Magie Vaudou

On la nomme la Belle Epoque. Il est probable que l'historien qui a affublé ces années de ce doux nom, ne connaissait rien du monde dans lequel j'ai vieilli. Un temps sanglant, mystérieux où les dames sous leurs plus beaux atours se faisaient croquer par



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11 février 2008

Chapitre 2 - La jeunesse d'Hautefort

"Voici leurs crânes sans peau, crânes de jeunes, crânes de vieux; ils sont là pêle-mêle, sourds et muets, jour et nuit."
Chant populaire

La première fois que j'ai entendu cette chanson, j'avais 8 ans et elle m'a terrifié. Ma mère était morte et mon père, en tant que hunter, chassait des monstres. Son rôle n'était pas de combattre ceux d'une chanson.
Un enfant avait été tué et démembré à quelques kilomètres de chez nous. Si nous avions abordé le sujet au déjeuner en famille, les faits se répercutaient beaucoup plus loin...

La jeunesse plus où moins fleurie de Hautefort y voyait là un moyen de s'élever et de combattre le mal invisible qui rongeait cette époque...


Marie était assise sur un tonneau que les marins avaient déchargé un peu plus tôt dans la matinée.
Deux navires avaient accosté ce qui créait une activité plus intense qu'à l'accoutumée pour la petite ville portuaire d'Hautefort.
Le mois de février était plutôt frisquet en cette année 1909 mais le plus éprouvant restait cette humidité  permanente.
Elle glissa une mèche de ses cheveux noirs derrière son oreille, ses yeux glissant du visage d'Henry à celui de Jaques pour finir sur celui qui retenait son coeur : Aaron.
C'était une jeune fille des rues. Quand on voyait sa robe raccourcie aux nombreux accrocs, ses jambes noircis, ses bottines trouées, on ne pouvait en douter. Mais elle prenait soin de ses cheveux noirs et lissent, retombant sur ses épaules. Son visage était marqué par un peu de poussière mais ses traits demeuraient gracieux.
Maintenant qu'elle avait emmené un peu de suspens, elle reprit le cours de son récit :

- Ils l'ont retrouvé flottant aux abords de la rivière, du côté du bois de La Boiteuse. Il lui manquait tous ses membres...Ils avaient été comme arrachés, dévorés par une bête sauvage, dit elle en mimant des griffes avec ses mains sales.

Elle se doutait qu'ils avaient dû avoir vent de cette histoire mais prenait un morbide plaisir à la raconter à sa sauce.
Le petit garçon qu'on avait retrouvé mort à quelques pas de leur communes n'était pas un enfant de Hautefort. Aucune disparition n'avait été signalé dans les villages allants tours.
De toutes manières, elle avait entendu dire par les commères sur le marché, qu'il était presque impossible de l'identifier...
Elle eut un frisson en imaginant quel genre de démon avait pu s'offrir une telle orgie de chaire...

- Moi je pense que c'est le diable qui a commencé sa récolte, dit elle en battant doucement des jambes contre le tonneau de bois, créant un rythme lancinant.

- Le diable? dit Aaron. Le diable ne mange pas les gens. Il emporte leurs âmes en Enfer...

Cette histoire le laissait perplexe, mais surtout, comme tout le monde, un peu effrayé.
Il était facile de s'imaginer plein de choses à propos du monstre qui avait pu faire une chose pareille. Et quand on avait une imagination bien développée, c'était encore pire... d'autant que sa part rationnelle, dans ces cas-là, était bien insuffisante pour faire la part des choses et lui dire que les bêtes féroces genre bête du Gévaudan n'existaient pas. Au contraire, il y croyait dur comme fer...
Et il ne pouvait s'empêcher de se mettre à la place de ce pauvre enfant. Etait-il mort avant, pou après qu'on lui ait arraché les deux bras et les deux jambes? Quels autres sévices avait-il subi? Et si le monstre ne s'intéressait pas qu'aux enfants, mais aussi aux adolescents, voire aux très jeunes adultes?

Il en eut un frisson... Aaron était fils de contremaitre. Pas bien épais, il avait la beauté pure d'un enfant de chœur mais ses yeux brillaient parfois d'une lueurs qui trahissait bien qu'il était loin d'être le dernier à s'encanailler.
Il avait un peu honte de se liquéfier ainsi à cause d'un fait divers un peu sanglant, mais c'était ainsi, il avait toujours eu l'imagination un peu trop débordante et pas forcément le courage qui allait avec...

- Ah ! Le diable ! voila une idée intéressante, lança un jeune homme habillé à la manière d'un dandy.

