Magie Vaudou

On la nomme la Belle Epoque. Il est probable que l'historien qui a affublé ces années de ce doux nom, ne connaissait rien du monde dans lequel j'ai vieilli. Un temps sanglant, mystérieux où les dames sous leurs plus beaux atours se faisaient croquer par



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10 février 2008

Préface par Elisabeth Austen



On la nomme la Belle Epoque. Il est probable que l'historien qui a affublé ces années de ce doux nom, ne connaissait rien du monde dans lequel j'ai vieilli. Un temps sanglant, mystérieux où les dames sous leurs plus beaux atours se faisaient croquer par des créatures pétries d'ombres et de diableries.

Un temps empreint de croyances et d'incertitudes. Un temps où le vaudou trouvait sa place dans les cercles les plus meurtriers...

Je m'appelle Elisabeth Austen et je suis Hunter. Un métier dangereux, secret, que la convenance  refuserait d'attribuer à une femme.
Cette voie a été suivie par mes ancêtres, par mon propre père et les facultés parapsychiques qui me sont propres semblent m'avoir désignées comme héritière de cette profession.

Mais au moment des faits, je n'étais, du moins en apparence, qu'une jeune fille de 22 ans dont la principale préoccupation était d'éviter les fers d'un mariage arrangé. Je n'imaginais pas encore que notre petite ville bretonne, Hautefort, serait la scène d'une vague d'assassinats sanglants.
Un sang qui marquerait à jamais notre nom et ferait le jour sur des créatures dont vous n'avez probablement jamais entendu parler : Les Carnassiers.

Il y a quelques années, mon père m'a légué son journal. Je me suis rendue compte que si je ne voulais pas à mon tour devenir folle face à toutes ces horreurs dont je suis le témoin silencieux, il me fallait livrer me décharger de ces visions.
Vous trouverez ici le fruit de mes recherches et quelques lettres des acteurs de cette incroyable histoire.
Vous serez en droit de douter de la véracité de ces événements. Vous serez en droit de douter de mon existence et il est probable pour votre sécurité, qu'il soit plus sage de céder à cette tentation.



Tout commença en février 1909.

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11 février 2008

Chapitre 1 - La famille Austen

"Le peuple immense des âmes en peine s'appelle l'Anaon"
Anatole Le Braz


L'Anaon. J'imagine que tous les malheureux qui viennent me trouver le peuplent. Cette contrée est-elle propre à la Bretagne ou s'étant elle à travers le monde...Je l'ignore. Mais je me souviens encore de ce matin où ma soeur espérait que notre père nous accompagnerait sur la plage...

Elisabeth reposa sa fourchette et essuya les coins de sa bouche.
Depuis qu'elle s'était levée, ses pensées restaient accrochées à sa vision. Ce petit garçon sans visage, portant son crâne comme un masque, raide dans le jardin, la dévisageant par la fenêtre.
Elle avait pris de plein fouet sa détresse, sa peur et sa colère aussi. Elle n'avait pas eu le temps de lui poser la moindre question, la venue de leur bonne Joséphine, la sortant de sa transe. L'instant d'après seul les bégonias faisaient encore acte de présence dans le jardin.
Mais forcément cette sinistre vision lui avait rappelé la découverte du corps d'un petit garçon dont les bras et les jambes avaient été arrachés.
On avait retrouvé son corps, deux jours auparavant dans la rivière à quelques kilomètres d'ici. Pas très loin de la maison de la jeune rebouteuse.
A nouveau plongée dans ces pensées, elle ne remarqua pas qu'elle continuait de fixer son assiette presque pleine, empêchant Joséphine de débarrasser alors qu'elle l'avait déjà fait pour sa jeune soeur Enora et son père.

Elle n'aimait pas les inquiéter, ayant pour tâche d'être aînée...la plus responsable, la plus sérieuse. Aussi s'excusa-t-elle en leur adressant son plus large sourire.

- Je suis distraite ces temps-ci, c'est terrible. Vous travaillez pourtant tellement plus que moi, dit elle en les regardant.

Enora, sa petite soeur,  assistait leur père dans toutes ses tâches. Elisabeth essayait de ne pas en concevoir de jalousie, la triste destinée de sa soeur étant autrement plus lourde à porter...Mais elle n'était qu'humaine et il n'était pas toujours évident de lutter contre les pointes d'envie qui lui léchaient parfois le cœur devant cette relation privilégiée.

