12 mars 2008
Chapitre 3 - Le drame des Rosemet
"Quiconque est fiancé trois fois sans se marier va brûler en enfer"
Chanson bretonne
Manara Ita était une femme étrange. Si ma sœur pouvait voir en elle un pâle substitut maternel ou du moins la figure d'une femme à prendre en modèle, j'avais pour ma part gardé cette réserve que mon père avait toujours montré envers cette voisine pourtant si dévouée envers ses deux filles.
Lorsque Roselyne Rosemet l'une de ses élèves se retrouva prise au cœur d'une sombre histoire de magie noire, je ne vis qu'une coïncidence à la présence première de Manara.
Mais comment aurais-je pu savoir ?
Le maire de la ville avait été appelé tôt dans la matinée auprès de la famille Rosemet. Une journée de février assez fraîche mais surtout humide. La brume était encore présente alors que le clocher allait bientôt marqué les neuf heures.
On lui avait demandé de venir avec le nouvel exorciste Frère Nonyme mais la servante qui s'était rendue jusqu'à chez lui avait été bien en peine de lui en expliquer la raison.
Georges Rosemet avait été maire durant de longues
années avant de mourir des suites d'une pneumonie. Il avait laissé en
dehors d'un siège vacant, une femme et deux filles.
C'est devant
leur petite maison assez cossue au cœur même de la ville qu'Yvan et
Adam se retrouvèrent, ignorant chacun le motif de leur venue.
Mais Germaine Rosemet n'était pas du genre à plaisanter et après la découverte quelques jours plus tôt d'un enfant atrocement mutilé aux abords de Hautefort, l'inquiétude était de mise.
Adam Nonyme avec sa tignasse rousse, son visage taillé à la serpe et sa silhouette efflanquée, vêtu de sa soutane ne semblait pas à sa place devant la grande bâtisse des Rosemet. Mais la singularité de son physique laissait à penser qu'il n'y avait pas vraiment de lieux où il n'aurait pas dépareillé...
Pourquoi lui, se demandait il en attendant le maire. N'importe quel prêtre aurait sans doute fait l'affaire. Après tout, tous se voient enseigner l'exorcisme au séminaire. Lui ne faisait que ça, justement parce qu'il voulait être tranquille... Incroyable le nombre de vaches à exorciser, parce qu'un rebouteux mal payé leur avait jeté le mauvais œil, et qu'elles ne donnaient plus de lait... Jamais de problème avec les cochons en revanche.
Rassurer les gens, leur faire un peu peur lorsqu'il y avait besoin, les convaincre que c'était mieux d'observer les principes chrétiens, c'était ça son boulot.
Menfin, vu la baraque, il y avait des chances pour qu'on le paie autrement qu'en poules. Ou alors, au moins avec des bonnes pondeuses. Ça ne le rendrait sans doute pas moins maigre, mais qu'est-ce qu'il pouvait aimer les omelettes !
Ivan Denissov était le maire de la ville d'Hautefort et malgré sa personnalité excentrique, il prenait son métier très au sérieux. La cinquantaine bien tassée, son teint rougeaud, sa barbe hirsute et ses longs cheveux grisonnant le vieillissait plus encore. Bon vivant, il se dégageait de sa personne la bonne humeur à l'état pure.
Ivan fut prêt peu après qu'on l'eut appelé. On
ne lui avait pas donné le poste de maire pour qu'il s'engraisse au
frais du contribuable. Et si cela lui permettait de faire oublier
quelques petits préjugés sur ses origines, il ne cracherait pas dessus. De toute façon, il s'était trop entiché de ses concitoyens pour ne pas voler à leur secours.
Il
enfila sa veste, passa son mosin nagant en bandoulière et sortit. Il
espérait que le nouveau prêtre ne serait pas effrayé par cette vieille
habitude. Après tout, il n'avait pas encore rencontré le lascar et ne
pouvait se fier qu'à ses idées. Il repensait au précédent. Le père
Antoine n'aurait pas tenu un instant devant le vieux Stanislas, le pope
qu'il avait rencontré à St-Petersbourg. Etait-ce un fait général que
les catholiques soient aussi rarement de bonne constitution?
Il
arriva près de la maison de son prédécesseur et vit le prêtre. Il ne
pouvait pas s'y tromper. Combien de Français se promenaient en bure? Il
le salua avec force gestes.
- Dobreuil dien, engagea-t-il en Russe, mon père! Comment vous portez-vous?