Jaques s'arrêta quelques instants puis repris le cours de sa pensée :

- Rien n'empêche que cela puisse être le résultat d'une attaque d'animaux sauvages, après tout cela s'est déjà produit dans le passé...Cependant j'admets que cette histoire est une chose bien etrange... Cela mériterait que l'on creuse plus a fond, peut etre en allant voir ce corps...qu'en dites vous?

Jaques, caressant sa barbiche, observa d'un regard intéressé ses compagnons, ces événements avaient bel et bien bouleversé l'équilibre de la ville.
Mais une bonne dose d'agitation ne faisait pas de mal. De plus ils n'avaient rien prévu pour la journée...
Inévitablement ses pensées se tournèrent vers les derniers mots de Marie...Le diable... Et pourquoi pas?
De nombreuses histoires parlaient du diable, d'un démon et il le savait bien, toutes les légendes avaient un fond de vérité!

De plus si Aaron avait raison et que le diable emportait les âmes en enfer cela voulait dire que jaques devrait payer le prix aussi pour sa vie...Si la religion avait aussi raison à ce propos...Cette derniere pensée fit courir  un frisson glacé le long de son dos...

Henry, le dernier membre du groupe, ouvrit grand les yeux et donna un coup de coude léger à son ami Jaques.

- Un peu de sérieux, Jacquot. On ne propose pas ce genre d'escapade à une jeune fille, même accompagné des copains.

Il marqua une pause avant de hausser les épaules.

- Et puis... A moins que tu n'aies envie de gerber un bon coup, je doute que ça te serve à quelque chose...

Henry était un homme du port. Le travail sur les bateaux lui avait donné une belle musculature et il prenait soin de son apparence.
Il avait écouté le récit de Marie avec une grande attention. Il ne pouvait dire grand-chose sinon exprimer son dégout. Evidement, il ne croyait pas à l'idée d'un animal. Quel genre de bestiole aurait pu faire autant. Il n'y avait plus ni ours ni loup et il voyait mal un campagnol ou une mouette s'adonner à ce genre d'activités. Ce ne pouvait etre qu'un homme, le genre tordu. Le criminel n'était surement pas le diable mais aurait bien mérité de le rejoindre. Douloureusement, si possible...

Frapper un homme de son âge, très bien, tous le font avec un verre dans le nez. Une femme... Cela arrivait dans nombre de couples malgré qu'Henry ne déteste le concept. Ainsi allait le monde même si on pouvait raisonner et faire se repentir les coupables. Démembrer et tuer... Si on excluait la barbarie de la chose, les militaires le faisaient bien. Si on le faisait en dehors de ce cadre, c'était un crime et il faisait confiance à la bureaucratie française de s'en occuper. Robespierre, un siècle et demi plus tôt, avait d'ailleurs instauré une excellente solution à la chose malgré qu'il ne fut un peu trop enclin à l'employer...
Mais un enfant... Non, au grand jamais non! Même la guillotine était trop douce pour de pareils individus et ce n'était pas le russe de la mairie qui allait comprendre ça. Il n'espérait qu'une chose, que le gaillard tombe sur plus méchant quand lui avant de se retrouver au Grand Barbecue...

Marie quitta Aaron des yeux pour pousser doucement du bout du pied Henry.
Elle le regarda goguenarde :

- Une jeune fille...Je ne pensais pas que tu avouais en être une devant tes copains, se moqua-t-elle. En tout cas, c'est pas moi qui aurait peur d'un bout de chaire sanguinolente.

Elle rejeta ses cheveux en arrière et précisa :

- Même si y avait le diable là bas, j'aurai pas peur. Je vis dans la rue, moi ! Fanfaronna-t-elle.

Henry ne put s'empêcher de sourire.
L'assurance de celle qu'il considérait comme sa «petite soeur» ne décroisserait jamais. Cela l'amusait toujours mais il s'inquiétait d'autant plus pour elle. Cela l'eut moins dérangé chez Jacques ou Aaron, voire chez lui-même. Ils avaient l'habitude des problèmes ou des moments glauques. Marie restait une femme, et séduisante, il en avait pleinement conscience. Une femme trempant dans une histoire glauque, cela pouvait donner des histoires qui se finiraient héroïquement dans un bouquin à deux sous mais qui risquait d'avoir une autre tournure dans la réalité. Même lui qui ne faisait plus que rêver à un fantôme savait qu'il fallait rester réaliste.
Enfin, tant qu'il y avait un membre du trio avec elle, cela devait se passer au moins passablement. Tous avaient appris à se sortir de mauvais pas d'une manière ou d'une autre. Jacques était peut-être moins apte à s'en sortir physiquement quand on y pensait mais il avait l'avantage social de ne pas être qu'un simple docker...

- Moi aussi, ma petite Marie... Ça ne me donne pas forcément envie d'aller me rincer l'œil dans les hôpitaux ou les cimetières.