Enora arrêta de triturer sa serviette. Elle non plus n'avait pas beaucoup mangé. En règle générale, elle avait un appétit d'oiseau mais aujourd'hui, elle avait encore moins faim que d'habitude. Ses légumes, délicieusement préparés par Joséphine, lui avaient paru insipides. Son esprit était-il préoccupé par les derniers événements ? Bien entendu. La jeune fille n'était peut-être plus autant impressionnable qu'autrefois mais elle ne pouvait s'empêcher de penser à ce petit garçon. Elle jeta un oeil à son père. Allait-il enquêter sur ce drame ? Si oui, elle devrait l'aider, chercher dans les livres si un cas similaire s'était déjà produit. Au moins, elle se sentirait utile...
Elle regarda sa soeur et lui adressa un petit sourire emprunt de gentillesse. Elle ne savait pas quoi lui dire. Enora aimait énormément Elisabeth mais elle avait souvent l'impression qu'elles ne pouvaient pas toujours se comprendre. Sa soeur ainée était belle, pleine de vie, avait une certaine liberté. Elle... Elle était une jeune fille de 17 ans maladive et chétive, confinée dans la demeure familiale, dont les seuls centres d'intérêts étaient les livres et le travail qu'elle accomplissait auprès de leur père, dont les seuls moments de liberté étaient ses balades au bord de mer. Enora sentait qu'Elisabeth regrettait de ne pas être aussi proche de leur père qu'elle mais savait-elle à quel point sa jeune soeur l'enviait par moments ? Pourtant, Enora n'en voulait ni à Elisabeth ni à leur père, ni même à Dieu ou au destin. C'était ainsi. La maladie était là et il fallait vivre avec.

- J'aimerai aller au bord de la mer aujourd'hui, finit-elle par dire en regardant Elisabeth.

Elle sentait son aînée soucieuse et se dit qu'une promenade leur ferait du bien à toutes les deux. Le temps n'était pas très beau et il faisait froid mais si cela leur permettait d'évacuer leurs soucis et préoccupations.

- Qu'en dites-vous ?

Elle se tourna vers son père. Peut-être les accompagnerait-il cette fois ? Briac Austen était un homme très occupé et il avait rarement le temps de profiter de ces moments là avec ses filles. Et puis, si elle se sentait incapable d'effacer cette mine soucieuse sur le visage de sa soeur, elle pensait que leur père pourrait le faire.

Ce dernier observait Elisabeth en silence depuis un moment déjà. Son sourire ne le trompait pas bien qu'il sut une fois de plus trouver le chemin de son coeur. Il aimait ses deux filles plus que tout au monde et détestait les voir soucieuses. Il les dévisageait si souvent qu'il devinait lorsque l'une d'elle se faisait du tracas, il connaissait les plissures que cela leur laissait sur leur front et cet air absent, cette distance qu'Elisabeth affichait sans même s'en apercevoir, il en connaissait malheureusement tout autant la signification. Il aurait tout fait pour qu'elle ne s'éloigne plus jamais ainsi mais ses tentatives n'auraient entrainé que conséquences désastreuses, aussi n'avait-il rien fait qu'espérer que le chemin qu'il avait choisi soit celui lui étant le moins préjudiciable. Distrait par ses pensées, il rattrapa de justesse la conversation d'Enora.

- Pourquoi pas, cela me semble une bonne idée. Montes te préparer Enora et couvres toi, il ne faudrait pas que tu prennes froid... Nous t'attendrons ici.

Briac regardait toujours Elisabeth avec attention, si la perspective d'une balade avec ses filles l'enjouait certainement il n'était que piètre menteur et Enora ne pouvait faire autrement que se rendre compte qu'il souhaitait s'entretenir avec son autre fille.
Enora sourit à son père. L'éclat dans ses yeux ne pouvait cacher la joie qu'elle se faisait de cette promenade. Les cours de peinture qu'elle avait commencé tout récemment et les balades en bord de mer étaient tout ce qui la distrayait du travail qu'elle accomplissait pour son père et de sa vie de recluse malgré elle.
Elle monta se préparer, prenant son temps pour que son père puisse converser librement avec Elisabeth.

Briac se leva afin de rejoindre la jeune femme le visage grave. il passa sa main calleuse dans ses cheveux... un des rares gestes tendres qu'il se laissait exprimer.

- Dis moi.

Il avait murmuré malgré lui, presque susurré ces deux mots comme s'ils couraient le risque d'être entendu par d'invisibles espions malveillants. Il regardait sa fille dans les yeux, confiant en ce qu'elle pourrait lui révéler... il ne la laisserait pas seule avec son fardeau, s'il ne pouvait tout porter, il n'en prendrait pour autant pas moins que la moitié.

Elisabeth avait regardé Enora monter à sa chambre avec un peu d'appréhension. Elle se doutait bien que son père allait lui poser des questions. Et elle n'était pas certaine que la vérité soit ce qu'il y avait de plus adapté.

Lorsqu'il effleura ses cheveux, elle releva malgré tout ses yeux vers lui.

- Dis moi.

Ce n'était pas un ordre. Elle sentit sa voix s'enrouer et détourna le regard.

- Tu sais bien...Les morts violentes comme ça...

Elle lui sourit :

- Je finirai par m'y faire, ne te fais pas de soucis.

Il avait déjà bien eu à faire avec sa mère....Et avec Enora. Elle essaya de le convaincre du regard.

- Je suis forte, chuchota-t-elle.

- Personne n'a la force de tout supporter seul.

