaré, Saint-Clair reprit connaissance allongé sur le
parquet. Il avait rampé au sol, jusqu’au pied de l’aquarium. Il était
trempé de sueur, et des effluves néfastes flottaient encore dans la
pièce assombrie.
Quelle personne, trois fois maudite, avait pu
développer un tel pouvoir ? Quel humain diabolique avait pu se hisser
au rang de puissance infernale ? C’était la force des dieux eux-mêmes
qui coulait dans ses veines…
Une sorcière ? Un loup-garou ? « Sanpoil » ou « koukougnan » ? Pire que tout ça réuni !
A son humble avis, une louve à la terrible engeance…
Il ne voulait pas voir la cité perdue que fonderaient ceux qu’elle avait allaités.
Pourvu qu’Hautefort ne fût pas cette cité perdue ! La Babylone de saint Jean !
Saint-Clair se leva péniblement. Il ramassa sa Bible, qui était tombée au sol, au plus fort de la crise. En voulant la ranger dans la bibliothèque, il aperçut ce roman qu’il avait tant aimé… Vingt mille lieux sous les mers.
Simbi
s’était encore manifesté ! Comme à chaque moment clé. Il lui offrait
ses visions depuis l’adolescence, depuis que le jeune Jean-Désiré avait
disparu sept jours entiers. On disait le loa des eaux friand de jeunes
métisses aux yeux verts… Apparemment, de beaux yeux bleus faisaient
aussi bien l’affaire !
Mais peut-être n’était-ce qu’une légende ?
Il n’avait aucun souvenir de ces jours là. Juste que c’est après cet
épisode que son père l’avait accueilli chez lui, qu’il avait
définitivement quitté le séminaire…
Puis tandis qu’il caressait
la tranche du Jules Verne, Saint-Clair repensa au Livre saint, qu’il
s’apprêtait à poser, et au tout premier texte que le sort lui avait
désigné… Les Nombres, 20.
Feuilletant fébrilement les pages, il alla au premier verset de ce chapitre. Voilà. C’était bien ça :
Toute
l’assemblée des enfants d’Israël arriva dans le désert de Tsin le
premier mois, et le peuple s’arrêta à Kadès. C’est là que mourut Marie,
et qu’elle fut enterrée.
Une Marie était en danger… Mais qui était Marie ? Et y aurait-il aussi un Aaron ?