Il le dit de façon plus sèche qu'il ne l'aurait voulu mais les cadavres de personnes sans défense lui restaient toujours sur l'estomac...

Jaques se laissa échapper un petit rire, un peu pour détendre l'atmosphère. Un peu pour se donner du courage.
C'était vrai en effet que Marie était une femme, mais depuis qu'il la connaissait il lui arrivait parfois d'en douter...
Marie était habile et elle n'était pas née de la dernière pluie, sans doute saurait-elle se défendre beaucoup mieux que lui même.

- Il est vrai que cela ne serait pas recommandable d'aller fouiller dans des affaires potentiellement dangereuses...mais il faut admettre que nous n'avons rien de prévu pour aujourd'hui et de plus....je ne peux nier que je trouve cela excitant de mener une petite enquête....

L'idée d'une enquête plaisait bien aussi à Aaron. Il n'était pas particulièrement porté sur les histoires sanguinolentes, mais tout cela pourrait lui donner matière pour un récit passionnant.
Cela dit, ils avaient beau avoir le chic pour se mettre dans de drôles de situations, il avait du mal à imaginer comment ils pourraient accéder aux restes de ce pauvre enfant. De nombreux représentants de la justice avaient dû se ruer dessus, et ce serait au premier qui trouverait le coupable que reviendraient les honneurs pour avoir démasqué ce monstre... C'était toujours, ainsi, dans les livres.

Il fit donc part de ses doutes à ses amis :

- Et comment allons-nous faire? Vous savez, vous, où ils l'ont caché? S'ils l'ont déjà enterré ou ont décidé de le découper en plus petits morceaux encore dans l'espoir de trouver des indices?

Les pensées de Jaques se perdirent un instant.
Il y avait quelques jours il était en train de parler a un éminent médecin. Il lui avait expliqué que l'excitation venait d'un certain agent chimique découvert très récemment...l'aden...l'aren...l'adrénaline ! c'était ça !
De toutes façons cela ne changeait rien, que ce soit l'adrénaline ou quoi que ce soit d'autre il avait envie d'un peu de mouvement dans la journée qui s'annonçait monotone...
Et puis, si personne ne s'en préoccupait, il était probable qu'on classe rapidement cette histoire.
La police était completement incompetente dans ces cas....

- Et puis, il serait juste envers cette pauvre âme de porter de la lumière sur ce meurtre ! Et nous le savons bien, la police n'est que rarement efficace....

Marie sauta sur ses pieds. Elle regarda avec une grimace son orteil qu'on discernait au bout de sa bottine.

- Il repose dans l'Église de St Eustache à Biel. Ils attendent des gens de Paname, je crois.

Elle s'étira et soupira :

- C'est trop loin à pieds.

- Et tu comptes y aller comment? soupira Aaron. En bateau?

Si seulement ils avaient eu un engin rutilant tel que la voiture des Fairchild... Ils y auraient été en un rien de temps. Mais ils n'étaient pas assez riches. Et même s'ils la leur volaient, d'une ça se verrait tout de suite, puisqu'ils étaient les seuls à avoir une machine de ce genre, et de deux, sauraient-ils la faire fonctionner? Peu probable...

- Pourquoi ne pas appeler une calèche?

Les temps modernes avaient apporter le progrès automobile mais la calèche restait encore un bon moyen de transport au sein des villes....
Et puis, pour ce qui était du coût, une course en caleche devait être dans ses moyens...

Marie éclata de rire en le regardant avec malice et se tourna vers Jaque :

- Tu les payerais les voyages en voiture à cheval ? T'as pas tout dépensé en opium, toi ? le charria-t-elle. 

Elle se tourna vers Aaron :

- Je pensais que tu serai assez galant pour me porter, dit elle en lui coulant un regard charmeur.

- Moi en tout cas j'ai plus un sou, soupira Aaron. Quant à te porter, Marie, je ne me crois pas assez résistant... ajouta-t-il avec un sourire en coin.

Jaques sourit..

- Ma chère Marie, tu sembles m'attribuer une dépendance a l'opium....Ce qui pourrait être possible. Cependant s'il est vrai que j'ai dépensé une somme considérable pour cette drogue..Il est vrai aussi que je ne me déplace que rarement sans avoir de quoi payer quelques petits plaisirs...que ce soit pour des voyages ou n'importe quelle autre plaisir la vie peut m'emmener....

Le bruit de talon féminin tout près d'eux les coupèrent dans leur discussion. Une ombre au tableau venait de se dessiner dans le quotidien de la petite bande. Le loup était entré dans la bergerie...

       





         

Posté par Lilylune à 10:33 - 11 février 1909 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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