Un chasseur, se demanda frère Adam en voyant débouler le maire avec son arme. En tous cas, encore un qui pensait qu'on ne pouvait pas être
religieux sans être prêtre. Pourvu qu'il ne lui demande pas de célébrer
la messe !
-Si dobreuh... veut dire bonjour, alors je me porte bien, répondit il finalement.
L'expression était sans doute mal choisie, pour quelqu'un qui semblait toujours à la limite de perdre l'équilibre...
-Nous
ne nous sommes jamais rencontrés, je crois ? Je suis le Frère Adam, et
je souhaite que vous vous portiez bien également, qui que vous soyez,
dit-il en s'inclinant.
Ivan était un peu surpris de le voit s'incliner mais qu'à cela ne
tienne. Il lui donna une tape amicale dans le dos et lui tendit l'autre
main.
- Merci de ta prévenance, mon garçon.
Cette
appellation était, certes, douteuse s'adressant à un prêtre mais l'âge
donnait d'étranges habitudes. Le jeunot découvrirait vite qu'il n'était
pas bien méchant, juste assez peu conventionnel pour un maire.
- Ivan Denissov, maire de la ville, annonça-t-il.
Le jeune moine prit la main tendue :
-Frère Adam ... Ah, ça je
l'ai déjà dit... Et bien, enchanté monsieur le maire. Je ne sais pas
pourquoi nous sommes là, mais ce serait sans doute une bonne idée de
rentrer ?
- C'est une idée, en effet.
Ivan avança vers la porte avec le
prêtre à sa suite. Il était aussi intrigué par cette soudaine demande.
Il frappa à la porte et attendit.
e n'est pas un domestique qui ouvrit mais Germaine Rosemet, elle même.
Si elle avait de beaux restes, c'était une femme bien en chaire, aux joues roses et à la chevelure poivre et sel.
Mais ce matin là, l'inquiétude cernait ses yeux sombres.
- Oh je désespérai de votre venue, se lamenta-t-elle. Quelle disgrâce ! Le diable se frayait un chemin pour me voler mon enfant.
Elle éclata en lourds sanglots et mais s'effaça pour les laisser entrer dans le vestibule.
L'intérieur était plutôt cossue, de nombreux bibelots et tapis attestant d'un certain train de vie.
Adam espérait sincèrement qu'ils seraient généreux en donations...
-Bonjour
à vous aussi. Rassurez-vous, le diable ne vient à de telles extrémités
que pour les plus purs d'entre nous. Et comment se manifeste-t-il
aujourd'hui ? Sécrétions gluantes, incendies, télékinésie ? Je suis
tout ouïe.
Toutes ces questions furent posées sur un ton des
plus enjoués. Il connaissait son boulot, et il devait le faire savoir :
la compassion est trop souvent confondue avec la pitié, et le moine
voulait faire comprendre rapidement à la maîtresse de maison qu'il
sauverait l'enfant.
Que ce soit le cas ou non.
Ivan lâcha un soupir. Il s'agissait encore de ces sornettes d'exorcisme
et de possession. Les Français pouvaient être si peureux par moment. Il
se souvenait encore d'une histoire dans son pays natal. Un enfant se
conduisait si étrangement qu'un de ces évangélistes frileux parlait de
possession. Son père lui avait mis deux gifles et il s'était calmé. Le
prêtre avait tellement sermonné sur le sujet que sa tête manqua de
faire un tour sur elle-même quand on lui raconta l'issue de l'anecdote.
Mais
quelque soit son opinion sur le sujet, il ne devait pas oublier
l'aspect humain de l'évènement. Cette pauvre femme voyait son fils
devenir fou et n'avait même plus son mari pour la soutenir. Il
s'approcha de la veuve et la prit amicalement par l'épaule.
- Ne t'inquiètes pas, Germaine. Tout va rentrer dans l'ordre avec l'aide de notre nouveau prêtre.
Il
lui fit un large sourire. On oubliait trop souvent de se montrer
chaleureux dans ces circonstances et ce n' était pas l'attitude
analyste d'Adam qui allait l'aider. On aurait cru entendre un libraire
demander les préférences de son client...
Manara Ita sortit d'une chambre et referma la porte derrière elle. C'était une femme assez séduisante même si la sobriété de sa tenue et de son visage emêchait la majeur partie des hommes d'en arriver à cette conclusion. Ses épais cheveux noirs retombaient sur ses épaules en lourdes boucles sans qu'elle ne chercha à la retenir dans un chignon serré. Elle portait toujours le deuil en ne mettant que des robes noirs.
Elle regarda les deux hommes tour a tour.