Mais elle lui ressemblait, plutôt têtue et prenant sur soi pour n'en faire qu'à sa tête.

- Essaies de m'en parler si elles deviennent trop persistantes, d'accord ?

Briac arrêta de jouer avec sa chevelure sans pour autant la lâcher des yeux, il n'aimait pas la voir troublée par quelque chose qui le dépassait et sur lequel il ne pouvait rien faire. Son seul recours serait d'enquêter sur se meurtre et d'en retrouver l'origine pour y mettre fin... il en avait déjà l'intention, il ne pouvait se permettre d'ignorer pareil drame à proximité de ses filles.

- Vas t'habiller aussi jeune fille, une bonne balade à l'air frais devrait te rouvrir l'appétit.

Elle lui sourit et se leva.

- Je ne suis plus une petite fille, père, le sermonna-t-elle avec tendresse.

Elle se tourna vers lui avant de franchir le seuil et ajouta ;

- Nous avons une leçon de peinture en début d'après-midi. Madame Ita souhaiterait nous présenter son neveu, il est de passage...Je me chargerai de le tenir éloigné d'Enora, le rassura-t-elle.

Briac acquiesça silencieusement bien qu'elle resterait éternellement sa petite fille à ses yeux mais comment lui résister ? Il n'essayerait même pas il se savait perdu d'avance à ce jeu là.
Il gagna le vestibule où il s'équipa de son lourd manteau de voyage, il n'était plus vraiment de première jeunesse mais il le servait toujours aussi bien alors pourquoi en changer ? Il n'était pas homme à suivre la mode quitte à en désespérer toutes les femmes en commençant par ses filles...

Enora de son côté s'était habillée plus chaudement.
Même si elle savait sa soeur préoccupée, elle ne pouvait s'empêcher de se réjouir de la promenade qui s'annonçait. Avant de quitter sa chambre, elle avisa son carnet à dessin et soupira : si elle adorait les cours de peinture, elle devait reconnaître qu'elle avait encore beaucoup de progrès à faire avec un crayon avant de pouvoir rendre justice aux paysages qu'elle peignait ou de s'essayer à un portrait. Si elle s'améliorait, elle espérait pouvoir rapidement dessiner quelques uns des animaux qu'elle croiserait sur la plage proche de la maison, notammant les mouettes. Enora adorait les oiseaux qui, pour elle, représentaient la liberté qu'elle n'avait pas compte tenu de sa maladie.
Elle délaissa le carnet pour attraper ses gants de laine et passa son manteau. Un chapeau à la main pour se protéger du vent, elle sortit de sa chambre, un léger sourire aux lèvres.

Elisabeth avait gagné sa chambre pour passer des vêtements plus chaud.
Elle dénoua sa longue chevelure et brossa ses cheveux châtains sombres. Elle savait bien que le vent sur la plage aurait tôt fait de défaire son chignon, alors au diable les convenances...
Elle plaça cependant quelques barrettes pour dégager son visage.
Après avoir passé gants et manteau, elle les rejoignit en bas.

- Père...Avec Enora nous pensions vous offrir un nouveau manteau pour votre anniversaire. Le tailleur m'a montré la dernière fois un modèle très moderne qui vaincrait aisément toutes vos récriminations, dit elle en lui souriant.

Briac se renfrogna à l'idée de changer d'accoutrement mais il ne pouvait refuser un cadeau de ses filles. Ne sachant les tromper il n'aurait que l'inévitable option de l'incroyable mauvaise foi en prétextant garder son vieux manteau pour ne pas abimer si somptueux vêtement. Il ne leur en voulait pas de vouloir essayer de mettre leur père au goût du jour, à vrai dire il s'en amusait malgré lui, au moins elles avaient abandonnées l'idée des cravates bien qu'il supposa qu'elle soit toujours dans leurs cartons et elles n'avaient pas pensé au pire : vouloir le remarier bien que des vêtements à la mode puissent être les prémices d'un plan plus diabolique à déjouer d'urgence.

Un coup à la porte coupa court au sourire d'Elisabeth. Elle ne savait que trop ce que ce genre de visite impromptue pouvait signifier. Elle regarda son père.

Enora allait renchérir mais fut interrompue par le visiteur. Elle vit tout de suite le regard qu'Elisabeth adressa à leur père et perdit son sourire. Son regard s'assombrit légèrement et ses épaules s'affaissèrent. Sans s'en apercevoir ni même le vouloir, elle affichait maintenant une petite moue de déconvenue, pressentant que leur promenade en famille allait être ajournée.

Sans un mot, elle poussa un léger soupir résigné et entreprit de défaire les boutons de son manteau : soit leur visiteur restait et ils seraient contraints de rester à l'intérieur, soit il repartait, sans doute entrainant Briac dans son sillage, et elle serait obligée de rester ici. L'un et l'autre revenait au même pour elle.

Posté par Lilylune à 10:32 - 11 février 1909 - Commentaires [0] - Permalien [#]



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