Elle s'approcha d'eux et prit délicatement la main de madame Rosemet qu'elle serra doucement.
- Retournez auprès de Roselyne, nous vous rejoignons.
La mère éplorée approuva d'un vagissement et retourna dans la chambre.
Manara n'avait encore jamais rencontré le frère Adam, aussi se présenta-t-elle :
- Je suis Madame Ita. Roselyne Rosemet est une de mes élèves.
Elle regarda le maire :
- Yvan...Je crois qu'il faut mander monsieur Austen. C'est...grave, dit elle d'un ton posé mais son regard insistait.
ourquoi fallait-il rencontrer tous ces gens un par un, et se
re-présenter sans cesse ? Adam n'était pas vraiment un homme du monde,
et aurait préféré faire un "bonjour" groupé. Enfin, la nouvelle
rencontre cumulait les avantages des deux précédentes : la femme était
calme, et elle savait ce qui se passait.
-Enchanté Madame Ita,
dit-il en s'inclinant de nouveau, frère Adam, pour vous servir, et
servir Dieu à travers vous. Quel mal frappe donc la jeune Roselyne ?
Le
ton cette fois-ci était plus posé : non seulement il avait toujours
beaucoup de respect pour ceux qui gardent leur sang froid dans les
situations difficiles - et aux yeux de ces deux femmes, la situation
l'était - mais surtout, il n'avait pas la moindre idée de ce qui
l'attendait, et espérait avoir des soutiens auprès de lui si les choses
tournaient mal. Et pour éviter que ça ne tourne mal, le mieux était
encore de savoir ce qui se passait.
Bigre... Si Manara veut qu'on appelle Austen, ce doit être vraiment grave... pensa le maire.
Ivan
ne savait que croire dans ces histoires de possession. D'un coté, son
éducation orthodoxe et bien ancrée dans la ruralité russe le persuadait
qu'il ne s'agissait que d'histoires mais ici...
Ivan soupira.
- Bien. Je vous le ramène. Ca ne devrait pas prendre plus de quelques minutes.
Il s'arrêta au niveau d'Adam et lui passa sa main sur l'épaule.
- Fais de ton mieux, mon garçon.
Sans
attendre de réponse, il sortit et se dirigea d'un pas leste vers la
maison des Austen. Une fois arrivés, il se contenta de frapper et
d'attendre.
Manara aurait bien présenté d'abord la situation au maire, se doutant
que le hunter ne manquerait pas de lui poser des questions, mais il
avait déjà filé.
Elle se tourna vers le moine.
- Roselyne a tout juste seize ans. C'est une jeune fille de bonne famille et...Une âme très pieuse.
Elle lui fit signe de la suivre jusqu'à la chambre.
Pourquoi, mais pourquoi ne répondait-on jamais à ses questions, se demanda le frère Adam en lui emboitant le pas.
Est-ce
que ses paroles contournaient les gens, ou est-ce qu'ils ont tous les
portugaises ensablées ? Après tout, il ne pouvait pas parler dans sa
barbe, il n'en avait pas...
-J'en suis convaincu. Les plus pieux d'entre nous sont malheureusement ceux qui attirent le plus le Malin, dans sa lutte contre le Très-Haut, dit il finalement.
Il espérait que derrière cette porte se trouverait enfin la raison de sa venue ici.
La chambre était lumineuse, dans des dominantes de blanc et d'écru.
Une
chambre de jeune fille dont la foi s'attestait sous forme d'un beau crucifix de bois sur le mur face au lit et quelques images pieuses.
La jeune fille était assise dans son lit, sa couverture sur elle.
Elle était calme mais ses yeux rougies de larmes et son teint pâle.
Ses longs cheveux châtains encadraient un visage ravissant.
Des larmes roulèrent sur ses joues lorsqu'elle vit Adam.
- Frère Adam est là pour t'aider, Roselyne. Pas pour te juger, dit doucement Manara en s'approchant d'elle.
Ni bave, ni incendie, ni objets volants. Juste une fille qui pleure. Il
savait pas vraiment y faire avec ça, mais au moins ça ne tâchait pas :
depuis la loi de 1905, l'État français ne payait plus le savon...
-Tout
à fait ! Dieu est amour, et j'en serais un bien mauvais représentant
pour te juger, dit-il doucement, en s'agenouillant près du lit. Je suis
là pour t'aider, Roselyne, et tu peux tout me confier.
Qu'est-ce
que c'était niais ! Il croyait à ce qu'il disait, mais savait qu'en ces
temps de technologies, en ces temps de charbon crasseux, la pureté de
l'amour chrétien n'était malheureusement pas ce qu'il y avait de mieux
compris. Enfin, l'adolescente avait l'air croyante, ça devrait aider à
sa crédibilité...
Roselyne baissa la couverture dévoilant une chemise de nuit blanche plutôt sage et de bonne qualité.
Et un ventre rond comme si elle était enceinte de six mois.
Des larmes roulèrent de plus belle de ses yeux.
- J'ai peur, balbutia-t-elle.
Manara déglutit difficilement et dit :
- Hier...Elle était normale. Et elle est vierge.
Bon Dieu de bordel de merde ! Voilà ce qu'Adam se serait écrié s'il ne
s'était pas retenu. À la place, voici ce qu'il dit à la jeune fille :
-Oh.
Voilà qui est pour le moins inhabituel. Je vous fais confiance pour ce
qui de la virginité... Mais à part ce beau ventre rond, comment vous
sentez-vous ? Après tout, rien encore ne nous indique qu'il s'agisse
d'une chose maléfique... Je veux savoir tout ce qui s'est passé depuis
hier, toutes les sensations que vous avez ressenties, tous vos rêves...
Il se tourna vers son enseignante :
-Je
pense qu'il serait bon d'appeler également un médecin : si c'est un
malheur, et je prie pour que ça ne le soit pas, il n'est pas forcément
dit que cela vienne du Diable.
Ça, il allait le vérifier
bientôt : il avait bien fait d'emmener ses oeufs du jour. Mais d'abord,
il lui fallait plus de détails.
- Je ne fréquente aucun homme...Mais il y en a un qui m'importune souvent, dit elle avec hésitation.
Elle essuya ses yeux et jeta un coup d'oeil gêné vers sa mère.
Manara comprit aussitôt et prit le coude de cette dernière pour qu'elles aillent préparer du thè pour tout le monde.
Une fois seuls, Roselyne murmura :
- C'est de lui que j'ai rêvé cette nuit et...Je me suis réveillée ainsi.
Elle ajouta en le regardant :
- Ce n'était pas Dieu...Rien de ce que j'ai pu ressentir n'était...son oeuvre.
Adam ignora cette dernière remarque : les voies du Seigneur sont
réputées impénétrables, et il savait que Celui qui avait sacrifié Son
Fils pour l'humanité était aussi Celui qui avait envoyé le déluge sur
la terre.
-Cet homme qui t'importune... Qui est-il ? Que t'a-t-il fait dans ce rêve ?
Pour toutes réponses, elle baissa les yeux et ses joues devinrent écarlates.
- Il...Il a...Et j'ai... Si ça n'avait pas été un rêve je n'aurai...Je...je ne suis pas...bafouilla-t-elle lamentablement.
Comme cette situation était gênante. Elle posa les mains sur son ventre et s'écria :
- Je n'ai que 16 ans...Il m'a déshonoré ! Plus personne ne voudra m'épouser...
Elle éclata en sanglots.
C'était assez évident... Dans le rêve, elle avait donc été consentante.. Comme si on était maître de ce qu'on vivait en rêve !
-Quel
déshonneur ? Tu n'es pas ce que tu rêves ! Et même si c'était le cas,
tu serais pardonnée par le Seigneur, car tu regrettes ce qui s'est
passé. Le déshonneur, c'est pour ceux qui sont satisfaits du mal qu'ils
font subir aux autres.
Regretter ce que tu n'as pas fait, faire
pénitence pour un acte auquel tu as assisté dans le monde du sommeil,
c'est ce que j'appelle une attitude digne d'admiration. Tu as mon
pardon, tu as le pardon du Seigneur.
Il fit une pause très brève
: la société pardonnera-t-elle ? Pour ça, il fallait qu'elle connaisse
le crime. Il passa son doigt sur sa joue pour essuyer ses larmes
-Quant
à te marier, je suis persuadé qu'il n'y aura pas de souci : même si les
gens sont trop bêtes pour voir à quel point tu es admirable, pour te
haïr il faudrait qu'ils sachent ce qu'il t'arrive. Je sais garder un
secret, ta mère sait sûrement le faire, tout comme Madame Ita. Tout va
s'arranger, une fois que tu auras... perdu un petit peu de ventre.
Elle prit sa main avec désespoir et se redressa pour le regarder dans les yeux :
- Mais si je mettais au monde l'antéchrist ? En une nuit mon ventre a grossi...Et si la nuit prochaine...
Elle se mit à trembler d'effroi.
- Je vous en prie...Faite-le partir !















